‹ CorrespondanceChapitre 42 sur 50 · V. II · texte numérisé non relu

V. II

278 LETTRES A SAINTi: -BliU VE.

Ce vendredi 18 mars 1831.

Mon ami,

Je n'ai pas voulu vous écrire sur la première impression de votre lettre. Elle a été trop triste et trop amère. J'aurais été injuste à mon tour. J'ai voulu attendre plusieurs jours. Aujourd'hui, je suis du moins calme, et je puis relire votre lettre sans trop raviver la profonde blessure qu'elle m'a faite. Je ne croyais pas , je dois vous le dire, que ce qui s'est passé entre nous, ce qui est connu de nous deux seuls au tnonde, pût jamais être oublié, surtout par vous, par le Sainte-Beuve que j'ai connu. Oh! oui, je vous le dis avec plus de tristesse encore pour vous que pour moi, vous êtes bien changé ! Vous devez vous souvenir, si vos nouveaux amis n'ont pas effacé en vous jusqu'à l'ombre de l'imag^e des anciens, vous devez vous souvenir de ce qui s'est passé entre nous dans l'occasion la plus douloureuse de ma vie, dans un moment où j'ai eu à choisir entre elle et vous; rappelez-vous ce que je vous ai dit, ce que je vous ai offert, ce que Je vous ai proposé, vous le savez, avec la ferme résolution de tenir ma promesse et de faire comme vous voudriez; rappclez-vous cela, et songez que vous venez de m'écrirc que dans cette

affaire j'avais manqué envers vous à\ibandon, de confiance, de franchise! Voilà ce que vous avez pu écrire trois mois à peine après. Je vous le pardonne dès à présent. 11 viendra peut-être un jour où vous ne vous le pardonnerez pas.

Toujours votre ami malgré vous.

Ce 4 avril [1831].

C'est moi, mon ami, qui veux vous aller voir, vous remercier, vous serrer la main. Votre lettre m'a causé une vive et réelle joie. Croyez, mon ami, du moins je l'éprouve, qu'on ne se défait pas si vite d'une vieille amitié comme la nôtre. Ce serait un profond malheur que de pouvoir vivre après la mort d'un si grand morceau de nous-mêmes.

Victor Hugo.

Vous viendrez dinur un de ces jours avec nous, n'est-ce pas?

280 LRTTRES A SAINTE-BEUVE.

Ce vendredi matin l*"" juillet 1831.

Dans un concours heureux brillaient de toutes parts Le sentiment, le charme et l'amour des beaux-arts. Sur quarante mortels qui briguaient son suffrage,

Est-ce peu qu'aux traits séduisants

De votre muse de quinze ans L'Académie ait dit : Jeune homme, allons! courage!... Tendre ami des neuf sœurs, mes bras vous sont ouverts!

Venez, j'aime toujours les vers!...

Voilà tout ce que je me rappelle, mon cher ami. C'était en 1817. Faites de cela ce que vous voudrez. Ce sont de bien pauvres vers à encadrer dans votre riche prose; et vous avez bien de la charité d'enchâsser ainsi cet infortuné François de Neufchàteau.

Nous sommes ici* admirablement, si bien que nous ne savons guère quand nous en partirons ; ma femme est ravie, gaie, émerveillée, heureuse, bien portante. C'est une charmante hospitahté. Adieu. On sonne la cloche pour le déjeuner.

N'oubliez pas de m'écrire de Liège.

Toujours bien à vous,

Victor.

* Aux noclies, chez M. licrtiii.

Ce 6 juillet [1831],

Ce que j'ai à vous écrire, cher ami, me cause une peine profonde, mais il faut pourtant que je vous l'écrive. Votre départ pour Liège m'en aurait dispensé, et c'est pour cela que je vous ai semblé quelquefois désirer une chose qui en tout autre temps eût été pour moi un véritable malheur, votre éloignement. Puisque vous ne partez pas, et j'avoue que vos raisons peuvent être bonnes, il faut, mon ami, que je décharge mon cœur dans le vôtre, fût-ce pour la dernière fois. Je ne puis supporter plus longtemps un état qui se prolongerait indéfiniment avec votre séjour à Paris.

Je ne sais si vous en avez fait comme moi l'amère réflexion, mais cet essai de trois mois d'une demi-intimité, mal reprise et mal recousue, ne nous a pas réussi. Ce n'est pas là, mon ami, notre ancienne et irréparable amitié. Quand vous n'êtes pas là, je sens au fond du cœur que je vous aime comme autrefois; quand vous y êtes, c'est une torture. Nous ne sommes plus libres l'un avec l'autre, voyezvous ! nous ne sommes plus ces deux frères que nous étions. Je ne vous ai plus, vous ne m'avez plus, il y a quelque chose entre nous. Cela est affreux à sentir, quand on est ensemble, dans la même chambre, sur

le même canapé, quand on peut se toucher la main. A deux cents lieues l'un de l'autre, on se figure que ce sont les deux cents lieues qui vous séparent. C'est pour cela que je vous disais : partez! Est-ce que vous ne comprenez pas bien tout ceci, Sainte-Beuve? où est notre confiance, notre mutuel épanchcment, notre liberté d'allée et de venue, notre causerie intarissable sans arrière-pensée? Rien de tout cela. Tout m'est un supplice à présent. L'obligation même, qui m'est imposée par une personne que je ne dois pas nommer ici d'être toujours là quand vous y êtes, me dit sans cesse et bien cruellement que nous ne sommes plus les amis d'autrefois. Mon pauvre ami, il y a quelque chose d'absent dans votre présence qui me la rend plus insupportable que votre absence même. Au moins, le vide sera complet.

Cessons donc de nous voir, croyez-moi, encore pour quelque temps, afin de ne pas cesser de nous aimer. Votre plaie est-elle cicatrisée? je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que la mienne ne l'est pas. Chaque fois que je vous vois, elle saigne. Vous devez trouver quelquefois que je ne suis plus le même. C'est que je souffre avec vous maintenant. Cela m'irrite, contre moi d'abord et surtout, puis contre vous, mon pauvre et toujours cher ami, et enfin contre une autre dont c'est peut-être aussi le vœu que je vous exprime dans cette lettre. De toutes ces souffrances du cœur, il s'échappe toujours, quoi que je fasse, quelque chose au dehors; et cela nous rend tous malheureux, plus malheureux qu'avant de nous être revus.

