‹ CorrespondanceChapitre 44 sur 50 · V. II · texte numérisé non relu

V. II

A LÉOPOLDLXE. 337

A LcopoUUnc.

Paris, 21 avril [1843].

Ne dis jamais, même en plaisantant, ma fille bienaimée, que je t'oublie. Si je t'écris peu, c'est peut-être pour trop penser à toi.

J'ai souvent avec toi, à ton insu, de longs et doux entretiens; je t'envoie d'ici, la nuit, dans le silence, des bénédictions qui te parviennent, j'en suis bien sûr, et qui te font mieux dormir, et qui te font mieux aimer. Je te l'ai déjà dit, tu reçois de ces lettres-là à chaque instant.

Quant aux autres lettres, à celles qu'on écrit sur du papier et que la poste porte, elles sont si froides en comparaison, elles sont si incomplètes, si obscurcies par les ombres de toute sorte que répand la vie! Vraiment, ma fille bien-aimée, je ne t'écris pas parce que je pense trop à toi. Arrange cela comme tu voudras, mais c'est ainsi. Surtout ne dis pas, ne dis jamais que ton père t'oublie.

Ta mère me lit toutes tes bonnes petites lettres. Celles-là, les tiennes, sont rayonnantes et douces. Elles nous apportent le rcllet de ton bonheur. Ciière enfant, sois heureuse, rends ton mari heureux; tra-

vaillez tous les deux, sans relâche, avec amour, à votre bonheur commun.

Dans peu de temps, le mois prochain, ta mère, Dédé et Toto iront vous rejoindre là-bas. Moi, je resterai seul à Paris, où bien des travaux, bien des affaires, bien des ennuis me retiennent encore. Songez donc tous un peu à moi, ainsi qu'à ce pauvre et bon Charles, exilé comme moi.

Je penserai à vous de mon côté pour vous souhaiter tout le bonheur et toute la joie. — Offre mes hommages à M"'" Vacquerie etLefèvre. Embrasse tendrement ton mari pour moi, et puis aime toujours ton père qui t'aime tant.

22 mai [1843].

Ton bonheur est le mien, ma Didine chérie, et, chaque fois que je reçois une de tes bonnes petites lettres, tout empreintes de joie et de sérénité, je remercie Dieu. Embrasse pourmoi ton bon et cher mari. Je le remercie de faire ton bonheur.

Je suis ici, mon enfant, dans une sohtude profonde, occupé de vous, car c'est à vous que je pense quand je travaille. Je me promène toute la journée sous les arbres du bois de Vincennes avec le vieux donjon pour perspective et de temps à autre un cantonnier ou un paysan pour compagnie. Je fais des vers à travers tout cela.

Je reste à Paris pour Charles le plus longtemps possible, et aussi pour ta vieille et bonne amie, M^^' Louise Berlin, qui va, j'espère, avoir un prix Monthyon. J'ai mis la chose en train, et il faut maintenant que je veille sur le côté hostile de l'Académie jusqu'au dénouement.

Ta mère m'a écrit mille détails doux et charmants sur ton intérieur. J'en avais déjà eu par toi. Elle me les a complétés. Je vois d'ici ta petite chambre, tes meubles, bien choisis et bien arrangés, les dessins, les chinoiseries, les portraits, et ma jolie Didine fraîche et heureuse au miheu de toutes ces choses gracieuses et douces.

Je t'embrasse et je t'aime, mon enfant. Quelle joie le jour où je te reverrai! Pense à moi, écris-moi. Tu as toujours, songes-y bien, la même place dans mon cœur et dans ma vie. Je t'embrasse encore.

13 juin [1843].

Je t'écris, mon enfant chérie, avec des yeux bien malades. Je travaille, il le faut, et mes yeux empirent. Ta douce lettre m'a charmé. Mon rêve et ma récompense, après cette laborieuse année, c'est de vous aller retrouver là-bas. Cependant je ne puis dire encore quand. J'ai un voyage à faire d'abord, soit aux Pyrénées, soit à la Moselle ; voyage de santé qui me remettra un peu les yeux ; voyage de travail aussi, tu

sais, comme tous mes voyages. Après, mon buLin fait, ma gerbe liée, j'irai vous embrasser tous, mes bienaimés. Le bon Dieu me doit bien cela.

