‹ CorrespondanceChapitre 32 sur 50 · A DAVID D'ANGERS · texte numérisé non relu

A DAVID D'ANGERS

A M.' Cordellier-Delanoîie.

30 septembre [1831].

Je vous remercie, mon cher Delanoue, de votre noble et cordiale lettre, comme d'une des plus chères preuves d'amitié que vous puissiez me donner; mais je persiste. Louis XVI après Strafford. Ce que j'ai écrit, ce que je vous ai dit, ce n'était pas du bout des lèvres, mais du fond du cœur. Ma résolution était fermement prise, et au moment où j'ai reçu votre dernière lettre, j'avais déjà abandonné Louis XVI pour une autre victime. A Strafford donc, mon ami! Je l'aime comme je vous aime. Ce qui vient de votre cœur ira toujours au mien.

Victor.

A David d'Angers.

Samedi soir [seplombro 1831].

Mon bon ami, il est minuit. J'arrive du théâtre. Voyez quelle fatalité ! M"" Georges a précisément de-

main, à l'heure dite, une indispensable répétition de Catherine II. Elle vous supplie de l'excuser, et surtout de ne pas renoncer à inscrire son profil sur vos impérissables tablettes de bronze. J'espère que cette lettre, que je vous ferai tenir demain matin, vous arrivera à temps.

A vous du fond du cœur,

Victor Hugo.

Au baron Taylor.

Ce jeudi 7 septembre.

Je pars, mon cher Taylor, après-demain samedi, à une heure après-midi; je reviendrai à Paris exprès pour la lecture*; mais comme je serai obligé de retourner dîner à Bièvre** à six heures, et qu'il y a trois heures de chemin, il faudra absolument que la lecture soit finie à trois heures au plus tard, et par conséquent qu'elle ait commencé au plus tard à dix- heures et demie du matin.

Je vous serai donc reconnaissant de faire la convocation ce jour-là pour dix: heures. Je serai forcé, moi, de me lever à six heures du matin ; c'est une dure extrémité, mais je m'y résigne. Vous trouverez ci-

* Du Iloi s'amuse.

** Aux Uochus, chez M. Berlin.

contre une ébauche de la distribution. J'aurais bien besoin de vos bons conseils pour cela, et vous seriez bien aimable de venir me voir un moment pour cet objet demain ou après-demain avant midi. Vous savez combien est entière ma confiance en vous.

W^ Mars accepte-t-elle? Monrose désire-t-il? Que me conseillez-vous à défaut de j\P^ Mars, M^'' Anaïs ou M^^^ Brocard? Je voudrais bien vous parler aussi de Desmousseaux que j'aime et que j'estime et à qui je ferai un beau rôle avant peu. Vous voyez que j'ai un million de choses à vous dire, sans compter les amitiés.

Victor.

11 serait fort à souhaiter que M. Ciceri et le dessinateur des costumes fussent au théâtre le jour de la lecture pour que je puisse leur parler.

Projet de distribidion :

François I" M. Bocage.

TniBOtLET M. LiGIER.

Blanche M"'^^=' Mars ou Anais.

M. DE Saint- Valuer M. Joa^ny.

Saltabadil M. Monrose ou Beauvallet.

Maglelonne M"*-' Dlpont.

Clément Marot M. Samson.

M. I)E PlENNE M. Gei IROV.

M. DE Pardaillan (page) M'"" Mknjaud.

M. DE CossÉ M. Duparay.

M"" DK CossÉ M'"" ;\Iassoi\".

]\I. DE GORDES M. MaRIDS.

M. DE ViC M. BOUCHET.

M. DE LA ïoiR Landry M. Mirecour.

,,,, ,, T, ( M- Regmer.

MM. DE MONTCHENU, DE BrIO.\ ET \ ,

-, < M. Albert.

DE Montmorency ^ ,, ,.

\. M. jMonlaur.

Dame Bérarde M'"' Tousez.

Une femme du peuple M"° Petit.

Un Médecln M. Dumilatre.

Victor Hugo.

Vous voyez que j'ai besoin de vos conseils pour ces rôles secondaires, qu'on peut d'ailleurs distribuei un peu plus tard sans inconvénient.

il Mademoiselle Louise Berlin.

Lundi, 22 octobre 1832.

Mademoiselle, est-ce que vous me permettrez d'ajouter un troisième griffonnage aux deux griffonnages hideux que je vous envoie? Didine et Chariot ont gribouillé à l'envi, comme vous voyez; et je vous demande grâce pour eux comme pour moi.

