‹ CorrespondanceChapitre 39 sur 50 · IL LA GUERRE · texte numérisé non relu

IL LA GUERRE

Mon cher papa,

Ta lettre m'a causé un véritable chagrin ; et il me tarde que tu aies celle-ci pour m'en sentir un peu soulagé : comment donc as-tu pu supposer un seul instant que tout mon cœur ne fût pas plein de reconnaissance pour les bontés dont ta femme a comblé notre Eugène et notre Léopold? Il faudrait que je ne fusse ni frère ni père pour ne pas sentir le prix de ce qu'elle a fait pour eux, cher papa, et, par conséquent, pour moi. Si c'est à toi principalement que se sont adressés mes remerciements, c'est que notre père est pour nous la source de tout amour et de toute tendresse; c'est que j'ai pensé qu'il te serait doux de reporter à ta femme l'hommage tendre et profond de ma gratitude filiale, et que, dans ta bouche, cet hommage même aurait bien plus de prix que dans la mienne.

Je t'en supplie, mon cher, mon bon père, ne m'afflige plus ainsi; je suis bien sûr que ce n'est pas ta femme qui aura pu me supposer ingrat et croire que je n'étais pas sincèrement touché de tous ses soins pour ton Léopold ; et comment, grand Dieu, ne serais-je pas vivement attendri de cette bienveillante sollicitude qui a peut-être sauvé mon enfant? Cher papa, je te le répète, hâte-toi de réparer la peine que tu m'as si injustement causée au miUeu de tant de joie, et qui m'a paru bien plus cruelle encore dans un moment ou mon âme s'ouvrait avec tant de confiance à toutes les tendresses et à toutes les féhcités.

Adieu, je ne veux pas insister davantage sur une explication que ton cœur et le mien trouvent déjà trop longue et dont le chagrin ne sera entièrement effacé pour moi que dans le bonheur de te revoir bientôt ainsi que ta femme.

Tout continue à aller ici de mieux en mieux, mère, enfant, nourrice.

Je compte, maintenant que j'ai quelque répit, aller voir notre pauvre Eugène et lui porter le reste de ses effets demain jeudi; il continue aussi, du reste, à aller un peu mieux.

Ainsi, cher et excellent père, que nous te revoyions bientôt, et rien ne manquera à nos joies. Réponds-moi promptomcnt, de grâce, et viens, si tu le peux, plus promptement encore. Tout le monde ici t'embrasse tendrement ainsi que la grand'maman de Léopold (pii voudra bien sans doute être nui panégyriste et mon

avocat auprès de toi, puisque tu ne veux pas être mon interprète près d'elle.

Ton fils dévoué et respectueux,

Victor.

Mon Adèle me charge de mille tendresses pour toi et pour ta femme. Abel se joint à nous; il se porte toujours bien et t'attend impatiemment.

1 3 septembre 1 823.

Mon cher papa,

Ta bonne et précieuse lettre pouvait seule nous consoler du départ de notre père et de notre fils*. Les tendres soins que ta femme a prodigués durant la route à son pauvre petit-fils nous ont attendris et touchés profondément. Chaque jour nous prouve de plus en plus qu'elle a pour nous ton cœur, et c'est un témoignage qu'il m'est bien doux de lui rendre.

Mon Adèle depuis ton départ n'est pas sortie; il lui est venu au pied un petit bobo fort incommode qui l'empêche de marcher et la fait môme par intervalles assez vivement souffrir. Elle supporte ce nouvel ennui avec l'égalité d'humeur que tu lui connais, mais moi j'en suis bien attristé pour elle.

* Le grand-père cminciuiil h Blois l'enfant avec la nourrice.

AU GÉNÉRAL HUGO. i97

Malgré tout mon désir de prolonger cette lettre, il faut la terminer ici ; ma femme qui a beaucoup de choses à dire à la tienne me demande le reste de mon papier. J'espère que Léopold continue à se bien porter. Présente mes affectueux hommages à sa grand'mère; embrasse pour moi son oncle Paul* et dis-moi si depuis son voyage ses yeux se sont agrandis à force de s'ouvrir. Abel et moi t'embrassons tendrement.

Ton fils dévoué et respectueux,

Je tâcherai de te donner des nouvelles de notre Eugène dans ma prochaine lettre.

4 octobre 1823.