Cessons donc de nous voir en ce moment, afin de nous revoir un jour, le plus tôt possible, et pour la vie. L'éloigaement de nos quartiers, l'été, les courses à la campagne, qu'on ne me trouve jamais chez mo i, voilà des prétextes suffisants pour le monde. Quant à nous, nous saurons à quoi nous en tenir. Nous nous aimerons toujours. Nous nous écrirons, n'est-ce pas? Quand nous nous rencontrerons quelque part, ce sera une joie, nous nous serrerons la main avec plus [de] tendresse et d'effusion qu'ici. Que dites-vou s de tout cela? Écrivez-moi un mot .

J'arrête ici cette lettre. Ayez pitié de toutes ces idées sans suite. Cette lettre m'a bien fait souffrir,^ mon ami. Briilez-la, que personne ne puisse jamais la relire, pas même vous.

Adieu.

Votre ami, votre frère,

Victor.

J'ai fait lire cette lettre à la seule personne qui devait la lire avant vous.

284 LETTRES A SAÎNTE-BEUYE.

7 juillet 1831.

Je reçois votre lettre, cher ami, elle me navre. Vous avez raison en tout, votre conduite a été loyale et parfaite, vous n'avez blessé ni dû blesser personne... tout est dans ma pauvre malheureuse tête, mon ami! Je vous aime en ce moment plus que jamais, je me hais, sans la moindre exagération, je me hais d'être fou et malade à ce point. Le jour où vous voudrez ma vie pour vous servir, vous l'aurez, et ce sera peu sacrifier. Car, voyez-vous, je ne dis ceci qu'à vous seul, je ne suis plus heureux. J'ai acquis la certitude qu'il était possible que ce qui a tout mon amour cessât de m'aimer. J'ai beau me redire tout ce que vous me dites et que cette pensée même est une fohe, c'est toujours assez de cette goutte de poison pour empoisonner toute ma vie. Oui, allez, plaignez-moi, je suis vraiment malheureux. Je ne sais plus où j'en suis avec les deux êtres que j'aime le plus au monde. Vous êtes un des deux. Plaignez-moi, aimez-moi, écrivez-moi.

Voilà trois mois que je souffrais plus que jamais. Vous voir tous les jours en cet état, vous le comprenez, remuait sans cesse toutes ces fatales idées dans ma plaie. Jamais rien de tout cela ne sortira au

dehors, vous seul en saurez quelque chose. Vous êtes toujours, n'est-ce pas que vous le voulez bien? le premier et le meilleur de mes amis. Voilà un jour pourtant sous lequel vous ne me connaissiez pas encore ! Que je dois vous sembler fou et vous affliger! Écrivez-moi que vous m'aimez toujours. Cela me fera du bien... Et je vivrai dans l'attente du jour bien heureux où nous nous reverrons !

10 juillet 1831.

Votre lettre m'a fait du bien. Oh ! oui, vous êtes toujours et plus que jamais mon ami ! li n'y a qu'un bon et tendre ami comme vous qui sache sonder d'une main si déhcate une douleur si profonde et si vive! Nous nous reverrons en effet çà et là. Nous dînerons quelquefois ensemble. Ce sera une joie pour moi. — En attendant, mon pauvre ami, priez Dieu pour que le calme du cœur me revienne. Je ne suis pas habitué à souffrir !

Écrivez-moi. Ne m'abandonnez pas.

■286 LETTRES A SAI.NTIi -BEi: VE.

Ce 21 [juillet 1831].

J'ai les yeux si malades, cher ami, que j'y vois à peine pour vous écrire. Je reçois votre lettre en rentrant de la campagne où j'étais allé passer quelques jours dans l'espoir d'y trouver des distractions, qui m'ont fui là comme ailleurs. Je n'ai plus qu'une pensée, triste, amère, inquiète, mais, je vous jure, pleine au fond de tendresse pour vous. Voici les vers que vous me demandez. Faites-en tout ce que vous voudrez, comme vous le voudrez. Vous êtes mille fois trop bon de vous occuper encore de moi. J'en suis toujours bien lier, et plus profondément touché que jamais. Mais surtout aimez-moi et plaignez-moi.

Votre frère,

Victor.

Vendredi soir [o août 1831].

Votre lettre m'émeut aux larmes, mon ami. Oui, je compte sur vous. Voici un laissez-passer. Avez-vous quelques amis, de ces amis comme vous savez qu'il m'en faut, avec les ennemis que j'ai; je vous donnerai

les moyens de les placer. Croyez-vous que Lerminier, que Magnin, que Brizeux assisteraient à Manon avec plaisir et voulez-vous vous charger de leur dire que je tiens des places à leur disposition? Pardon! vous voyez comme je dispose de vous; c'est encore comme autrefois.

Votre fidèle ami,

Victor.

La représentation aura lieu jeudi et la répétition mercredi. Vous verrez relâche sur raffîche.

17 mai [1832].

Je pense, mon cher ami, que vous avez vu Renduel et qu'il vous a dit ce dont je l'avais chargé. Jusqu'à présent je n'ai proposé votre article aux DcbuU qu'avec une extrême réserve en maintenant tous les privilèges dus à votre talent, et en demandant que l'article fût accepté sur votre nom sans être lu au préalable. Cependant M. Bertin l'aîné, qui a, vous le savez, la plus haute et la plus profonde estime de ce que vous fuites et de ce que vous êtes, m'ayant témoigné hier le désir de lire l'article, uniquement pour voir s'il ne renfermait rien de contraire à la couleur pohtique du journal, je ne pense pas qu'il faille le lui refuser. Je

le lui remettrai donc, si vous ne me le défendez pas. M. Berlin est on ne peut plus disposé à insérer, et je suis convaincu que l'article passera. Sinon, je compte toujours sur votre bonne intention pour le National. J'ajouterai ici, en confidence, que le désir de vous avoir aux Débats comme rédacteur littéraire me paraît très grand et perce dans tout ce qu'on me dit. Tenez ceci bien secret. Qu'en pensez-vous de votre côté?

Maintenant, vous serait-il possible d'ajouter à votre admirable article une page, n'importe où, à la fin par exemple, pour parler de l'édition en elle-même, des nouvelles préfaces, notamment de celle An Dernier jour d'un condamné qui a quelque étendue, sinon quelque importance, et pour dire que lorsque la réimpression nouvelle de Notre-Da?ne de Paris paraîtra, le journal en reparlera, ainsi que des trois chapitres nouveaux qui sont très longs, et où figure Louis XI. Ceci est dans l'intérêt matériel de la chose et du libraire. Pardon ! si vous y consentez, écrivez-moi s'il est nécessaire que je vous renvoie l'article ou si au contraire vous pouvez faire cette addition sans cela et me l'envoyer assez promptement pour que la remise du tout à M. Berlin ne soit pas trop retardée.