J'ai passé hier dimanche la journée avec Charles à la campagne, dans une île sur la Marne, partie arrangée par ce bon docteur Parent qui nous a amusés et reposés. Charles travaille, dis-le à ta bonne mère; dis-lui aussi que je reçois d'elle à ce moment une bonne petite lettre à laquelle je répondrai bientôt.

Embrasse bien ton Charles pour moi. A lui aussi, j'écrirai prochainement.

La somnambule a lu, en effet, mais avec beaucoup de peine et d'une manière trouble et confuse, lettre à lettre. Les journaux ont fort amplifié la chose. Je vous la conterai en détail. Le fait n'en est pas moins étrange et donne à penser.

A bientôt, ma fille chérie. Écris-moi souvent. Écris aussi à M^"" Louise Berlin qui t'a écrit et n'a pas de réponse de toi. Je te recommande cela. Elle vous aime tant, et si bien ! Je t'embrasse bien tendrement. Je vous embrasse tous. Soyez bien heureux, mes bienaimés !

Mille amitiés à Auguste Vacquerie et à M. Regnauld.

Paris, 18 juillet [1843].

Je suis encore à Paris, ma fille bicn-aimée. Ta bonne mère te contera comment. Mais je pars tantôt

et, quand tu recevras cette lettre, pense avec tendresse à ton pauvre père qui roulera loin de toi sur la route du Midi. Si tu savais, ma fille, comme je suis enfant quand je songe à toi; mes yeux sont pleins de larmes; je voudrais ne jamais te quitter. Le spectacle de ton bonheur m'a charmé l'autre jour. Ton mari est bon, doux, tendre, aimable, spirituel; aime-le bien; moi, je l'aime aussi. Cette journée passée au Havre est un rayon dans ma pensée ; je ne l'oubherai de ma vie. Qu'il m'en a coûté de vous résister à tous! Mais c'était nécessaire. Je suis parti avec un serrement de cœur. Et le matin, en passant près du bassin, j'ai regardé les fenêtres de ma pauvre chère Didine endormie, je t'ai bénie et j'ai appelé Dieu sur toi du plus profond de mon cœur. Sois heureuse, ma fille, toujours heureuse, et je serai heureux. Dans deux mois je t'embrasserai. En attendant écris-moi, ta mère te dira où. Je t'embrasse encore et encore.

J'ai besoin de vous remercier, mon bon Charles, pour le bonheur que vous lui avez donné. Le jour que j'ai passé près de vous m'a ravi. J'ai vu ma fille heureuse par vous, et vous heureux par elle. Songez, mes enfants, que c'est là le paradis. Vivez-y tous les deux jusqu'à la mort.

Je pars aujourd'hui pour le Midi. Ma femme vous (lira les affaires et les petits ennuis qui m'ont retenu iiuit mortels jours à Paris, Dans deux mois nous

serons tous réunis. Soyez heureux en attendant, c'est tout ce que je vous demande.

Serrez pour moi la main de votre excellent frère et mettez tous mes hommages aux pieds de M"^ Lefèvre. Si Dieu lui donnait tout le bonheur qu'elle mérite, elle serait aussi heureuse que vous.

Je vous serre les deux mains, mon bon Charles.

Biarritz, 26 juillet.

Je vois ici la mer comme au Havre, mais je la vois sans toi, ma fille bien-aimée. Je me promène sur des grèves, j'admire de magnifiques rochers, mais je me promène sans toi, j'admire sans toi. Je ne sens pas ton bras doucement posé sur le mien. La nature est toujours bien belle, mon enfant, mais elle est vide quand ceux qu'on aime sont absents.

Je suis venu de la Rochelle ici par mer, et, comme je le marque à ta mère, en arrivant à Biarritz j'ai lu dans des journaux que j'étais à Bordeaux, et, dans d'autres, que j'étais en Suisse.

Je passerais ici ma vie si je vous avais tous, c'est un lieu ravissant; l'océan avec un beau ciel, une plage admirablement déchirée, ce qui donne à la marée tout l'aspect d'une tempête. Mais vous n'y êtes pas, et tout

me manque. Je travaille beaucoup. Cela occupe la pensée, sinon le cœur.

