A CHARLES
Pour mon Chariot.
Mayence, 1" octobre [1840].
Il faut, mon bon gros Chariot bien-aimé, que tu m'écrives une grande, grande lettre (à Trêves), que tu commenceras de bonne heure et que tu finiras tard. Tu sais combien je t'aime, cher enfant. 11 me faut une grande lettre de toi. Tu me feras aussi ton petit journal, tu me diras comment tu as passé ton temps à Saint-Prix pendant les vacances et si, comme je l'espère, tu t'es préparé à la lutte de l'année prochaine au milieu des jeux et des journées de loisir. Je veux, mon Chariot chéri, que tu restes un bon garçon laborieux et un vaillant écolier.
A propos, je vous avais donné une version à faire dans une de mes lettres. Ni toi, ni Toto, ne me l'avez envoyée. Maintenant voici les vacances presque finies ; vous n'avez plus que quelques jours de jeu, je vous fais grâce de ma version.
Si tu as lu mes lettres*, mon Chariot, tu sais ce que c'est que le Chat et la Souris. Je donne le Chat à Tolo,
* Voir le Kliin, lettre xv. La Souris.
328 LETTRES AUX EAFANTS. — 1840.
je t'envoie la Souris. Ici, c'est tout le contraire de la nature, la souris est beaucoup plus grosse et beaucoup plus terrible que le chat. Le jour où je l'ai dessinée, le ciel où elle se perdait avait quelque chose de violent et de tumultueux.
Tu remarqueras au bas de la montagne voisine le masque du géant avec sa bouche ouverte. Je l'ai dessiné très exactement. Tu as ton géant fort ressemblant.
Je fais tout cela avec bonheur, chers enfants, en pensant à vous, afin de vous amuser et de vous rendre heureux. Mes plaisirs d'un instant, comme mes travaux de toute la vie, c'est pour vous.
Je ne sais pas trop dans quel état arriveront tous les dessins que je vous envoie. Les encres d'auberge changent de couleur du jour au lendemain avec une fâcheuse facilité.
J'ai beaucoup travaillé pendant ces vacances, mon Chariot; j'espère que tu en as fait un peu autant de ton côté. J'ai sans cesse pensé à toi, mon gros bienaimé ; j'espère que de ton côté tu as songé à ton petit papa qui t'aime du fond du cœur comme sa vie et plus que sa vie et qui t'embrasse sur tes deux bonnes joues.
LA J((uaii ^ vellmum)
A Léopoldine.
Paris, ce 18 août [1842].
Merci, ma fille chérie, ma Didine bien-aimée, de ta bonne petite lettre. Écris-moi ainsi tous les jours. J'ai été bien heureux de savoir que mon Toto respirait l'air de là-bas à pleine poitrine. Voici un petit dessin que je lui envoie pour l'en remercier. Dis-lui pourtant de se ménager beaucoup, de ne pas se fatiguer, de ne pas tousser, de rentrer de bonne heure. Dis aussi tout cela à ta bonne mère que Toto doit aimer comme un ange. Embrasse-la bien pour moi ainsi que mon Chariot et ma Dédé.
Ton petit père,
Il m'est survenu, comme président de l'Institut, un petit travail qui me cloue ici. Dès que je serai libre j'irai tous vous voir et vous embrasser; j'en ai le désir autant que vous, mes bien-aimés.
Ce mercredi 31 août [1842].
Je reçois avec bien de la joie, ma fillette chérie, toutes les bonnes nouvelles que tu me donnes. Ta mère est rétablie de sa petite indisposition; mon Toto va de mieux en mieux. Dieu soit loué! J'ai bien redouté Saint-Prix, je le bénis maintenant.
Je ne pense pas pouvoir aller vous embrasser làbas avant vendredi, et encore il faudra que je m'en retourne le lendemain de bonne heure. Je présume que j'arriverai avec M. H. Didier qui m'a écrit pour me le demander. Ta mère trouvera sans doute moyen de le coucher.
Remercie, je te prie, M™" Gollin, en attendant que je le fasse moi-même. Je sais qu'elles sont bonnes, mais je suis doublement touché quand leur bonté se répand sur vous.
Embrasse pour moi ton excellente mère sur les deux joues, et puis Chariot et Dédé, et Juhe. Voici une petite lettre pour mon Toto, dont le bonhomme est charmant. Toi, ma fdle chérie, je t'embrasse comme je t'aime, bien tendrement.