Nous avons reçu ce matin votre bonne et charmante lettre. Didine m'a prié de la lire à haute voix, ce que j'ai fait à la satisfaction générale de ma populace de marmots. Ma femme a été attendrie jusqu'aux larmes de tout ce que vous écrivez de tendre et de gracieux à ces pauvres enfants. Je vous assure ([ue

toutes nos journées se passent à regretter les Roches, quand je ne suis pas dans la caverne de Saltabadil et de Maguelonne. Nous nous rappelons à chaque heure du jour quelque douce chose à laquelle elle était employée près de vous. Ligier me disait hier à la répétition que je reconstruisais le théâtre français; j'aimerais bien mieux bâtir avec vous un théâtre de cartes.

Le temps est beau, et je pense avec joie que l'admirable jardin des Roches n'est pas fermé par les pluies d'automne aux promenades de M. Bertin. Diteslui bien, ainsi qu'à M"'^ Bertin, à quel point je vous suis dévoué à tous.

Vous ne me parlez pas d'Edouard qui travaille, j'espère, comme un diable, et qui est bien heureux de n'avoir pas besoin de faire jouer ses paysages. Serrez-lui la main pour moi, je vous prie.

Ma femme me charge expressément de vous prier de ne pas trop travailler et de penser beaucoup à nous. Il est inutile que je vous reparle de mon profond et respectueux attachement.

Je ferai chercher votre couteau, mais Didine se prétend sure de ne pas l'avoir emporté. Je pense que vous le retrouverez dans quelque double fond de la boîte à couleurs.

Victor Hugo.

A Mademoiselle Louise Berlin.

Paris, 30 octobre 1832.

Malgré votre défense, mademoiselle, je vous écris encore : il faut que vous me permettiez de vous envelopper de quelques mots le style et l'orthographe de mes marmots. Je ne sais pas où diable Antoni* irait chercher le naïf dans l'art, si ces lettres-là ne le ravissaient pas. Quant à moi, elles m'enchantent, je vous le déclare; je leur laisse la bride sur le cou, et les deux petits lutins vous écrivent tout ce qui leur passe parla tête. Je vous demande pardon pour eux.

Je vous demande aussi pardon pour moi qui ai pris la liberté de vous envoyer de mon style imprimé ces jours passés. C'est votre libretto** sur papier de Chine et en trois volumes, que je me suis hasardé à mettre à vos pieds. 11 y a par-ci par-là quelques pages nouvelles pour lesquelles je vous demande votre indulgence, si vous les lisez, par aventure.

Il faut que vous me plaigniez, d'abord et beaucoup, d'avoir quitté les Roches, ensuite un peu d'être depuis

• Antoni Deschamps.

** Un exemplaire de Notre-Dame de Paris, roman d'après lequel a été composée la Esmeralda, avec la musique de M"" Louise Bcrtin.

huit jours dans l'exécrable tohu-bohu d'un déménagement, fait à l'aide de ces machines prétendues commodes qui ont aidé tant de pauvres diables à déménager en masse et pour leur dernier logis à l'époque du choléra. Voilà huit jours que je suis dans le chaos, que je cloue et que je martèle, que je suis fait comme un voleur. C'est abominable. Mettez au travers de tout cela mes répétitions où je suis forcé d'aller, et le portrait* qu'on peut voir chez Ingres, que j'ai la plus grande envie de voir, et que je n'ai pas encore été voir! Voilà bien des voir dans la même phrase, mais que voulez-vous, c'est le style d'un garçon tapissier que je vous envoie aujourd'hui.

Jugez si je regrette les Roches, et les douces journées et les douces soirées et les châteaux de cartes, et Jamais dans ces hiaux lieux et Phœbus, Vlieurc t'appelle.

On me joue du 12 au 15 novembre. Adieu, mademoiselle. Il y a une famille qui est heureuse et qui est bonne, et que je porte dans mon cœur, c'est la vôtre. Je donnerais le reste du monde pour les Roches, et le reste des hommes pour votre famille. Adieu encore, c'est-à-dire à bientôt. Quand reviendrez-vous?

Votre respectueux et dévoué collaborateur,

Victor.

* De M. Berlin ruiné.

AU RÉDACTEUR DU CONSTITUTIO.XXEL. 13i

A Monsieur le rédacteur du Constitutionnel. Paris, lo 26 novembre 4 832*.

