LETTRES A ADELE HUGO, ETC
A Monsieur J.-B. Soulié, hôtel de Hollande, rue Neiive-des-Bons-EnfantSj à Paris.
Blois, 27 avril 182o, matin.
Savez-vous, mon bon Soulié, que les grâces royales pleuvent sur moi, au moment où je viens à Blois me faire hermite? Le Roi me nomme chevalier de la légion (l'honneur, et me fait l'insigne honneur de m'inviter à son sacre. Vous allez vous réjouir, vous qui m'aimez, et je vous assure que le plaisir que cette nouvelle vous fera augmente beaucoup ma propre satisfaction. Il y a entre nous une telle fraternité de sentiments et d'opinions, qu'il me semble que ma croix est la vôtre, comme la vôtre serait la mienne.
Ce qui accroît beaucoup le prix de cette croix à mes yeux, c'est que je l'obtiens avec Lamartine, par
ordonnance spéciale qui ne nomme que nous deux, attendu, a dit le Roi, qu'il s'agit de réparer une omission. Ces deux décorations ne comptent pas dans le nombre donné au sacre.
Ce qui ajoute aussi un grand charme à mon voyage de Reims, c'est l'espérance de le faire avec notre Charles Nodier, auquel j'ai écrit hier, pour qu'il s'arrange de manière à m'avoir pour compagnon. Je dois ajouter à tout ceci que M. de La Rochefoucauld a été charmant, dans cette circonstance, pour Lamartine et moi, 11 est impossible de s'effacer plus complètement pour laisser au Roi toute la reconnaissance, de mettre plus de grâce et de déhcatesse dans ses rapports avec nous. C'est à lui que nous devons nos croix, et c'est lui qui nous remercie. Je dois cette justice haute et entière à un homme qui ne l'obtient pas toujours.
Je vais donc vous revoir, cher ami, et il me faut cette espérance pour apporter quelque adoucissement au chagrin de quitter mon Adèle pour la première fois. Dites tout cela à ceux de nos bons amis auxquels je n'aurai pas le temps d'écrire.
Votre canif est beau et excellent; votre dessin est d'une bizarrerie charmante. Mille fois merci, et merci surtout de votre franche et tendre amitié.
Personne ne vous aime plus que moi.
Victor.
A Monsieur le comte Alfred de Virjny,
rue Richepanse, Paris.
Blois, 28 avril 4823.
Il ne faut pas, cher Alfred, que vous appreniez d'un autre que moi les faveurs inattendues qui sont venues me chercher dans la retraite de mon père. Le Roi me donne la croix et m'invite à son sacre. Réjouissez-vous, vous qui m'aimez, de cette nouvelle; car je repasserai à Paris en allant à Reims, et je vous embrasserai.
Je compte faire le voyage avec notre Nodier, auquel je viens d'écrire. Vous nous manquerez!
Tous les honneurs, du reste, portent leur épine avec eux. Ce voyage me force de quitter pour quinze éternels jours cette Adèle que j'aime comme vous aimez votre Lydia, et il me semble que cette première séparation va me couper en deux.
Vous me plaindrez, mon ami, car vous aimez comme moi.
Je suis ici, en attendant mon nouveau départ, dans la plus délicieuse ville qu'on puisse voir. Les rues et les maisons sont noires et laides, mais tout cela est jeté pour le plaisir des yeux sur les deux rives de
cette belle Loire ; d'un côté un amphithéâtre de jardins et de ruines, de l'autre une plaine mondée de verdure. A chaque pas un souvenir.
La maison de mon père est en pierres de taille blanches, avec des contre-vents verts comme ceux que rêvait J.-J. Rousseau; elle est entre deux jardins charmants, au pied d'un coteau, entre l'arbre de Gaston et les clochers de Saint-Nicolas. L'un de ces clochers n'a point été achevé et tombe en ruine. Le temps le démolit avant que l'homme l'ait bâti.
Voilà tout ce que je vais quitter pour quinze jours, et mon vieux et excellent père et ma bien-aimée femme par-dessus tout. Mais je vous reverrai un instant, et il y a tant de consolations dans la vue d'un ami!
Adieu, cher Alfred, mille hommages à votre chère Lydia. Avez-vous terminé votre formidable Enfer? C'est une page de Dante, c'est un tableau de Michel- Ange, le triple génie.
Embrassez bien pour moi Emile [Deschamps], Soumet, Jules [Lefèvre], Guiraud et d'Hendicourt et tous nos amis, auxquels j'écrirai dès que j'aurai quelque loisir.
Victor.
Je suis encore ici pour trois semaines. Vous m'écrirez vite, n'est-ce pas?
Mille respects de ma part à Madame votre mère.
A M. FOUGHER. 223
A Monsieur Foucher*.
La Miltièrc, i2 mai 18 '23.
Mon cher papa,
Le messager envoyé par mon père à Blois est de retour. Il nous rapporte l'aimable lettre de maman à son Adèle, que nous avons lue en famille, et une lettre fort cordiale de Victor Foucher, qui nous fait aussi beaucoup de plaisir. Nous nous attendions également à recevoir la croix de la Légion d'honneur et les papiers, etc., que vous nous avez annoncés pour le commencement de cette semaine. Notre espérance est frustrée de ce côté, et mon père désirerait que vous eussiez la bonté de passer encore une fois à la Légion, pour presser cet envoi. Car ma place est retenue pour le 19 au matin, et si nous ne recevions pas tout cela au moins le 18, je courrais grand risque de ne pouvoir porter la décoration au sacre, ce qui serait inconvenant.
Je sens, mon excellent père, combien je vous
* l>èrc de M""= Victor Hugo.
donne de peines, et je suis pénétré d'une vive reconnaissance de toutes vos bontés. La lettre de maman Foucher est bonne comme elle : elle est remplie de détails qui nous intéressent. Nous sommes enchantés des progrès de Juju autant que de ceux de Didine; quand nous serons de retour à Paris, ces deux enfants seront l'objet de nos curiosités réciproques, et nous en aurons de longs récits à nous faire.
Voudriez-vous ajouter encore à tous vos soins paternels celui de payer nos contributions dont le papier a été remis à maman. Nous vous rembourserons cette petite somme.
Maman nous apprend que la chambre à Reims est louée 350 francs et qu'on cherche une quatrième personne. Est-ce pour la voiture ou pour le logement? Vous me disiez dans votre dernière que Beauchêne s'occupait de la fabrication de mon habit. Comment a-t-il eu ma mesure? Il faudra sans doute les culottes, bas, souliers à boucles, épée d'acier, chapeau à galon d'acier et plumes. En quel métal doivent être les boucles de la culotte et des souliers? Faudra-t-il les jabots et les manchettes?
Parlez de nous à la bonne M'''^ Deschamps. M. Deschamps* m'a écrit une charmante lettre. Veuillez l'en remercier en attendant que je le fasse moi-même.
Paul a dû recevoir aujourd'hui une lettre de moi, la première que j'ai écrite de la Miltière. Celle-ci est la seconde. Je vais écrire la troisième à Charles Nodier.
* Pcrc d'Emile et Anloiii Dcbchamps.