Mon cher et bon papa, il y a trop longtemps que je ne me suis entièrement entretenu avec toi pour ne pas sentir le besoin de te témoigner combien je suis profondément touché de toutes les bontés dont notre Léopold est comblé par toi et par son excellente grand'maman. La première lettre que je puis t'écrirc avec ma main convalescente doit être pour toi, cher

* Paul Foiiclicr, le jeune frèic d'Adclo Hugo.

papa. J'ignore comment je pourrai te rendre tous les sentiments de reconnaissance et de tendresse que je voudrais t'exprimer, mais cette impuissance même fait mon bonheur. Puisse un jour ton 'petit-fils, digne de toi, te payer ainsi que la seconde mère qu'il a trouvée en ta femme, par tout ce que l'amour filial a de plus tendre et de plus dévoué. Voilà des sentiments qu'il me sera aisé de lui inspirer.

Nous espérons que ce pauvre petit chevreau continue à se bien trouver de son nouveau régime. Paul nous a dit tous les soins et toutes les caresses que tu lui prodigues ainsi que sa grand'mère et toute ta maison; ce récit a ému Adèle jusqu'aux larmes, c'est te dire l'impression qu'il a produite sur moi.

Ma femme qui est souffrante et qu'on purge désire beaucoup lire tes Mémoires avant tout le monde.

Désir de femme est un feu qui dévore.

J'ai fait prier Ladvocat de m'envoyer les feuilles à mesure qu'elles s'impriment; écris-lui, si tu en as le temps, pour qu'il presse les envois.

Adieu, bien cher et excellent père ; nous ne voyons Abel que bien rarement, mais je t'embrasse toujours en son nom et au mien.

Ton (ils tendre et respectueux,

Victor.

Mes empressés hommages à la grand'maman.

6 octobre [1823].

Mon cher papa,

L'impatience d'avoir des nouvelles de son Léopold a porté ma femme à décacheter hier la lettre que tu écrivais à son père. Tu peux juger de sa désolation et de ses inquiétudes.

Pour moi, bon et excellent père, je m'abandonne avec une tendre confiance aux sollicitudes maternelles de ta femme. Dis-lui, répète-lui cent fois que nul être au monde ne sent plus profondément que moi tout ce qu'elle fait pour ce pauvre enfant, qui sera plus encore à elle qu'à moi.

Nous espérons, puisque ta lettre permet encore d'espérer; nous espérons, puisque ta femme a eu la secourable pensée de s'adresser au ciel; nous espérons enfin, puisque vous êtes là, vous, ses bons parents, ses protecteurs, ses sauveurs.

Envoie-nous promptement de ses nouvelles, cher papa; nous espérous, mais nous sommes résignés; c'est une force qui vient aussi du ciel. Adèle attend ta réponse avec courage; je ne t'embrasse pas pour elle, elle veut le faire elle-même. Porte l'expression de ma lendre et profonde reconnaissance aux pieds de la grand'maman de ce pauvre petit ange. Je t'embrasse encore une fois avec tendresse et respect.

VlCTOli.

13 octobre [1823].

Cher papa,

Je n'accroîtrai pas ta douleur en te dépeignant la nôtre; tu as senti tout ce que je sens; ta femme éprouve tout ce qu'éprouve Adèle.

Non, je ne veux pas t'attrister de toute notre affliction ; si tu étais ici, excellent père, nous pleurerions ensemble et nous nous consolerions en partageant nos larmes.

Ce n'est pas à ta lettre que je réponds; j'ai appris la fatale nouvelle de M""^ Foucher. Dans le premier moment, elle avait caché les deux lettres, de peur qu'Adèle ne les lût; elle n'a pu les retrouver depuis.

Du reste, elle m'a dit tout votre chagrin, toutes vos tendres et pieuses intentions pour que la trace de ce cher petit ne s'efface pas plus sur la terre qu'elle ne s'effacera dans nos cœurs.

Adieu, bon et cher papa, console-toi de mon malheur.

C'était hier (12 octobre) l'anniversaire de notre mariage. Le bon Dieu nous a donné une consolation en nous ramenant ce doux souvenir de joie au milieu d'une si vive douleur.

Adieu, encore, ma femme et moi avons le cœur plein de tendresse pour vous deux.

Ton fils respectueux,

Victor.

Samedi, novembre [1823].