Pardon encore et mille fois merci.

Ce 7 juin, dix heures du soir [1832*].

Je rentre, mon cher ami; l'heure de rendez-vous au National est passée. Mais je m'unis à vous de grand cœur. Je signerai tout ce que vous signerez, à la barbe de l'état de siège.

Votre ami dévoué,

Victor.

12 juin 1832.

Je ne suis pas moins indigné que vous, mon cher ami, de ces misérables escamoteurs politiques qui font disparaître l'article ih et qui se réservent la mise en état de siège dans le double fond de leur gobelet !

J'espère qu'ils n'oseront pas jeter aux murs de Grenelle ces jeunes cervelles trop chaudes, mais si généreuses. Si les faiseurs d'ordre public essayaient d'une

* <i Après lus ôvénoments de juin 1832, à la suite de rinsurrcction, l'iiris fut, mis en élal do siège; on put craindre, à un moment, une réaction sanglante, et il fut question d'insérer dans le National une [uotestation rcvûlue de signatures... »

(Sainte-Beuve : Parti ails contemporains, 1S7(I.)

exécution politique, et que quatre hommes de cœur voulussent faire une émeute pour sauver les victimes, je serais le cinquième.

Oui, c'est un triste, mais un beau sujet de poésie que toutes ces folies trempées de sang! Nous aurons un jour une république, et quand elle viendra, elle sera bonne. Mais ne cueillons pas en mai le fruit qui ne sera mûr qu'en août. Sachons attendre. La répubUque proclamée par la France en Europe, ce sera la couronne de nos cheveux blancs. Mais il ne faut pas souffrir que des goujats barbouillent de rouge notre drapeau. Il ne faut pas, par exemple, qu'un Frédéric Soulié, dévoué il y a un an à la quasi-censure dramatique de M. d'Argout, clabaude à présent en plein café qu'il va fondre des balles. Il ne faut pas qu'un Fontan annonce en plein cabaret pour la fin du mois quatre belles guillotines permanentes dans les quatre places principales de Paris. Ces gens-là font reculer l'idée politique qui avancerait sans eux. Ils effrayent l'honnête boutiquier qui devient féroce du contre-coup. Ils font de la république un épouvantait. 93 est un triste asticot. Parlons un peu moins de Robespierre et un peu plus de Wasliington.

Adieu. Nous nous rencontrerons bientôt, j'espère. Je travaille beaucoup en ce moment. Je vous approuve de tout ce que vous avez fait, en regrettant que la protestation n'ait pas paru. Eu tout cas, mon ami, maintenez ma signature près de la vôtre. Votre frère,

ViCTOU.

Ce vendredi 21 septembre [1832].

Les Roches.

Je VOUS écris bien vite quelques lignes, mon ami. Quelqu'un part en ce moment pour Paris et se charge de cette lettre pour vous. Quand on met une lettre à la poste à Bièvre, elle met trois ou quatre jours pour arriver à Paris. Je crois, vraiment, qu'elle passe par Marseille.

Nous sommes ici dans la plus grande paix qui se puisse imaginer. Nous avons des arbres et de la verdure mêlée à ce beau ciel bleu de septembre sur notre têle. C'est tout au plus si je fais quelques vers. Je vous assure que le mieux ici est de se laisser vivre. C'est une vallée pleine de paresse.

Votre lettre pourtant m'a fait regretter Paris. Si j'avais été à Paris, nous aurions dîné ensemble dans quelque cabaret, et vous m'auriez lu votre article sur Lamartine. Vous savez combien j'aime Lamartine, et combien je vous aime. Vous êtes pour moi deux poètes égaux, deux admirables poètes du cœur, de l'âme et de la vie. Jugez combien je suis impatient de voir l'un analysé par l'autre. J'attends avidement la Beviie du 1" octobre. C'est une chose singulière que vous m'ayez amené à désirer un journal au milieu de toutes ces belles prairies.

M. Bertin a invité l'abbé de Lamennais et Monta-

lembert à dîner aux Roches. Ils viendront dimanche. Ils trouveront ici d'assez médiocres catholiques, mais de vrais et sincères amis de tout génie et de toute vertu.

Adieu, mon cher ami. Je n'ai pas encore besoin de votre bonne présence au lîoi s'amuse. Comptez que j'userai de vous comme vous useriez de moi. Le premier bonheur de la terre, c'est de rendre des services à un ami; le second, c'est d'en recevoir.

Adieu. Je vous serre tendrement les mains.

Victor.

Nous nous portons tous à merveille. Ma femme fait deux lieues à pied tous les jours et engraisse visiblement.

A Monsieur Sainte-Beuve, 1 ter, rue du Montparnasse.

'13 novembre 1832.

Toute la salle est louée, mon ami, et louée je ne sais trop comment à je ne sais trop qui. Cela s'est fait si rapidement que je n'y ai vu que du feu. On a cependant réservé quelques loges pour ceux de mes amis qui voudraient en louer, et je suis heureux de pouvoir en faire céder une à M'"'' Allart. Elle pourra, la veille de la représentation (qui aura lieu

le 22), faire retirer les coupons de la loge n° 6 des secondes, côté gauche. La loge est à six places. Je vous garde une stalle, et je vous donnerai les deux billets que vous désirez. Que vous êtes bon de penser à moi et de m 'ai mer toujours un peu!

Le gentilhomme devient, en effet, fabuleux; mais que voulez-vous? il faut le plaindre encore plus que le blâmer. Il sera bien ravi si le Roi s'amuse fait fiasco. C'est ainsi qu'il me paye les applaudissements frénétiques d'Othello.

Vous, vous êtes toujours le grand poète et le bon ami. J'aurai grande joie à vous rencontrer un de ces dimanches soirs chez Nodier, peut-être dimanche prochain, n'est-ce pas?

Votre vieil ami,

Ce samedi soir l""" décembre [1832].

J'ai vu Carrel, mon cher ami, et je l'ai trouvé cordial et excellent. Il m'a dit que vous n'aviez qu'à lui apporter demain un extrait de la préface (Renduel a dû vous l'envoyer ce soir) avec une espèce de petit article où vous diriez ce que vous voudriez, que le tout serait publié lundi matin dans la partie politique du journal. Il m'a déclaré qu'il croyait que c'était le devoir du National de m'appuyer énergiquement et

sans restriction dans ce procès que je \^ais intenter au ministère, et il a ajouté de son propre mouvement que je pouvais vous prier de sa part de faire, d'ici à cinq ou six jours, un article politique étendu sur toute la question et sur la nécessité où est l'opposition de me soutenir chaudement dans cette occasion, si elle ne veut pas s'abdiquer elle-même. J'ai grand besoin de tous ces appuis, mon cher ami, dans la lutte oii me voilà contraint de m'engager et de persister, moi à qui vous connaissez des habitudes si recueillies et si domestiques. Somme toute, j'ai été enchanté de Carrel. Il est disposé à tout faire pour donner à mon affaire le plus d'importance possible. Quant à la question littéraire, il est fort bien aussi. Il dit même qu'il ne verra aucun inconvénient à ce que vous ou Magnin fassiez un article sur la pièce imprimée, dans une semaine ou deux, quand l'article de Rolle sera assez complètement oublié pour que le journal n'ait pas l'air de se contredire.