Soigne-toi bien aussi, toi. Prends garde à tes maux de tête. Mange bien, ris bien, amuse-toi bien. Chers enfants, votre santé à tous est mon bonheur.
A LEOPOLDINE. 333
Ce mercredi 7 septembre [1842].
Voici, mon enfant chérie, un petit mot pour Toto. J'ai bien peur que mon travail ne m'empêche de vous aller voir avant les premiers jours de la semaine qui vient. Cela me fait encore plus de peine qu'à vous. Tu sais, vous savez tous que mon bonheur est d'être au milieu de vous, mes enfants. Il me faut bien du courage pour rester ici quand vous êtes là-bas.
Embrasse ta bonne mère pour moi, ma fillette bien-aimée. Dis à mon gros Chariot que, puisqu'il dessine, il ait soin de toujours dessiner d'après nature, lentement et soigneusement et fidèlement. C'est le moyen d'arriver un jour à faire vite et sûrement. Dis à ma Dédé qu'elle pense un peu à moi quand Gipon et Gipus le lui permettront. Surtout amusez-vous bien tous là-bas, portez-vous bien, et soyez heureux. — J'espère que dans cinq ou six jours je trouverai Julie coiffée en Chinoise; en attendant, embrasse-la bien pour moi.
Excuse-moi près de M™^^ CoUin de n'être pas allé les voir la dernière fois, et offre-leur tous mes respects. Et puis, chère enfant, toutes ces commissions faites, prie ta mère de t'cmbrasser pour moi; elle seule peut le fciirc aussi tendrement.
Ton petit père.
334 LETTRES AUX EXFANTS. — 1842.
Ce vendredi [1842].
Merci^ ma fille chérie, de ta bonne petite lettre. Hélas! je ne puis venir, je suis dans mon deuxième acte* jusqu'aux genoux, jusqu'au cou, jusqu'aux yeux, jusque par-dessus la tête. Embrasse ta bonne mère pour moi, et puis voici trois gribouillis. Tirez-les au sort entre vous quatre. Quand je viendrai, je donnerai un baiser à celui ou à celle qui n'aura rien eu.
Ton petit papa,
* Des Burgraves.
A Ji'"" Léopoldine Vacquerie-Hugo, au Havre.
16 mars [1843].
Si tu recevais, chère enfant, toutes les lettres que je t'envoie, le facteur t'éveillerait au milieu de tes douces joies à chaque instant du jour et de la nuit. Depuis un mois, au miUeu de ce tourbillon, entouré de haines qui se raniment, accablé de répétitions, de procès, d'ennuis, d'avocats et de comédiens, fatigué, obsédé, les yeux malades, l'esprit harcelé de toutes parts, je puis dire, mon enfant bien-aimée, que je n'ai pas été un quart d'heure sans penser à toi, sans t'envoyer intérieurement une foule de bons petits messages.
Je te sais heureuse, j'en jouis de loin et avec une triste douceur, et ton beau ciel bleu me console de ma nuée. J'ai le cœur gros, mais j'ai aussi le cœur plein; je sais que ton mari est bon, doux et charmant; je le remercie du fond de l'àme de ton bonheur ; soyez tous les deux absorbés l'un dans l'autre; la joie de la vie est dans l'unité, gardez l'unité, mes enfants; il n'y a que cela de sérieux, de vrai, de bon et de réel. Moi, je vous aime et je pense à toi, ma fille bienaimée.
Quand tu recevras les Burgraves, tu liras, pages 96 et 97, des vers que je ne pouvais plus entendre aux répétitions dans les jours qui ont suivi ton départ. Je m'en allais pleurer dans un coin comme une bête, ou comme un père que je suis. Je t'aime bien, va, ma pauvre petite Didine.
Ta mère me lit tes lettres. Fais-les bien longues. Nous vivons de ta vie là-bas. Moi, c'est à peine si je puis écrire. Je t'embrasse bien tendrement, et j'embrasse ton mari, et je mets mes plus tendres hommages aux pieds de l'excellente M""^ Lefèvre.
Ton père,
A Charles Vacquerie.
23 mars [1843].
Voici, mon bon Charles, une lettre que j'écris à votre digne mère. Veuillez, je vous prie, la lui remettre. Je reçois la vôtre en ce moment, et je vous en remercie. Au milieu des douleurs qui vous accablent, je suis heureux que ma fille vous rende heureux. C'est une douce et charmante enfant; elle est digne de vous; vous êtes digne d'elle. Aimez-vous toujours. La vie entière est dans ce mot.
A vous du fond du cœur.