Mon cher papa,

Je t'écris à la hâte quelques mots; M. de Féraudy attend ma lettre et le paquet; ma femme se dépe che de terminer le dessin qu'elle envoie à ses bons parents de Blois; j'espère que tu en seras content, et je me tais, parce que je craindrais, en louant le talent de mon Adèle, de paraître vouloir rehausser son présent. Nous aurions bien voulu l'envoyer ceci encadré; mais M. de Féraudy nous ayant fait quelques observations sur les difficultés du transport, tu sens qu'une délicatesse impérieuse nous a interdit de t'offrir ce beau dessin dans toute sa splendeur.

Au revoir : M. de Féraudy s'est chargé de la commission avec une grâce toute parfaite, et je te prie de lui réitérera Blois tous nos vifs remerciinents.

Il y a bien longtemps, ce me semble, cher papa, que nous n'avons de vos nouvelles. Comment se porte ta femme? Je chercherai ce que tu me demandes.

Mon Adèle est toujours bien souffrante. Ce coup n'a pas contribué à la remettre; cependant ciU^ a éprouvé une grande douceur à faire quelque chose pour toi, mon e.vccUent père, et pour hi grand' m ère de son Léopold.

Elle ne prend pas en ce moment la plume pour vous parce qu'elle tient encore le crayon.

Je ne puis m'empêcher de te dire tout bas que son dessin a fait ici l'admiration de tous ceux qui l'ont vu.

Ce bon Adolphe est peut-être à Blois en ce moment; embrasse-le pour moi, en attendant que je l'embrasse pour toi. Adieu, bon et cher papa; nous t'embrassons bien tendrement.

Ce 27 mars 1824.

Mon cher papa.

Il me paraît, d'après ta lettre, d'ailleurs si pleine de tendresse et de bonté, que tu n'as pas encore reçu mes nouvelles rapsodies.

Pourtant le libraire Ladvocat s'était chargé de te faire passer un exemplaire sur vélin, sur lequel j'avais écrit un mot; mande-moi si tu l'as reçu.

Je t'écris encore aujourd'hui provisoircuv nt entre deux courses indiapemablcs et, je t'assure, fort ennuyeuses. Il n'y a rien pour absorber toute une vie comme la publication d'un méchant livre.

M. de Clermont-Tonnerre, avec qui j'ai déjeuné

avant hier, m'a chargé de t'écrire que M. le duc d'Angoulême lui avait parlé de toi et de tes mémoires qu'il a lus avec le plus haut intérêt, et qu'il regrettait que tu n'eusses pas été employé dans la dernière guerre d'Espagne.

Ma femme avance dans sa grossesse sans se porter aussi bien que je le voudrais ; nous ne sommes cependant pas inquiets; mais tout en m'en affligeant, je ne puis m'empêcher d'approuver la défense que lui ont faite les médecins d'aller en voiture.

Cela nous prive d'un bien grand bonheur que nous nous promettions pour le printemps; mais qui, nous l'espérons, n'est que retardé de six mois.

Adieu, cher papa; nous t'embrassons tendrement, mon Adèle et moi, ainsi que ton excellente femme. Ton fils dévoué et respectueux,

VlCTOll.

Ce i' juin 1821.

Mon cher papa,

Malgré tous les efforts de M. Fouciicr et toute la bonne volonté du général de Coëtlogon, nous n'avons pu réussir cette fois. Ta demande était arrivée trop tard; et le duc d'Angoulème avait depuis quelcjuc temps retenu les inspections générales pour des ofli-

ciers généraux de l'armée d'Espagne. J'ignore, cher papa, si cet événement est un malheur réel; ce n'est pas un échec pour tes vieux et glorieux services, puisqu'il est hors de doute que ta demande l'aurait emporté, s'il y eût eu concurrence ; mais les places étaient déjà promises au prince. Il me semble d'ailleurs que cela augmente tes chances pour la promotion de lieutenants-généraux à la Saint-Louis, et qu'avec l'appui de M. de Clermont-Tonnerre (je ne puis plus dire malheureusement : et de M. de Chateaubriand), il sera très possible à cette époque de te faire arriver à ce sommet des dignités miUtaires où tu devrais être depuis si longtemps parvenu.

Je crois que M. Foucher envisage la chose comme moi; au reste, il va t'écrire.

Quant à moi, je griffonne à la hâte cette lettre ; mes yeux sont toujours bien faibles et notre emménagement n'est pas encore terminé. Mon Adèle qui se porte toujours bien va t'écrire et te répéter ainsi qu'à ta femme, l'expression de notre filial et respectueux dévoûment.

Victor.

Si mon illustre ami revient aux affaires, nos chances triplent. Nos rapports se sont beaucoup resserrés depuis sa disgrâce; ils s'étaient fort relâchés pendant sa faveur.

