A MA FEMME
Un bel ouvrage tombe entre mes mains ; c'est un premier ouvrage ; l'auteur ne s'est pas encore fait un grand nom, il n'a rien qui prévienne en sa faveur. Un jour viendra sans doute où il relira ces pages avec un sourire de pitié gênée, le sourire de l'homme de cinquante ans qui relit de vieilles lettres. Fumées imaginaires, mais ces fumées, ces imaginations sont charmantes.
Un de mes amis m'avait dit : « Vous
devriez aller chez lui. Il ne sort pas, c'est un ours ; mais il vous recevra bien, a Dans les premiers jours de juillet, j'allai voir M. Martin-Chauffier. Sous un ciel embrasé et blanc, un ciel de soleil fondu, le pavé du roi, comme on l'appelle encore, déroulait son interminable chaussée, bordée d'ormes rachitiques et de bornes monumentales. De distance en distance, le long des fossés à l'herbe rase et roussie, une borne de pierre, une croix de fer commémorative marquaient la place où un tel, maraîcher de tel endroit, en Seine-et-Oise, renti'ant des halles de Paris, était mort, écrasé par les roues d^ sa charrette.
Fatigue ou boisson, quelquefois les deux, murmurai-je...
Le pavé du roi franchi, je m'engageai sur un de ces innombrables chemins
de campagne, tout brûlants et craquants de poussière entassée, qui s'entre-croisaient à perte de vue dans ces champs de seigle et de blé, ébloui et papillotant sous le soleil. L'air flambait. Tout à l'entrée du village, un très ancien logis, avec ses murs blanchis à neuf, ses Persiennes fraîches peintes, se dressait, étroit et bas, après une petite cour, toute fleurie et rougeoyante d'une énorme corbeille de géraniums. Une vieille femme m'introduisit. Martin- Chaufïier était seul à écrire dans son cabinet. Je fus frappé, en le voyant, de son attitude infirme ; il était juché sur un fauteuil de travail de hauteur ordinaire d'où ses pieds ne touchaient pas la terre et pendaient à quatre pouces de distance : ses jambes étaient foi^t courtes, ses épaules hautes et la droite très grosse.
sa tête énorme et son nez long et pointu, ses manières pleines de la meilleure grâce du monde. Il me fit asseoir et me prit les mains. Il me demanda des nouvelles de mes romans, me parla de quelques amis communs. Puis il causa pendant un quart d'heure de choses littéraires avec une grande élévation d'esprit, clair, simple, élégant et spirituel, quoique sans sourire une seule fois. Puis, comme je lui parlai de ses Correspondances apocryphes^ il me dit : « Je crains qu'elles ne me fassent beaucoup d'ennemis. » — « Oui, répondis-je, vous aurez vos ennemis; mais qui n'a pas les siens? Moi qui vous parle, est-ce que je ne suis pas déchiré, vendu, trahi, conspué, sifflé, raillé, insulté, déchiré? Est-ce qu'on n'a pas parodié mes livres et travesti mes actions? Mais qu'est-ce que tout cela
me fait? Je dédaigne. C'est une des choses les plus difficiles et les plus nécessaires de la vie que d'apprendre à dédaigner. Le dédain protège et écrase. Ayez la sérénité dans votre esprit comme vous avez la limpidité dans votre vie. Soyez artiste, soyez joyeux, soyez dédaigneux, soyez fort. »
Il hocha la tête tristement :
« Cela vous est facile à dire, à vou«, Pierre Benoît. Moi, je suis faible. Oh ! je me connais bien. Je sais mes limites. J'ai un certain talent pour écrire, mais je sais jusqu'où il va. J'ai une certaine justesse dans l'esprit, mais je sais jusqu'où elle va. Je me fatigue vite. Je suis mou, irrésolu, hésitant. La force, mais c'est précisément ce qui me manque ! Or, le dédain est une des formes de la force. »
Il resta un moment pensif, puis ajouta, cette fois avec un sourire :
— C'est égal, vous m*avez fait du bien. La sérénité est contagieuse. Oh ! si je pouvais en venir à porter mes ennemis comme vous portez les vôtres.
En ce moment, la porte s'ouvrit, deux personnes entrèrent, l'abbé Brémond, je crois, et Charles Maurras. Je me levai.
— Vous vous en allez déjà? me dit-il.
Il me conduisit par le corridor jusqu'à l'escalier. Comme j'étais en bas, près de sortir dans la cour, j'entendis sa voix qui disait :
— A bientôt, n'est-ce pas?
Je levai les yeux. Il avait descendu un étage, et il me disait doucement adieu avec un sourire.
On 8e plaint, et depuis as^ez de temps, qu'il ne s'élève point, dans les champs de l'imagination et de l'invention proprement dite, de talent nouveau de premier ordre, qui prenne aussitôt son rang et se fasse reconnaître à des signes éclatants, incontestables. Sans avoir l'outrecuidance de protester contre de tels propos, ce qui, sous ma plume, prenprait l'allure d'un plaidoyer pro domo^ je pense qu'on ne saurait faire entendre cette plainte dans le monde de la critique. Il se peut bien que le temps des génies soit passé ; mais, en revanche, est-ce une illusion, est-ce un effet de la perspective trop courte? Il me semble qu'il y a beaucoup d'esprits intéressants
et singuliers, et cela justement, parce qu'ils sont tard venus.
Le procédé critique de M. Martin- Chauffier témoigne d'un don singulier et d'une espèce de génie. Il se dissimule derrière les maîtres qu'il étudie, il les démonte, et leur manière et leur méthode, et leurs procédés, il pénètre au fond de leur esprit le plus secret ; puis, les ayant saisis, il recompose leur art et les fait vivre devant nous.
11 est assez difficile de caractériser par un terme précis ce genre d'imitation.
Il n'y a ni plagiat, ni pastiche, ni emprunt. Tout au plus pourrait-on y voir une sorte de parodie, infiniment discrète et presque impénétrable. Il y faut une virtuosité, qui nous émerveille ici à force d'aisance et de réussite, une culture surprenante qu'on s'étonne de voir
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à la fois si raffinée dans sa recherche et si modeste dans son usage. Et quel trésor de rire, quelle jolie gaieté, quelle aimable moquerie ! Pas d'esprit de (( mots », mais un comique de verve, d'imagination, de caractères même.
J'avais remarqué dans son livre quelques faiblesses, qui suffisaient à le déparer ; je me permis timidement de les lui faire remarquer. J'avais tort de manquer d'audace. Je n'ai jamais connu personne qui fût plus galant homme que lui à recevoir les critiques sur ses ouvrages. La même justesse d'esprit qui lui fait écrire de belles choses lui fait appréhender qu'elles îie le soient pas assez pour mériter d'être lues. Plusieurs fois, il m'envoya des manuscrits que je lui retournai avec des notes marginales comme celles-ci : détestable, style
de portier, etc. Jamais ces critiques n'altérèrent nos relations.
Le public peut douter, après cela, de l'originalité d'un esprit si ingénieux et l'attendre avec ironie à son premier roman (1). Il m'a fait la faveur de m'en permettre la lecture. J'en atteste les dieux immortels, si on lui fait moins bon accueil qu'à V Atlantide^ je vais me jeter dans la Seine, préférant mourir à la fleur de l'âge, plutôt que de continuer à vivre au milieu de pareils barbares.
Pierre Benoit.
(1) Ce roman a paru depuis le temps que j'écrivais ces quelques pages. Plutôt que de me jeter dans la Seine, je fais confiance à la postérité. — P. B.