Adieu, mon pauvre ami. Voilà bien des services que je vous demande à la fois, et je dois vous excéder. Mais vous êtes encore l'ami sur lequel je compte le plus, et je demande tous les jours au ciel une occasion de vous rendre tous les bons offices de cœur que je vous dois.

Je me remets tout entier dans vos mains.

Votre ami à toujours,

Victor.

[Décembre 1832.]

Je ne sais pas l'adresse de Béranger, mon cher Sainte-Beuve. Est-ce que vous seriez assez bon, tous qui le voyez souvent, pour vous charger de ce paquet pour lui?

A bientôt. Je vous aime plus que jamais.

Victor.

Je pense que Renduel vous a remis votre exemplaire.

Que devient noire bon Leroux? Je ne le vois plus.

Ce 31 décembre 1832.

Mon cher Saint de Beuve,

Je te remercie bien du beau livre de Paul et de Virginie que tu m'a envoyé. Toto et Charle son très content du soldat et du jardin déplante. Dédé est très contante du beaux boa que tu lui à donné et elle le prends poure son petit ciiat si on lui donnait toujours elle s'amuserai bien. Mais malheureusement on ne veut pas lui lesscr toujours.

Papa m'a dit que je te dise bien des choses de sa part maman aussi.

Adieu mon cher Saint de Beuve.

Léopoldine HufxO.

Ce 31 décembre 1832.

Voici du style de Didine, mon ami, il faut qu'ici j'en mette aussi un peu du mien, et que je vous remercie et que je vous embrasse du fond du cœur.

-18 janvier [1833].

Quand personne n'entre, vous, mon ami, vous avez toujours droit d'entrer. Je vous ferai donc assister à une répétition, dès qu'il y en aura une un peu passable, et je serai bien heureux de vous y avoir. Je vais faire retenir les deux stalles que vous désirez à l'amphithéâtre (stalles rouges), ce sont les meilleures places de la salle. Elles seron t inscrites sous votre nom *.

Je vous serre la main.

Vie.

* II s'agit de la représentation de Lucrèce Dorgia. Sainte-Beuve avait demandé les deux stalles pour George Sand.

Ce dimanche [24 février 1833].

Je VOUS envoie, mon ami, un passage de Planche auquel je ne comprends rien. Il faut qu'il soit fou de se figurer que j'établirai jamais, je ne dis pas la moindre solidarité, mais le moindre rapprochement entre vous, Sainte-Beuve, et lui.

Vous savez bien, vous, que vous n'avez pas d'ami meilleur que moi.

25 février [1833].

Entre vous et moi, Sainte-Beuve, il y a une amitié scellée d'une façon trop profonde et trop durable pour que les petites affaires de l'amour-propre nous divisent jamais un seul instant. Nous sommes des amis sérieux. C'est notre devoir de ne jamais ajouter foi une minute aux commérages qu'on pourrait colporter de vous à moi et de moi à vous, tantôt bêtement, tantôt perfidement. Vous ne doutez pas, n'est-ce pas, mon ami, que jamais votre nom ne sort de ma bouche que comme il en doit sortir, avec l'effusion de l'amitié, de l'admiration et de la tendresse la plus fraternelle, il me serait môme impossible de soulfrir autour de moi des hommes qui ne pensassent pas de vous comme j'en pense et qui n'en parlassent pas comme j'en parle. Vous êtes une de mes religions,

n'oubliez jamais ceci, et toutes les fois qu'on essaiera de venir vous dire que j'ai parlé de vous autrement que comme d'un frère, dites simplement cela riest pas. — Je ne sais pourquoi je vous écris tout cela, car je suis sûr que c'est tout simplement votre pensée que je transcris ici; mais puisqu'on a eu la niaiserie de prononcer votre nom à propos de la pauvre conduite de M. Buloz à mon égard, j'avais besoin de vous dire, moi, que jamais vous n'avez été plus cher et plus présent à ma pensée qu'en ce moment où je vous vois à peine.

10 mars [1833].

Il faut, mon ami, que je vous écrive un mot pour Abel. L'animosité de M. Buloz contre moi retombe sur lui. M. Buloz avait fait avec lui une convention dans laquelle j'avais servi d'intermédiaire, et qui avait déterminé Abel à refuser les offres qu'on lui faisait d'autre part. Aujourd'hui M. Buloz juge à propos d'éluder ou de rompre cette convention... Je n'ai rien à lui dire. Mais vous seriez bien bon, vous, mon cher Sainte-Beuve, de lui parler...

Voyez si tout souvenir des services passés n'est pas éteint dans l'esprit de M. Buloz. De cette affaire dépend tout l'avenir entre lui et moi. Je juge les hommes une bonne fois et tout est dit.

J'irai vous chercher, mon ami. J'irai causer avec vous de cela et de tant d'autres choses pour lesquelles j'ai besoin de vos conseils et de votre amitié. Votre amitié est encore un des meilleurs endroits de ma vie. Je n'y songe jamais qu'avec attendrissement. Je relisais l'autre jour les Consolations. Où est-il, ce beau passé? Ce qui ne passe pas, c'est un souvenir comme le vôtre dans un cœur comme le mien. Adieu, croyez bien que je n'ai jamais été plus digne d'être aimé de

vous.

12 juin [1833].

L'amitié que j'ai pour vous, vous le savez, mon cher Sainte-Beuve, est en dehors de toutes les questions littéraires ou politiques du monde. Sans doute, ce serait un grand bonheur pour moi de savoir, sur tous ces problèmes de l'art dont la solution occupe ma vie, votre pensée en harmonie avec la mienne, comme autrefois. Mais qu'y faire? nous flottons tous plus ou moins. Ce qui ne flotte et ne varie pas en moi, c'est mon admiration pour ce que vous faites et ma tendresse pour ce que vous êtes.