Donne-nous donc vite de tes nouvelles.

AU GÉNÉRAL HUGO. 20t

19 février 1825.

J'ajoute un mot, cher papa, à la lettre de notre Adèle; je voudrais pouvoir ajouter quelque chose à l'expression de sa tendresse pour toi et ta femme; mais je ne saurais exprimer mieux qu'elle ce qu'elle sent aussi bien que moi.

Je voulais, comme elle te le dit, t'envoyer le portrait de ta Léopoldine dans une prochaine lettre ; mais mon désir de te le donner ressemblant me l'ayant déjà fait deux ou trois fois recommencer, je ne veux pas tarder plus longtemps à solliciter de tes nouvelles pour nous, pour Abel et pour toute la famille Foucher.

Rabbe qui est venu hier dîner avec nous m'a parlé de toi avec le plus tendre et le plus respectueux attachement; c'est un bon et noble ami.

Louis nous a envoyé ces jours-ci un superbe panier de gibier que nous avons mangé en famille, avec le vif regret de ne pas vous le voir partager.

Adieu, bien cher et bien excellent père; je m'occupe en ce moment de ramasser de la besogne pour notre séjour à Blois, qui nous promet tant de bonheur.

Notre Didine est charmante ; elle ressemble à sa mère; elle ressemble à son grand-père; embrasse pour nous sa bonne marraine.

Ton fils tendre et respectueux.

Ce 27 février ['1825].

Mon cher papa,

Tu as vu que nos lettres se sont croisées ; je désire que notre lettre t'ait fait autant de plaisir que la tienne nous en a fait; elle ne pouvait nous apporter de plus agréable nouvelle que celle de votre prochaine arrivée, et j'espère presque, en t'écrivant celle-ci, qu'elle ne te trouvera pas à Blois.

Tu ne saurais croire quelle fête nous nous faisons de vous présenter notre Léopoldine, toujours petite, mais toujours bien portante et si gentille!... elle vous aimera tous deux comme nous l'aimons : nous ne saurions dire davantage.

Nous nous applaudissons presque d'avoir été une partie du mois sans nouvelles de toi, puisque tu as été malade; nous aurions eu des inquiétudes; maintenant nous n'avons que le plaisir de te savoir rétabli.

Adieu, bon et cher papa, je ne t'en écris pas plus long, puisque nous pourrons bientôt communiquer de vive voix.

Quelles que soient les affaires qui t'amènent, tu sais que tu peux compter en tout et pour tout sur notre dévoûment comme sur notre tendre et respectueux attachement.

Embrasse pour nous la bonne marraine de ta Léopoldine.

Victor.

Genlilly, i 9 juin 1823.

Mou cher papa,

C'est de la campagne où je suis allé passer quelques jours chez un ami qui demeure à deuxheues de Paris, que je te réponds. Je regrette bien que tu y sois toimême en ce moment; les chaleurs excessives, la solitude et le dénuement de la MiUière me font trembler pour ta chère santé; il me semble que tu aurais dû retarder ce voyage, quelque important qu'il pût être, et ne pas t'aventurer seul dans cette saison au milieu des déserts de la Sologne. Tu sais comme moi combien les pays humides et sablonneux exhalent de miasmes morbifiques dans les grandes chaleurs, et mon Adèle te reproche tendrement de nous donner l'inquiétude de te savoir là-bas.

Les journaux de Paris ont annoncé taprumolion de la manière la plus flatteuse. Que t'importe un oubli qu'ils font si fréquemment? Que t'importe la jalousie? Il suflit de ton nom et de ta réputation pour njérilor l'envie ; résigne-toi, mon noble père, à cet iuconvéuient de toute position élevée.

Tu ne m'étonncs pas en m'upprenant que ta feunne n'a pas reçu son exemplaire; j'avais remis à Ladvocat

le paquet à son adresse, avec beaucoup d'autres, pour qu'il les mît à la poste. Tu connais la négligence de ce libraire : partant pour la campagne, j'ai dû me reposer sur lui de ce soin, et j'ai déjà reçu plusieurs plaintes comme la tienne. Le messager qui va porter cette lettre à la poste à Paris, va être chargé en même temps d'un petit mot sévère pour Ladvocat, et de l'ordre de réparer sur-le-champ cet oubh.

Si j'en avais ici un seul exemplaire, je l'enverrais directement à ta femme, mais j'espère que Ladvocat sera soigneux cette fois.

