‹ CorrespondanceChapitre 7 sur 50 · A LAMENNAIS · texte numérisé non relu

A LAMENNAIS

que tout ce qu'il y a de tendre dans votre âme ne s'intéresse à un amour aussi ancien que moi, à un amour né dans les premiers jours de l'enfance et développé par la première affliction de la jeunesse.

VicTOR-M. Hugo.

A Adolphe TrebucJi à Nantes.

23 septembre -1822.

C'est la grossesse de M"'^ Foucher*, mon bon Adolphe, qui a tant retardé cette réponse ; je reculais de jour en jour, afin de pouvoir te marquer son heureuse délivrance. Après avoir souffert six longues semaines, elle est enfin accouchée hier très laborieusement d'une petite fille qui a de grands yeux noirs. Cette bonne M™^ Foucher a déployé un courage aussi grand que ses souffrances et ce n'est pas peu dire. Elle va aujourd'hui très bien ainsi que l'enfant...

J'espère avoir très incessamment une autre nouvelle plus heureuse encore à l'annoncer, et je ne doute pas que mon père et mes frères de Nantes soient heureux de mon bonheur. Il me semble qu'il s'accroîtra quand je sentirai qu'ils le partagent...

* Mère d'Adèle Foucher, fiancée de Victor Hugo.

L'article que ton bon père me promet sur mes Odes sera certainement le plus précieux pour mon cœur, et je sais d'avance que j'y retrouverai, avec toute son indulgence et toute sa tendresse, tout l'esprit, toute l'élégance qui distinguent son style... Cache à ton père cette phrase de ma lettre, car on pourrait m'accuser d'influencer mon juge, quand je ne fais que dire des vérités.

M. de Lamennais, que ses afl'aires ont amené pour quelques jours à Paris, m'a fait promettre que j'irais l'an prochain en Bretagne : je l'avais déjà promis à d'autres. Il m'a beaucoup parlé des monuments de Lokmariaker, des pierres de Carnac, etc., et les voir avec cet illustre ami ajouterait sans doute au grand attrait du voyage; mais je voudrais bien aussi les voir avec toi.

Pour moi, cher ami, mes affaires avancent, et j'espère bien que la première quinzaine d'octobre ne se passera pas sans m'apporter toute la féhcité de ma vie. Réjouis-toi avec moi, Adolphe, tu me retrouveras bien heureux. Dis à mon cher oncle combien tout ce qu'il m'écrit de tendre et de touchant m'a pénétré; dis à toute la famille combien je l'aime, combien il me tarde de les voir. Tu sais tout cela, toi, autrement que par lettres.

Adieu, mes frères t'embrassent comme moi; pense un peu parfois à ton frère de Paris.

Victor.

A Adolphe Tiebuchet. Nantes.

n août -1853.

Depuis longtemps, mon cher Adolphe, je me proposais de l'écrire, mais après les soins de la paternité sont venus les embarras du baptême. L'état maladif de ma femme ne lui ayant pas permis le bonheur de nourrir son enfant, nous avons été obligés de le mettre en nourrice; nous l'avions d'abord placé près de nous, mais la nourrice parisienne à qui nous l'avions confié, parce qu'elle remplissait toutes les conditions physiques nécessaires, ne remplissait malheureusement pas toutes les conditions morales. Il a donc fallu lui retirer l'enfant; et mon père, auquel nous nous sommes adressés, nous a envoyé de Blois une superbe nourrice qu'il ramènera avec lui à son retour de Paris et qui allaitera l'enfant chez lui où elle sera logée, payée et

34 LETTRES A DIVLRS. — 18 23.

nourrie avec LouLe la famille. Mon père, en cette circonstance, s'est montré pour nous vraiment père.

Comme l'un des fondateurs de la Muse française^ deux abonnements étaient à ma disposition; j'ai donné l'un à mon père, l'autre au tien qui est aussi le mien. Marque-moi s'il a reçu les deux premières livraisons du recueil que j'ai donné ordre de lui envoyer. J'ai eu le malheur d'égarer, lors de notre déménagement de Gentilly, la lettre où tu m'indiquais par quelle voie je pourrais vous faire parvenir la deuxième édition de Han. Serais-tu assez bon pour me donner de nouveau cette adresse, je joindrai à l'envoi un certain nombre de prospectus de Va Muse (\\xq ]Q te prierai de faire distribuer à Nantes.