Monsieur,

Je suis averti qu'une partie de la généreuse jeunesse des écoles et des ateliers a le projet de se rendre ce soir ou demain au Théâtre-Français pour y réclamer le Roi s'amuse et pour protester hautement contre l'acte d'arbitraire inouï dont cet ouvrage est frappé. Je crois, monsieur, qu'il est d'autres moyens d'arriver au châtiment de cette mesure illégale, je les emploierai. Permettez-moi donc d'emprunter, pour cette occasion, l'organe de votre journal pour supplier les amis de la liberté, de l'art et de lu pensée de s'abstenir d'une démonstration violente qui aboutirait peut-être à l'émeute que le gouvernement cherche à se procurer depuis si longtemps.

Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

Victor IIugo.

* Le lioi s'amuse avait été interdit le '^23 novembre, le lendemain do la première représentation.

A Mademoiselle Louise Berlin.

27 novembre 1832.

Mademoiselle,

Quelles que soient les malheureuses divisions politiques et littéraires qui se sont élevées et ou j'ai la consolation de ne pas avoir eu un tort de mon côté *, j'espère que vous n'avez pas douté de moi un seul instant. Vous me savez dévoué du fond du cœur, à vous, mademoiselle, à votre excellent père (que j'aime comme s'il était le mien, et qui est, je suis sur, plus affligé que moi de l'événement inouï qui me frappe), à tout ce qui vous est cher. Cet événement-là même aura eu cela d'heureux à mes yeux de bien vous faire voir qu'il n'y a jamais eu que des raisons d'attachement personnel et désintéressé dans les relations que j'ai été si heureux et si fier de nouer avec vous, avec vous dont j'admire la belle âme et le profond talent. Dites bien, je vous supplie, à vos bons parents qu'ils ne s'inquiètent de rien avec moi, qu'ils ne se croient pas obligés de gêner les polémiques littéraires ou poli-

* l'rocès du Roi s'amuse.

tiques qu'ils pourraient juger nécessaires contre moi dans la nouvelle position où mes ennemis de toute nature et de tous rangs m'ont placé, que je serai toujours, quoi qu'il arrive, empressé et obéissant à vos moindres volontés, et que je ne renoncerai jamais à l'œuvre que nous faisons en commun*, à moins que ce ne soit vous qui, dans votre propre intérêt, croyiez devoir répudier une collaboration qui expose à tant

d'orages.

Vous me connaissez, vous, mademoiselle Louise, et je suis sûr que vous vous êtes déjà dit tout cela à vous-même; je suis sûr que vous comptez fermement sur moi. Répondez donc de moi, je vous prie. J'irai vous voir. Je vous demanderai vos ordres comme par le passé. Je mettrai tout mon loisir à vos pieds. Je vous demanderai aussi de me plaindre un peu, moi homme tranquille et sérieux, d'être ainsi violemment arraché à toutes mes habitudes et d'avoir à soutenir maintenant un combat politique en même temps que le combat littéraire.

Où sont nos beaux jours des Roches?

Je mets tous mes respects et tout mon dévouement à vos pieds.

Victor Hugo.

La Esmcraldo.

134 LETTRES A DIVERS. — ISSa.

A Monsieur le baron Taylor.

3 décembre [1832].

Tout ce qui est arrivé, mon cher Taylor, n'a pas dépendu de vous, ni de la Comédie, je le sais. Je vais cependant être obligé d'intenter un procès au Théâtre- Français en dommages-intérêts, parce que c'est malheureusement le seul moyen de faire le procès politique au ministère. Cependant je reste votre ami. Odilon Barrot plaidera pour moi, l'affaire aura beaucoup de retentissement et d'éclat, mais je ne voudrais pas qu'il fût rien dit qui pût vous nuire et vous compromettre, vous personnellement. Je sens le besoin de m'entendre avec vous sur cela, je me mets dans votre position et je crois de mon devoir d'ami et d'honnête homme d'agir avec vous comme je voudrais que vous agissiez avec moi si vous étiez à ma place et moi à la vôtre. Guerre loyale et acharnée au pouvoir, mais tous les ménagements possibles et conciliables avec les besoins de la cause pour vous, Taylor, que j'aime et que j'estime. Venez donc me voir et déjeuner avec moi demain matin si vous pouvez. Je vous attendrai jusqu'à onze heures.

Vous recevrez avec ce billet votre exemplaire du Boi s amuse et de Notre-Dame de Paris. Je vous serre la main.

Victor Hugo.

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