Je suis heureux que mon ode* t'ait fait quelque plaisir : son succès ici passe mes espérances. Elle a été réimprimée par sept ou huit journaux; je vais la présenter au Roi.

Adieu, mon excellent père; je n'ai que le temps de fermer cette lettre et de t'embrasser bien tendrement. Ma femme et Didine embrassent la tienne.

Didine nous a un peu inquiétés ces jours-ci, les dents la tourmentent.

— Je reçois à l'instant une lettre d'Emile Deschamps où je lis : « M. le général Hugo nous a fait « bien plaisir en devenant lieutenant-général ; y aurait- « il quelque moyen de lui faire parvenir nos félicita- « tions et l'iiommage de mon respect? » Tout le monde applaudit.

* L'ode sur le sacre de Charles X.

Paris, '18 juillet 1825.

Mon cher papa,

C'est avec un véritable regret que je me vois contraint de t'envoyer la lettre et la note ci-incluses. Ces deux pièces ont besoin d'une petite explication que voici. Ces jours passés, mon vieil et respectable maître, M. de la Rivière, se présenta chez moi; j'étais sorti. Il dit avoir quelque chose de pressant à me communiquer; je m'empressai de me rendre chez lui comme je le fais toujours chaque fois que je suppose qu'il peut avoir besoin de moi. Cet excellent homme m'exposa alors que sa position, que son âge et celui de sa femme rendaient plus grande chaque jour l'obHgation de me rappeler une dette sur laquelle il s'était tu jusqu'à présent, pensant que ta fortune ou la nôtre ne nous permettaient pas encore d'y faire honneur; mais la nécessité l'emportant sur son excessive délicatesse, il s'est vu enfin forcé à cette démarche. Cette dette estdeASOfr. 80 et se trouve expliquée dans la note ci-jointe. Je me suis parfaitement rappelé qu'à la mort de ma mère nous avions en effet trouvé ce mémoire dans ses papiers, mais je pensais qu'Abel s'était chargé du soin de te renvoyer, et depuis j'avais tota-

lement oublié cette dette que je croyais éteinte avec le petit nombre d'autres modiques dettes que ma mère a laissées, et dont la majeure partie fut, dans le temps, acquittée avec le produit de son argenterie et de ses robes; je savais aussi que tu avais fait honneur aux autres créanciers, et je croyais M. de la Rivière de ce nombre. — Comme le besoin était pressant, je pris l'avis de ma femme, et, de son consentement, je m'empressai d'envoyer à M. de la Rivière une somme de deux cents francs que j'avais disponible et que je réservais pour m'acheter une montre; cette somme, mon cher papa, servira à décharger d'autant le total de la dette; c'est une fort légère privation que je m'impose en renonçant à cette montre, et je puis la faire sans me gêner. D'ailleurs je sais, excellent père, que tu es loin d'être riche, et, puisque je suis pour une part dans la dépense faite par M. de la Rivière, ces 200 francs seront ma cotisation personnelle; ne songe donc plus qu'au reliquat de 280 fr. 80. Il est absolument inutile que je te dise, cher papa, combien une créance de ce genre est sacrée. Le peu que nous savons, le peu que nous valons, nous le devons en grande partie à cet homme vénérable, et je ne doute pas que tu ne t'empresses de le satisfaire, d'autant plus qu'il en a besoin; il ne subsiste que du produit d'une petite école primaire dont le modique revenu diminue de jour en jour : l'affaiblissement progressif de ses organes et de ses facultés lui faisant perdre par degrés tous ses élèves. 11 a attendu dix ans avec une délicatesse admirable, et c'est le seul reproche qu'on

puisse lui faire, car je suis sur que tu aurais fait droit à sa réclamation si tu l'avais connue plus tôt. — C'est ce que je lui ai dit en l'engageant à m'envoyer en hâte son compte pour te le faire parvenir ; tu le trouveras ci-inclus avec la lettre qu'il m'a écrite. Je vais m'occuper de chercher l'ancien mémoire détaillé, et, si je le trouve dans le peu qui nous reste des papiers de ma mère, je te l'enverrai sans perdre de temps; en attendant, tu peux considérer sa note comme authentique.

Adieu, mon bien cher père, mon Adèle te prie d'embrasser pour elle ses deux mères et de leur dire que Juju" et Didine se portent à merveille. Tout va bien ici, et tout est impatient de revoir maman Foucher.