Vous voulez que nous dînions ensemble. Ce sera une vive joie pour moi et je vous dirai mille choses. Je vous écrirai le premier jour que j'aurai de libre. Je vous serre la main. A bientôt.

20 août [1833].

J'irai vous voir un de ces jours, mon cher Sainte- Beuve, j'ai besoin de vous parler, j'ai besoin de vous dire ce que je viens de dire à quelqu'un qui me rapportait, sans malveillance d'ailleurs, de prétendues paroles froides de vous sur moi. J'ai dit que cela n'était pas, que vous saviez bien que vous n'aviez pas d'ami plus éprouvé que moi, ni moi que vous, que notre amitié était de celles qui résistent à labsence et aux bavardages, et que j'étais à vous comme toujours du fond du cœur. J'ai dit cela, et puis je me mets à vous l'écrire, afin qu'il ne s'introduise rien à notre insu entre nous, et qu'il ne se forme pas la moindre pellicule entre votre cœur et le mien.

A bientôt. Je vous serre la main. J'ai toujours bien mal aux yeux, et je travaille sans relâche.

Victor.

22 août [1833].

Je veux vous écrire sur-le-champ, sur l'impression de votre lettre. Je devrais peut-être attendre un jour ou deux, mais je ne pourrais. Vous connaissez bien peu ma nature, Sainte-Beuve, vous m'avez toujours

cru vivant par l'esprit, et je ne vis que par le cœur. Aimer, et avoir besoin d'amour et d'amùiè, mettez ces deux mots sur qui vous voudrez, voilà le fond heureux ou malheureux, public ou secret, sain ou saignant, de ma vie, vous n'avez jamais assez reconnu cela en moi. De là plus d'une erreur capitale dans le jugement si bienveillant d'ailleurs que vous portez sur moi. Vous secouerez même peut-être la tête à ceci. Gela est bien vrai pourtant. Vous m'écrivez une longue lettre, mon pauvre et bon ami, pleine de détails littéraires et de petits faits grossis par l'éloignement qui s'évanouiraient et nous feraient rire tous les deux après une demi-heure de causerie. J'en suis tellement convaincu que je suis sûr que vous en conviendrez vous-même après deux minutes de réflexion et que je ne m'y arrête pas. Je vous l'ai déjà écrit une fois, je crois, Sainte-Beuve, il n'y a pas de question littéraire entre nous. Il y avait un ami et un ami. Rien de plus et rien de moins. J'avoue que l'absence a produit sur nous deux des effets inverses. Vous m'aimez moins qu'il y a deux ans, moi je vous aime plus. En y réfléchissant, on voit que c'est tout simple. C'est moi qui élais le blessé. L'oubli lent et graduel de part et d'autre des faits qui nous ont séparés tourne pour vous dans mon cœur et contre moi dans le votre. Puisque la vie est ainsi faite, résignons-nous.

Tout était encore tellement adhérent à vous de mon côté que votre lettre, en m'annonçant que je n'ai plus en vous un ami, me laisse tout à vif et tout déchiré. La plaie saignera longtemps. Adieu. Je suis toujours à vous

du fond du cœur. Ma consolation dans cette vie sera de n'avoir jamais quitté le premier un cœur qui m'aimait.

Boulanger ne m'avait rien dit. Je vous l'aurais nommé.

24 août [1833].

Mon ami, merci de votre lettre. Merci même de la première puisqu'elle me vaut la seconde. Vous ne savez pas quel mal vous m'aviez fait et quel bien vous me faites. Mon Dieu! que ne peut-on voir le fond de mon cœur, qui est à vous plus que jamais. L'absence ne tue aucune effusion chez moi, l'amitié pas plus que l'amour. Je croyais que vous le saviez. Il y a douze ans, dix-huit mois de séparation n'avaient rendu chez moi l'amour que plus religieux et plus profond. Mon cœur n'a pas changé. Je suis encore l'homme obstiné en tout, qui aime même sans voir. Je souffre, mais j'aime. — Croyez-vous que je n'aie pas bien souiTert à votre endroit depuis deux ans? Vous vous êtes souvent mépris chez moi à un certain calme extérieur.

Ce que vous désiriez, je le désirais bien aussi, allez! Nous dînerons ensemble une fois la semaine. Nous ne laisserons aucune poussière s'amasser sur nos souvenirs et sur nos autels cachés. Merci mille

1833. 3oa

fois de ce que vous me dites pour Charles. Nous en causerons. Je sens tout ce qu'il y a de vrai et de profond et de touchant dans votre offre, et ce serait un beau titre pour cet enfant. Mais vous concevez les obstacles. En tout cas, que la chose se fasse ou non, elle me va au cœur. Merci mille fois. Vous me faites du bien, vous me rendez un ami, et quel ami !

J'ai besoin de vous aimer et de me savoir aimé de vous. Cela est entré dans ma vie.

J'ai une pièce à finir et à livrer sous dédit d'ici au l'^'" septembre. Vous savez comme le travail me tient, quand il me tient; il faut donc que je finisse. Après quoi j'irai vous trouver ou je vous écrirai pour vous demander un jour de causerie et d'effusion. Je suis allé vous voir, il y a quelque temps. L'avez-vous su? Oh! Sainte-Beuve, deux amis comme nous ne doivent jamais se séparer. Ils font une chose impie. Je sui& bien profondément à vous, allez!

28 aoùL [I8;5;i].

Je veux seulement vous dire, mou ami, que je travaille, que je pense à vous, que je suis à vous du. fond (lu cœur.

A bientôt. Aimez-moi.

1 '='• octobre [1 833], aux Roches.

Je vous écris de la campagne, mon ami, mais je serai à Paris lundi prochain, 7. Plusieurs de nos amis me demandent ma pièce. Je la leur lirai à sept heures du soir, place Royale. Voulez-vous en être? Vous serez bien reçu du fond du cœur. Ce sera une soirée qui nous rappellera des jours plus heureux.

Je vous serre la main. Nous choisirons, ce jour-là, le jour que vous me demandez pour dîner ensemble. Votre vieil ami,

Victor.

21 octobre [1833].

Merci, mon ami, de vos deux bonnes petites lettres. Je ferai en sorte que tout ce que vous désirez soit fait. On n'aura qu'à envoyer au théâtre la veille de la représentation. Nous dînerons ensemble le jour que vous voudrez.

Je vous aime du fond du cœur.

Victor.

27 novembre 1833.

Le jour que vous voudrez, mon ami, dimanche excepté. Indiquez-moi le jour seulement deux ou trois jours d'avance, et l'heure précise, et le lieu où je vous trouverai. Je serai heureux de vous voir et de causer avec vous. Je m'abriterai près de votre amitié pendant quelques instants.

