V. II
A Madenioiselk' Louise Berlin.
14 juillet 1833.
Mademoiselle,
Voici une lettre de Poupée* qui a bien plutôt l'air de la lettre d'un chat que de celle d'une poupée. Vous l'excuserez quand vous saurez qu'elle l'a écrite dans son lit, où elle est depuis quelques jours pour une
* Léopoldinc Hu{;o.
446 LETTRES A HIVEUS. — 1833.
fièvre de croissance. C'est cette petite maladie qui nous a empêchés, Poupée et moi, de vous donner plus tôt des nouvelles de la place Royale.
Je mets sous le même pli les quelques vers que vous m'avez demandés. J'espère qu'ils ne vous ont pas fait faute.
Je suis d'ailleurs toujours jusqu'au cou dans le travail, éperonné des deux côtés par Renduel et Harel, qui sont bien les plus ennuyeux hommes de négoce qu'il y ait. J'ai déclaré à Harel qu'il n'aurait pas ma pièce avant le 1" septembre, et malgré ses lamentations, incantations et gémissements, j'en suis resté là. Que saint Georges et saint Martin lui soient en aide!
C'est aujourd'hui dimanche, et belle et joyeuse journée aux Roches. Vous ne sauriez croire combien votre vie de campagne, de poésie et de musique paraît charmante et désirable à nous autres pauvres ouvriers du quartier Saint-Antoine, condamnés à tourner la roue qui verse l'argent dans la poche d'un libraire et d'un imprésario et non dans la nôtre.
Vos arbres sont bien beaux, je vous jure, votre vallée est admirable, votre piano est bien poétique et bien harmonieux. Vous êtes encore à la partie charmante de l'œuvre que nous accomplissons ensemble; mais quand vous en serez au théâtre et à la coulisse, vous me direz ce que vous pensez de ma vie actuelle comparée à votre vie actuelle. Quand vous en serez à Véron, vous me direz ce que vous pensez de Harel.
Victor H.
A VICTOR PAVIIi. 147
A Victor Pavie.
Paris, 25 juillet [1833].
Personne ne me comprend donc, pas môme vous, Pavie, vous que je comprends pourtant si bien, vous dont l'âme est si élevée et si bienveillante! Gela est douloureux pour moi !
J'ai publié, il y a six semaines, un article dans V Europe littéraire. Lisez le paragraphe qui se termine par Deus ccntrum et locus rerum. Vous aurez ma pensée. Commentez-la en vous-même da)is, mon sens. Je crois que cela modifiera vos idées actuelles sur moi
Le théâtre est une sorte d'église, l'humanité est une sorte de religion. iMéditez ceci, Pavie. C'est beaucoup d'impiété ou beaucoup de piété, je crois accomphr une mission...
Je n'ai jamais commis plus de fautes que cette année, et je n'ai jamais été meilleur. Je vaux bien mieux maintenant qu'à mon temps d'innocence que vous regrettez. Autrefois, j'étais iiniocent; maintenant, je suis indulgent. C'est un grand progrès. Dieu le sait.
J'ai auprès de moi une bonne et chère amie, cet ange qui le sait aussi, que vous vénérez comme moi, et qui me pardonne et qui m'aime. Aimer et par-
148 LETTRES A DIVF.RS. — 1833.
donner, ce n'est pas de l'homaie, c'est de Dieu, ou de la femme.
Certes, vous avez bien raison de dire que vous êtes mon ami. A qui écrirais-je ainsi?
Allez! je vois bien clair dans mon avenir, et je vais avec foi, l'œil fixé au but. Je tomberai peut-être en chemin, mais je tomberai en avant. Quand j'aurai fini ma vie et mon œuvre, fautes et défauts, volonté et fatalité, bien et mal, on me jugera.
Aimez-moi toujours ; je vous serre dans mes bras.
.4 David d'Angers.
Paris, 3 aoùl 1833.
J'arrive de la campagne, mon cher David, et je trouve tous les trésors de bronze que vous m'avez envoyés. C'est bien vous. Toujours grand artiste et toujours bon ami!
J'ai fait dans VEurope UUcraîre^ il y a une vingtaine de. jours, un petit article sur votre affaire avec Thiers. J'avais recommandé qu'on vous le fit tenir. L'a-t-on fait?
Je vous serre la main,
Victor Hugo.