M. de la Rivière, chef d'institution primaire, demeure rue Saint-Jacques, vis-à-vis l'église Saint- Jacques-du-lIaut-Pas.

Je t'embrasse bien tendrement.

Ton fils respectueux et dévoué,

VlCTOll.

Le Roi m'a fait annoncer qu'il avait ordonné ((u'on ajoutât, à toutes les faveurs dont il m'honore, un envoi de porcelaines. C'est me combler.

* Julie Foiichcr, la derniôro fille do M. I'"(>iiili'r.

Monsieur, Monsieur le lieutenant-général comte Hugo,

Blois.

Paris, 31 juillet 1823.

Cher papa,

Nous apprenons, pour la première fois avec regret, que tu vas bientôt venir à Paris; c'est que nous en partons, et tu conviendras qu'il est dur d'en partir quand tu vas y arriver.

Notre excursion en Suisse s'exécute; mardi, à 5 heures du matin, nous roulerons vers Fontainebleau. J'ai été sensiblement souffrant toute la semaine, d'un torticolis; mais je suis mieux, et le voyage achèvera de me remettre.

Les libraires paient notre voyage et au delà. Ils me donnent 2,250 francs pour quatre méchantes odes : c'est bien payé. Je ne crois pas que Lamartine puisse être de la partie : il vient d'être nommé secrétaire d'ambassade à Florence. Nodier est des nôtres.

Je te remercie pour M. de la Rivière ; je lui ai écrit tes bonnes intentions; j'aurais seulement désiré que tu pusses lui donner quelque chose avant le 1" janvier.

Didine se porte à merveille.

Adieu, mon excellent père; embrasse ta femme pour nous. Nous t'embrassons bien tendrement.

Ton fils respectueux et dévoué,

Victor.

Paris, 10 octobre 1825.

Mon cher papa.

Nous voilà définitivement de retour à Paris. Nous n'avons fait que courir à droite et à gauche tout le mois de septembre, et nous avons terminé ces jours-ci nos promenades par une excursion à Montfort-l'Amaury, charmante petite ville à dix lieues de Paris, où il y a des ruines, des bois, un de mes amis, et un des tiens, le colonel Derivoire, qui a servi sous toi. J'ai beaucoup parlé de toi avec ce brave qui t'aime et te vénère, et désire vivement te voir. Il compte faire le voyage de Paris la première fois que tu y viendras.

Nous désespérons presque, cher papa, d'avoir le bonheur de t'y voir cette année, puisque la saison

s'avance sans l'amener. Cependant M. Lambert t'avait presque promis à tous tes amis à Paris.

Il m'est malheureusement impossible de rien faire pour le professeur dont tu m'envoies une lettre. J'ai beaucoup moins de crédit qu'on ne m'en suppose, et j'ai dû dernièrement employer le peu d'influence que je peux avoir sur M^"" l'évêque d'Hermopolis, pour obtenir une bourse à l'un de nos cousins Trebuchet. Le succès n'est même pas encore décidé. Tu sens que toutes mes forces doivent être dirigées vers ce but, si important pour notre malheureux oncle Trebuchet, et que je ne pourrais occuper le ministre d'une autre affaire sans nuire à la sienne. Qui trop embrasse mal étreint.

Adieu, cher papa.

Ton fils tendre et respectueux,

Victor.

Paris, le 3 novembre 1826.

Mon cher papa,

Tu vois que la nouvelle ne se fait pas attendre. Mon Adèle est accouchée cette nuit à cinq heures moins vingt minutes du matin d'un garçon fort bien

portant. Cette pauvre amie a cruellement souffert. Je t'écris en ce moment près de son lit; elle se trouve assez bien; cependant elle croit avoir quelque fièvre, et je lui recommande de ne point parler.

Nos bons parents recevront sans doute avec bien de la joie ce nouveau venu qui vient remplacer le petit ange que nous avons si douloureusement perdu il y a trois ans. Votre bonheur ajoute au nôtre.

Je ne t'en écris pas davantage aujourd'hui, cher papa; embrasse pour nous ta femme; fais part de la naissance de ton petit-fils à tous nos amis de Blois.

Abel et Mélanie, femme de Pierre Foucher, seront les parrains du nouveau-né, dont nous ignorons encore le nom. Il a déjà fort bien tété.

Ton fils tendre et respectueux,

Victor.

Est-ce que vous n'arrivez pas bientôt à Paris? Nous vous attendrions pour le baptême; ce serait double fête.

Voyage à Reims

— Sacre de Charles X — d825

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