Le recued rédigé par l'élite de la jeune littérature, Guiraud, Lamartine, Soumet, etc., obtient un succès étonnant. Les frais sont déjà plus que couverts, et l'éditeur compte avoir 1.500 souscripteurs avant six mois.

Adieu, mon bon Adolphe; mon père, ma femme, Abel et toute la famille Foucher t'embrassent et t'aiment comme moi.

ViCTOU.

La santé physique d'Eugène est bonne : mais sa santé morale!... Cependant le docteur Royer Collard n'a pas perdu tout espoir de ramener ce cher malade à la raison.

A Monsieur le comte Jules de Rességuier, à Toulouse.

Paris, 6 septembre 1833.

Faut-il croire à ce bonheur? vous allez venir à Paris, et je n'en sais rien par vous!... Écrivez-moi du moins, Jules, pour me confirmer cette bonne nouvelle, je l'ai déjà donnée à Soumet comme certaine. J'ai de la crédulité pour ce qui me fait plaisir.

Cependant je ne crois pas à toute votre aimable lettre ; j'ai vu avec joie qu'elle était pleine de louanges, parce que toute cette louange est de l'amitié. Il y a dans cette lettre un épanchementqui m'a bien touché. Vous m'y parlez d'un ange que notre Alexandre m'avait déjà fait connaître, d'un ange qui vous aime et que j'aime de vous aimer...

Soumet va ôtre joué presque à la fois aux deux théâtres, c'est-à-dire qu'il va obtenir deux triompiics, il a fait à son chef-d'œuvre, Sai'd, de très beaux changements. Vous verrez! je vous promets que vous serez aussi heureux de la beauté de l'ouvrage que de la gloire

de l'auteur. Suûl et dylenineslre sont à mes yeux les deux plus belles tragédies de l'époque et ne le cèdent en rien aux chefs-d'œuvre de notre scène, en rien.

Adieu, cher et excellent ami ; Soumet a été charmé de votre mot. Au reste, il va vous écrire et vous dira tout cela beaucoup mieux que moi. Moi, je ne sais que vous dire combien je vous aime et comme je vous embrasse. Présentez mes respects à M™^ de Rességuier. — Si cette lettre pouvait ne plus vous trouver là-bas!...

Victor.

A Monsieur Z., rédacteur au Journal des Dùbats.

Monsieur,

Je Yois avec un chagrin véritable que vous m'avez mal compris, pour le fond et pour la forme. Il m'est impossible de me figurer comment vous avez pu voir un ORDRE d'insertion dans la prière, ce me semble, très polie que contient à cet égard ma réponse à votre article, et surtout comment vous avez pu y trouver une apologie de mes nouvelles Odes dans ce qui n'est qu'une réfutation, peut-être assez mesurée, de votre ingénieux paradoxe sur les classiques et les roman-

t'ques.

Vous voulez bien promettre aux nouvelles Odes l'honneur de les examiner une seconde et dernière fois. Je suis flatté d'être l'objet de tant d'attention de votre part; mais j'avoue que j'attendais plutôt une

réplique à ma réponse qu'un nouvel article sur ces Odes. Je vous abandonne d'avance ces compositions, si vulnérables sous tous les rapports; mais je crois que lorsque vous aurez très facilement prouvé que mes vers sont mauvais, il vous restera encore à démontrer que votre théorie littéraire sur le classique et le romantique n'est pas erronée; et c'est là, permettezmoi de vous le dire, monsieur, le véritable point de la question.

Permettez-moi de vous dire encore que je n'adopte point le mot de romantique avant qu'il ait été universellement défini. W^ de Staël lui a donné un fort beau sens, et je déclare ne pas lui reconnaître d'autre acception.

Quoi qu'il en soit, je me féliciterai toujours, monsieur, d'avoir fourni au public, fût-ce à mes dépens, l'occasion de lire un nouvel article de vous.

J'ose réclamer encore de votre obligeance l'insertiou de cette lettre au Journal des Débats. L'expression d'oRDRE qui vous est échappée a fait naître mille interprétations dont vous ne voudrez pas me laisser subir le désagrément, et je veux vous laisser le plaisir de réparer vous-même le tort que vous me causez involontairement en déclarant que mes ordres dans cette occasion se sont bornés à l'envoi pur et simple de ma lettre, absolument telle qu'on a pu la lire dans le Journal des Dcbals — aux taux d'insertion près.

Page 1