Victor Hugo.

Renduel vous a-t-il remis votre Marie Tudor?

[4 février 1834].

Mon ami,

Il faut être bien sûr des droits que donne une amitié comme la nôtre pour vous écrire ce que j'ai sur le cœur en ce moment. IVIais j'aime encore mieux cela que le silence qui peut se mal interpréter. — J'ai lu votre article, qui est un des meilleurs que vous ayez jamais écrits, et il m'en est resté, comme de notre conversation de l'autre jour chez Giittinguer, une impression pénible dont il faut que je vous parle. J'y ai trouvé, mon pauvre ami, (et nous sommes deux à

qui il a fait cet effet), d'immenses éloges, des formules magnifiques, mais au fond, et cela m'attriste profondément, pas de bienveillance. J'aimerais mieux moins d'éloges et plus de sympathie. D'oîi cela vient-il? Est-ce que nous en sommes là? Interrogezvous consciencieusement, et dites-moi si j'ai raison. Si j'ai tort, dites-le-moi aussi, et aussi durement que vous voudrez. Je serais si heureux que vous me prouvassiez que j'ai tort.

Avant de clore cette lettre, j'ai voulu relire pour la quatrième fois votre article, et mon impression m'est resiée. Victor Hugo est comblé, Victor Hugo vous remercie, mais Victor, votre ancien Victor, est affligé.

Je vous serre bien la main,

7 février [1834].

Je voudrais vous avoir là pour vous prendre la main. Votre lettre est bonne. Je vous remercie, mon ami. J'ai à peine le temps devons écrire quatre lignes, mais je ne veux pourtant pas laisser ce jour finir sans vous dire que vous allez me faire passer une bonne nuit.

Mardi soir l»-" avril [1834].

Il y a tant de haines et tant de lâches persécutions à partager aujourd'hui avec moi, que je comprends fort bien que les amitiés, même les plus éprouvées, renoncent et se délient. Adieu donc, mon ami. Enterrons chacun de notre côté, en silence, ce qui était déjà mort en vous et ce que votre lettre tue en moi. Adieu.

Lettres

aux Enfants

A Léopoldine.

Étampes, 19 août 1834.

Bonjour, ma poupée, bonjour, mon cher petit ange. Je t'ai promis de t'écrire. Tu vois que je suis

de parole.

J'ai vu la mer. J'ai vu de belles églises. J'ai vu de jolies campagnes. La mer est grande, les églises sont belles, les campagnes sont jolies; mais les campagnes sont moins jolies que toi, les églises sont moins belles que ta maman, la mer est moins grande que mon amour pour vous tous.

Ma poupée, j'ai donné bien des fois, en pensant à vous, mes petits, des sous à de pauvres enfants qui allaient pieds nus au bord des routes. Je vous aime

bien.

Encore quelques heures, et je t'embrasserai sur tes deux bonnes petites joues, et mon grand Chariot, et ma petite Dédé qui me sourira, j'espère et mon Toto bicn-aimé.

A bicnlôt, ma Didine. Garde toujours cette lettre. Quand tu seras grande, je serai vieux, tu me la montreras, et nous nous aimerons bien; quand tu seras vieille, je n'y serai plus, tu la montreras à tes enfants, et ils t'aimeront comme je t'aime. — A bientôt. Ton petit papa,

3^2 LETTRES AUX ENFANTS. - 183o,

Amiens, 3 août liS3o.

Je t'écris sur de bien vilain papier, ma Didine, mais je voudrais y mettre tant de jolies choses que ce vilain papier devînt charmant pour toi.

J'espère que tu as été bien sage, bien douce, bien tranquille, bien bonne avec ta mère qui est si bonne.

En attendant que je te revoie, il faut que tu m,e remplaces près d'elle, et que tu lui tiennes lieu aussi de tous les autres chers petits enfants qui sont tristes à Paris, pendant que tu es heureuse à Angers.

Quand tu les re verras, tu embrasseras pour moi Chariot sur ses deux bonnes joues, Toto sur le front et Dédé sur sa jolie petite bouche.

Je t'aime bien, ma Didine.

Ton pelit papa,

Du Trcport, 6 août 1835.

Merci de ta bonne petite lettre, ma poupée; je serai bien heureux le jour où je t'en remercierai sur tes deux joues.

Je suis au bord de la mer; c'est bien beau, mais

si tu étais dessus avec ta mère et les autres petits, cela, à côté de vous^ me paraîtrait bien laid.

Je suis charmé de l'histoire des vaches qui ont donné à boire à ton grand-papa. Je te dirais bien de les embrasser de ma part, mais tu ne les as plus là sous la main.

Adieu, à bientôt, ma Didinette; écris-moi, et dis à ta maman qu'elle te donne un baiser et la somme de dix sous.

Tou petit papa,

7 août 1836.

Bonjour, ma Didine. Bonjour, ma poupée. Je t'écris de Rennes. Il est cinq heures du matin. C'est jeudi, un jour de congé. Voilà deux nuits que je roule, secoué comme une bouteille qu'on rince. Aujourd'hui, je verrai la mer.

Je t'embrasse, et mes trois autres bons petits bijoux.

A bientôt.

Ton petit papa,

Valencicnncs, 15 août 1837.

J'arrive clans cette ville au bruit des carillons. C'est la fête de la Vierge. Je te la dédie, mon enfant.

Je n'ai pas voulu, ma Didine bien-aimée, laisser passer ce jour sans t'écrire. Je ne passe pas de jours, je ne passe pas d'heures sans penser à toi.

Ta mère, toi, tes frères, ta chère petite sœur, vous êtes toujours présents à ma pensée et mêlés à moi dans un même amour.

As-tu reçu mon petit griffonnage de l'autre fois? T'a-t-il fait plaisir, ma Didine? Garde-le pour l'amour de moi.

Garde surtout la candeur et la bonté de l'âme, le respect de Dieu et de ta mère, la simplicité de l'esprit et le désir perpétuel de bien faire; c'est ainsi que tu pourras, comme ta mère, avoir un jour tout à la fois la vertu de la femme et l'innocence de l'enfant.

J'ai traversé pour venir jusqu'ici de bien beaux paysages verts et fleuris qui me parlaient de Dieu; moi je leur parlais de toi, je leur parlais devons tous, mes bien-aimés qui êtes là-bas.

Embrasse pour moi tous ceux que j'aime autour de toi, en commençant par ta mère. Ton petit père,

A LfiOPOLDINE. 315

Étaplcs, près Boulogne-sur-Mer, 3 septembre, 9 heures du soir [1S37].