Embrasse ton cher mari pour moi, et écris-moi, mon enfant chéri. Ta mère te donnera l'adresse. Mes hommages à M""^ Lefèvre. Mes amitiés à Auguste Vacquerie. Je t'embrasse encore et toujours.

San-Sebastian, 31 juillet.

Vous êtes de mes enfants, mon bon Charles, et c'est à vous que j'écris aujourd'hui. Je suis en Espagne, si la Biscaye peut s'appeler l'Espagne. Le pays est admirable, mais il y a énormément de puces. Quand on va se baigner, on en rapporte de l'océan.

J'espère que vous allez toujours bien au Havre, et que ma petite Madame continue d'être une jolie Havraise la plus heureuse du monde. J'espère que votre frère Auguste fait au bord de la mer de ces beaux vers que les grandes choses de la nature donnent aux esprits comme le sien. J'espère que M"* Lefèvre passe son été près de vous avec douceur et consolation. Enfin, j'espère que le bon Dieu ne vous refuse là-bas rien de ce que je lui demande ici pour vous, santé, bonheur, prospérité et joie. Je vous embrasse tendrement.

Je continue avec toi, ma fille chérie, la lettre commencée avec ton mari. Il me semble que je ne

change pas d'interlocuteur. Vous êtes un seul cœur dans deux âmes.

Tu trouveras sous ce pli deux dessins; l'un est pour toi, l'autre pour Toto. Choisissez chacun celui que vous voudrez. La prochaine fois j'en enverrai un à ma Dédé. Je la prie de me faire crédit jusque-là. J'ai les yeux un peu malades, et puis sous le beau ciel espagnol il fait depuis quatre jours beaucoup de brouillard, ce dont ces deux dessins se ressentent.

J'espère que vous avez beau temps là-bas. Quant à moi, j'étudie la langue basque et je me promène au bord de la mer. Je ne puis voir à la nuit tombante la lame briser à mes pieds sur le sable sans songer qu'il n'y a qu'une flaque d'eau entre toi et moi. Hélas, cette flaque d'eau est l'océan.

Du reste, mon voyage est plein d'intérêt. Le moment est des plus curieux pour voir l'Espagne. J'écris toujours mon journal. Tu liras tout cela quelque jour.

Écrivez-moi toujours à Paris. Et puis viens que je t'embrasse, ma chère fille bien-aimée.

p. s. 1" août.

J'apprends à l'instant que le courrier de ce pays sauvage ne partira pas pour la France avant demain, 2 août. Je rouvre ma lettre et j'en profite pour te dire encore quelques mots. Un peu de papier blanc à rem-

plir, c'est comme quelques minutes de répit avant l'adieu; cela est précieux. Causons donc quelques instants encore, ma fillette chérie. Il me semble que je vois là ton doux regard posé sur moi et qui me dit : Ouï, mon petit papa.

Et puis, pendant que je parle ainsi, voici mon papier qui se remplit; à peine s'il m'en reste quelques lignes. Dis à ta bonne mère que je viens d'écrire à notre Charles. J'espère que la fm d'année lui sera bonne. Chère enfant, je voudrais être à six semaines d'ici et vous avoir tous à la fois dans mes bras et sur mes genoux.

L'un des deux dessins représente le Port du Passage, admirable endroit à deux lieues d'ici.

Tolosa, 9 août [1843].

Au moment d'écrire je me dis : c'est aujourd'hui le tour de Dédé, et j'écris à Dédé, et puis j'écris à Didine, et puis j'écris à Toto. C'est toujours le tour de tous. Vois-tu, ma fille chérie, une lettre qui partirait sans un mot pour toi ne serait pas une vraie image de mon cœur. Je pense à toi sans cesse; il faut bien que je t'écrive toujours.

Je continue mon voyage dans un pays inconnu et admirable. J'ai dit le premier que l'Espagne était une Chine. Personne ne sait ce que contient cette Espagne. Moi-mcmc je suis iiontcux d'y entrer si peu et d'en

sortir si vite. Il faudrait ici, non des jours, mais des semaines, non des semaines, mais des mois, non des mois, mais des années. Je n'ai visité que quelques montagnes et je suis dans l'éblouissement.

Je te conterai tout cela, ma bien-aimée fille, quand je serai au Havre et quand tu seras à Paris. Cela remplira nos causeries après dîner. Tu sais, ces bonnes causeries qui étaient un des charmes de ma vie. Nous en ferons encore. Car je veux bien que tu sois heureuse sans moi, mais moi je ne puis être heureux sans toi. J'embrasse ton mari, et toi, et lui, et toi encore.

Pierrefitte, 15 août [1843].

Si tu avais pu me voir, ma fille chérie, quand j'ai ouvert ta lettre, tu aurais été heureuse, car je sais, je sens combien tu m'aimes. J'aurais voulu que tu pusses voir ma joie. J'étais depuis si longtemps sans nouvelles de vous tous !

Tu as raison, le bon Dieu devrait transporter le Havre et la place Royale à Biarritz. Le ciel et la mer sont là dans toute leur beauté. Nous y serions, nous, dans tout notre bonheur.

Je suis maintenant dans les Pyrénées, autres merveilles. Je vais boire un peu de soufre pour mes rhu-

A LÈOPOLDINE. 3*''

matismes de l'an dernier. Du reste je passe ma .ie à admirer Que la création est belle! On ne peut pas se déplacer sans s'extasier à chaque pas. Avant-hier je vovais la mer, hier l'Espagne, aujourd'hui les montagnes. Tout cela est beau, beau différemment, ma,s

également.

Admirons, ma fille chérie, mais n oublions pas qu'admirer ne vaut pas aimer. Aimons surtout. On n a pas besoin de te dire cela à toi qui as tous les amours à la fois. Dis à ton Charles que j'ai été bien charme de son petit mot. Je sais qu'il a le cœur noble et 1 esprit élevé Vous vous entendrez toujours. Se comprendre, c'est s'aimer. Je l'embrasse du fond de mon cœur.

Dans un mois! . ., , , „,..

Écris-moi toujours à Paru. Mille amitiés a Auguste

Yacquei'ie.

Luz, 25 aoùl* [1843].

J'écris à ta mérc, ma fille chérie, la tournée que je fais dans ces montagnes. Je t'envoie au dos de cette lettre un petit gribouillis qui te donnera quelque idée des choses que je vois tous les jours, qui me paraissent bien belles, et qui me sembleraient bien plus belles encore, chère enfant, si je les voyais avec toi.

. , ,. 4 ,.„„.ml,ro sui,.„t. le Icndcnain cia jour où elle ''«"i'"''» ,„a,.o, ùopoUino mourall noyic, à Villcquier, .,ec .on m.n q». n.^.u pu la sauver.

Ce qui te surprendra, c'est que l'espèce de ruine qui est au bas de la montagne n'est point une ruine ; c'est un rocher. Les Pyrénées sont pleines de ces blocs étranges qui imitent des édifices écroulés. Les Pyrénées ellesmêmes, au reste, ne sont qu'un grand édifice écroulé. Les deux triangles blancs que tu vois dans les entredeux des montagnes sont de la neige. Dans certaines Pyrénées et particulièrement sur le Vignemale, la neige prend son niveau comme l'océan.

Je prends les eaux, mais j'ai toujours les yeux malades. Il est vrai que je travaille beaucoup. Je pourrais dire sans cesse. Mais c'est ma vie. Travailler, c'est m'occuper de vous tous.

Tu as maintenant deux Charles pour te rendre heureuse. Avant peu tu auras aussi ton père. Donc, continue d'engraisser, de rire et de te bien porter. Rayonne, mon enfant. Tu es dans l'âge.

Je charge ta mère de mes souvenirs pour ]\F'° Lefèvre et M""® Regnauld. Et puis je t'embrasse ton Charles et toi du fond du cœur.

Écris-moi maintenant ^i la Roclielle poste restante.

Fais souvenir ta bonne mère, qui est un peu distraite, que c'est à La Rochelle qu'il faut m'écrire désormais.

«/. Ok^~ /

/^.^^té^ '/\^^ '^

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