J'ai passé Dunkerque, j'ai passé Calais, j'ai passé Boulogne-sur-Mer, ma Didine bien-aimée, et j'ai déjà relu bien des fois tes deux gentilles petites lettres, ainsi que celles de tes frères et de ta bonne mère, si aimée et si digne de l'être. Ton grand-père aussi m'a écrit de bien charmantes lignes. Embrasse-le bien pour cela, et n'oublie pas ma Juju. Je viens de me promener au bord de la mer en pensant à toi, mon pauvre petit ange. J'ai cueilli pour toi cette fleur dans la dune. C'est une pensée sauvage qu'a arrosée plus d'une fois l'écume de l'océan. Garde-la pour l'amour de ton petit père qui t'aime tant. J'ai déjà envoyé à ta mère une fleur des ruines, le coquelicot de Gand; voici maintenant une fleur de la mer. Et puis, mon ange, j'ai tracé ton nom sur le sable : Didi. La vague de la haute mer l'effacera cette nuit, mais ce que rien n'effacera, c'est l'amour que ton père a pour (oi.

J'ai bien des fois songé à toi, chère enfant. A chaque belle ville que je voyais, je t'aurais voulue là, et ta mère, et tes frères, et ton grand-père aussi pour nous expliquer tout. Tout le jour je regardais les églises et les peintures, et puis, le soii-, je regardais le ciel, et je songeais encoi-o à toi, ma Didine, on

voyant cette belle constellation, ce beau chariot de Dieu, que je t'ai appris à distinguer parmi les étoiles.

Vois, mon enfant, comme Dieu est grand, et comme nous sommes petits : oii nous mettons des taches d'encre, il pose des soleils. C'est avec ces lettres-là qu'il écrit. Le ciel est son livre. Je bénirai Dieu si tu sais toujours y hre, ma Didine. Et je l'espère.

Quant aux belles villes que j'ai vues, je te les dirai. En attendant, voici qui t'en donnera l'idée à peu près comme l'autre dessin donne l'idée de la Grande-Ourse. Suppose que mon dessin brille, et tu croiras voir ce que j'ai vu.

Dans quelques jours, mon enfant, du 10 au 15, je serai à Paris. Oh! ce sera une grande joie de t'embrasser et vous tous! En attendant, donne un baiser pour moi à Chariot, à Toto et à Dédé. Vous êtes tous mes bien-aimés. Je t'embrasse bien tendrement, et ta mère à qui j'écrirai demain.

Ton petit père,

A LEOPOLDINE. 317

Pour ma Didine bien-aimêe.

Merci de ta charmante petite lettre, ma Didine. Elle m'a été au fond du cœur. J'ai vu avec joie que tu aimes ton père comme il t'aime et que tu sens les belles choses comme lui. Tu as de mon sang dans les veines.

Ecris-moi le plus que tu pourras, mon cher petit ange. J'aurai peut-être besoin plus d'une fois de ce rayon de soleil.

Tu as vu les bords de la Seine ; moi je vais voir les bords du Rhin. C'est encore plus beau. Quelque jour, je t'y conduirai.

Pense à moi, chère enfant, et embrasse pour moi mon Chariot, mon Toto et ma Dédé. Vous êtes cinq là-bas qui remplissez mon cœur.

Ton petit père,

ViCTOU II.

J'ai été un peu malade, mais je suis rétabli. Mes amitiés les plus tendres à M. Vacqueric.

Épernay, 27 août, midi [1838].

Je t'écris en hâte quelques mots, ma Didine, la poste va partir. Je serai demain soir 28 à Paris, à 8 heures, et je vous embrasserai tous, j'espère, aprèsdemain. Recommande bien à ta bonne mère de faire tout ce que je lui ai écrit pour Joly et pour que je trouve une bonne à la maison.

J'ai vu Reims, et, au lieu d'une grande description, je t'en envoie un petit portrait. Je pense que tu aimeras autant cela. Dis à mon Chariot, à mon Toto et à ma Dédé que je leur ferai à chacun une image à Paris.

Je t'embrasse bien tendrement, ma poupée, ainsi que ta mère bien-aimée et tous les sorciers. Embrasse pour moi ton grand papa qui est aussi ton bon papa.

A bientôt. A après-demain.

Ton petit père,

Pour ma Didine.

Stockach, 19 oclobrc [1838].

Je t'écris quelques mots en même temps qu'à ta mère, ma Didine bien-aimée, et je te prie de m'écrire comme elle une bonne petite lettre à Forbach, poste restante. Écris-moi sitôt ce billet reçu.

As-tu lu ce que j'ai écrit sur la cathédrale de Mayence? Je songeais à toi, mon ange, en visitant cette belle église, et aux récits que je t'en ferais le soir à notre coin du feu de la place Royale. Je t'envoie sous ce pli le papier sur lequel je prenais des notes pendant celte visite. Ce n'est qu'un gribouillis illisible. Mais garde-le toute ta vie pour l'amour de moi. C'est un souvenir que je te donne.

La poste va partir, et j'ai à peine le temps de finir cette page. A bientôt, ma Didine bien-aimée. Embrasse mes fils chéris pour moi. Dans une douzaine de jours je vous reverrai tous et je vous embrasserai. Quelle joie, cher ange! Il me semble que je ne vous ai pas vus depuis un an. A bientôt. Pense à ton petit père, ma bien-aimée petite fille. Et écris-moi.

Mardi, 25 juin, 8 li. du soir [1839].

Je te réponds tout de suite, chère enfant, afin que cette lettre t'arrive avant ton départ. Ton petit billet m'a fait bien plaisir. Tu t'amuses, tues contente, cela suffit à tes parents, ma fille; nous te sentons heureuse, nous sommes heureux.

11 ne faut pas t'étonner si ta bonne mère ne t'a pas écrit. Elle est bien occupée, tu le sais. Elle a toute la maison à tenir, et elle passe tous les jours quatre heures à faire travailler ce pauvre ange de Dédé.

Remercie bien en notre nom l'excellente M™^ Chaley et toute sa famille pour les bontés dont tu as été comblée. Moi je te remercie d'avoir copié ces vers. J'ai pris quelques heures aux promenades, aux jeux, aux causeries sous les arbres ; mais puisque cela ne t'a pas ennuyée, je suis content. Gela t'a fait penser à ton père qui n'a besoin de rien pour penser à toi.

A jeudi, ma Didine bicn-aimée. Tu vas nous revenir et cette idée remplit la maison de joie. A jeudi, mon ange.

Ton bon père,

A LEOPOLDINE. 321

Marseille, 3 octobre [1839].

J'ai lu tes deux bonnes lettres, ma Didine, et elles m'ont donné bien de la joie. Tout ce que je vois, le beau ciel, les belles montagnes, la belle mer, tout cela n'est rien, vois-tu. Ma cheminée, mon vieux canapé bleu et vous tous sur mes genoux, cela vaut mieux que les Alpes et la Méditerranée. Je le sens bien profondément en ce moment où je suis seul lisant tes chères petites lettres avec les larmes aux yeux.

Dans une quinzaine de jours, du 15 au 20, je vous reverrai, je vous embrasserai, nous en aurons pour longtemps à être ensemble et je serai bien heureux.

Vois-tu, chère fille, on s'en va, parce qu'on a besoin de distraction, et l'on revient, parce qu'on a besoin de bonheur.

Continue d'être bonne et douce et de faire ma joie. Sois attentive et tendre avec ton excellente mère. Elle vous aime tant et elle est si digne d'être aimée!

Toutes les nuits je regarde les étoiles comme nous faisions le soir sur le balcon de la place Royale et je pense à toi, ma Didine. Je vois avec plaisir que tu aimes et que tu comprends la nature. La nature, c'est le visage du bon Dieu. Il nous regarde par là, et c'est là que nous pouvons lire sa pensée.

Au moment où cette lettre te parviendra, vous serez sur le point de partir pour Paris, i^cul-être môme

serez-vous déjà partis. Moi aussi, dans quelques jours, je vais commencer mon mouvement de retour. Je laisserai derrière moi le beau temps et le beau soleil, mais devant moi je t'aurai, ma Didine bien-aimée, je vous aurai tous. Toute ma vie est dans vous. Je t'embrasse, chère enfant.

Ton bon petit père,

Ecris-moi tout de suite à Chalon-sur-Saône, poste restante.

Cannes, 8 octobre [1839].

Voici quatre dessins pour vous quatre, ma Didine. Je t'envoie à toi la cathédrale de Strasbourg pour faire pendant à celle de Reims, à mon Chariot une vue d'une vieille tour magnifique qui est à deux lieues d'ici au milieu de la mer dans l'île Saint-Honorat (j'ai mis l'histoire de la tour à côté du dessin); à mon Toto une vue d'un faubourg de Bàle, prise de la place de la cathédrale, et à ma Dédé quelques jolies maisons de Baden avec la porte de la ville. J'espère que vous serez tous contents, et puis je ferai d'autres dessins en arrivant à ceux qui se trouveraient les moins bien partagés. Le mieux partagé encore, c'est moi, puisque je sens plus que vous la joie que je vous donne.

Les montagnes qu'il y a derrière le clocher de Strasbourg, ce sont les montagnes de la Forêt-Noire.

Je suis ici dans un lieu admirable où j'étais venu voir la prison du Masque de fer. J'ai vu aussi le golfe Juan où Napoléon a débarqué en 1815. Après-demain je pars pour Paris. J'y serai le 18 ou le 19. Embrasse bien pour moi ta bonne mère bien-aimée. Dis-lui que je compte sur une lettre d'elle à Chalon-sur-Saône. J'ai là une grosse lettre commencée pour elle. Vos dessins m'ont empêché de la finir. Elle la recevra bientôt.

Mon Chariot, te voilà rentré en classe. Travaille bien, sois un bon élève comme tu es un bon garçon, et aime bien ton père qui pense toujours à toi. Je t'écrirai dans la prochaine lettre que j'écrirai à ta mère.

A bientôt, mon Chariot chéri.

A bientôt, mon Toto. Depuis treize jours je vis sur la mer. J'ai appris à gouverner une barque à voiles, à faire des nœuds droits, des noeuds de garcette, des nœuds d'hirondelle, etc. Je te montrerai tous mes talents à Paris. Te voilà au collège; travaille bien aussi toi, mon bijou.

324 LETTUES AUX ENFANTS. — 1839.

Ma Dédé, je t'aime. Tu aimes bien aussi ton papa, n'est-ce pas? J'ai voulu ramasser ici des coquillages pour toi; mais je n'ai rien trouvé. Il n'y a que du sable. C'est absurde.

Je reviens à toi, ma Didine. Rends ta mère heureuse et aime-moi, mon ange.

A bientôt, maman ; à bientôt, mon Adèle. Écrivezmoi une bonne lettre, une bien bonne lettre. Je vous aime et je vous aimerai plus encore si vous me faites lire de douces et tendres paroles dont j'ai besoin.

Pour le loyer, prévenez M. Bellanger que je le paierai à mon retour le 18 ou le 19.

Embrasse-moi, mon Adèle, et sois heureuse si tu m'aimes, car je suis à toi du fond du cœur.

Je vous embrasse tous, mes bien-aimés.

Votre père,

Les dessins sont tous les uns dans les autres. Il faut les défaire avec précaution.

Chalon-sur-Saône, 18 octobre [1839].

Du 23 au 25 je serai à Paris et je t'embrasserai, ma Didine bien-aimée, et je vous embrasserai tous. J'espère que je ne serai pas entravé par le défaut de place dans les diligences. C'est ce qui m'empêche de t'écrire le jour précis; il m'est impossible de le savoir moi-même.

J'ai trouvé ici, mon pauvre ange, deux bonnes petites lettres de toi. Tout ce que tu me dis me va au cœur, mon enfant. Je vois que tu m'aimes, que vous m'aimez tous, et c'est la joie de ma vie.

Écris-moi encore une fois à Fontainebleau, poste restante. Dis à mon Chariot et à mon Toto que je les embrasse bien tendrement et qu'il faut qu'ils travaillent bien maintenant qu'ils ont été contents des petits dessins que je leur ai envoyés.

Toi, ma Didine, continue d'être bonne et douce, élève ton cœur et ton intelligence, aime Dieu dans ta mère, aime-moi aussi moi qui ne travaille que pour vous, et tout ce qui est dans le monde te bénira comme je te bénis.

A bientôt, chère fille.

Ton petit père,

Aie soin qu'on me réserve les lettres et les journaux et que rien ne se perde.

Le dimanche 12 [1839].

Envoie, je te prie, ma Didine chérie, à ton amie Clémentine le billet ci-inclus pour son frère qui m'a adressé de jolis vers et dont j'ignore l'adresse. Dis à ta bonne mère que j'ai vu ce matin Charles et Toto. M. Prieur les a réclamés pour la journée. Le thème de concours de Charles est très bien, mais il a malheureusement fait deux solécismes. Cependant rien n'est désespéré.

A bientôt, chère enfant. Je vous embrasse tous tendrement.

Ton petit père,

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