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RÉFLEXIONS SUR L'ART DU PASTICHE

Un méchant ouvrier peut louer sans être vaniteux, non sans paraître ridicule, un art qu'il estime haut et qu'il pratique avec plus d'amour que de succès. Il me semble même voir dans cet éloge qu'il fait une marque d'humilité ; l'ouvrage du bonhomme paraîtra d'autant plus médiocre que l'art sera plus grand et son excellence plus rare. Outre qu'on le traitera de radoteur, qui vante le mérite et ne sait l'acquérir. Et de sot, qui pense se faire valoir, sans découvrir qu'il se rabaisse.

Et l'on n'a point si tort de le mal juger sur ces propos. Car les sots en tiennent de pareils, qui cherchent à se faire priser, en disant : a Moi qui fais des statues de quinze pieds de

haut, n'ai-je pas sujet de mépriser ce misérable orfèvre, dont les plus grandes pièces mesurent quelques pouces? » Sans doute, on peut voir quelque différence entre l'excellence d'un art et la dimension des ouvrages qu'il inspire. Mais, au regard du public, elle est toute à l'avantage du grandiose sur l'exquis ; et un lourd fabricant de colosses de marbre se verra préféré au génial ciseleur qui déroule aux flancs d'un beau vase une ronde bondissante de faunes et de nymphes. Non que le public manque de goût, — je n'en médirai pas, — il manque d'attention, et veut être frappé, attiré, retenu ; dès lors intéressé, il s'applique à bien juger, je veux croire qu'il y réussit, mais, lui montrât-on la plus grande horreur, il la trouvera imposante, que l'on aura d'abord imposée à sa vue.

Mon ouvrier ne plaira pas aux gens de goût, qui, n'ayant pas besoin pour l'admirer qu'on prône devant eux un art, prendront la flamme de la passion pour un enthousiasme indiscret ou une vanité grossièrement dissimulée ; car

des accents convaincus, s'ils ne visent pas à convaincre, mais à exprimer l'ardeur dont on brûle, paraissent menteurs ou stupides. Un amant possédé s'écrie : « Ah ! que la Gioconda est aimable ! » Cela ne fait question pour personne. Chacun sait que la Gioconda est la plus aimable des femmes. Qu'a-t-il besoin de le clamer? Croit-il en avoir fait la découverte? Ou veut-il, contre toute apparence, insinuer qu'il en est aimé?... Il l'aime sans espoir, elle lui refuse ses faveurs, il ne les connaîtra jamais et pourtant se fait son esclave : son cri n'est-il pas le plus humble, le plus désintéressé, le plus beau? Ne vaut-il pas d'être lancé?

La même erreur excitera l'admiration du peuple. Si mon ouvrier ne cesse d'affirmer : « Quel art merveilleux que le mien », le peuple entendra faussement : « Quel artiste merveilleux je suis ! » et l'on se disputera ses ouvrages. Ce qui n'est point fait pour les rehausser dans l'estime des gens de goût, étant entendu que l'artiste le plus achalandé est en même temps, et pour cela, le plus vul^faire. Ainsi^ en défini-

tive, ses aveux émouvants n'auront d'autre résultat que de le faire vendre, sans que l'art qu'il pratique ni sa propre réputation y aient rien gagné que le suffrage du commun. Et nul ne connaîtra son âme délicate, dont l'exaltation et l'humilité seront à jamais voilées sous des propos mal entendus dont le sens courant les aura trahies.

Ainsi, au risque de me faire sévèrement traiter, j'entreprends, dans les pages liminaires de ce mauvais recueil, un éloge du pastiche. Je ne voudrais pas dire, mettant ma pauvreté sur le compte d'un genre indigent : « Que vouliez-vous que je fisse? J'en ai tiré tout le possible. On ne pouvait mieux faire. » En présentant ces feuilles au public, je me frappe la poitrine, et m'accuse : « Voilà ce que j'ai fait. Imaginez la merveille qu'un plus habile aurait su tirer d'une si riche matière. » Le mépris de son art et la vanité de son talent stupéfieraient l'esprit, quand la beauté de l'entreprise et l'humble orgueil de mieux faire sont ses deux ailes magnifiques.

Les bonnes gens, auteurs ou critiques, qui sourient du pastiche et le tiennent pour un art inférieur ou un simple divertissement, ne sont ni très informés de leur métier, ni très clairvoyants sur eux-mêmes. Avoir un style original, c'est à quoi ils s'efforcent, mais leur conception du style original est d'une candeur admirable ; cela veut dire : ne pas écrire comme tout le monde, voire: n'écrire comme personne. Et de se tracasser l'esprit pour violer la syntaxe d'une manière inédite, inventer, sans souci des règles du langage et de sa formation, quelque néologisme épouvantable mais frappant, détourner avec perfidie un mot bien connu de son sens courant, et surprendre le lecteur par cette diversion plaisante et calculée. Ils sont originaux, parbleu, nul n'écrivit ainsi ; ils n'oublient que d'avoir du style. Si le style est la traduction exacte et correcte d'une pensée claire, — définition qui vaut, je pense, pour la prose, — il ne s'agit pour se faire reconnaître, que d'avoir l'esprit original et net, et de posséder un instrument assez

souple, assez riche et assez puissant pour épouser tous les contours d'une pensée qui peut être aussi subtile qu'elle doit être bien formée, accuser encore ses lignes heureuses sans en détruire l'harmonie ni sans en rien dissimuler, régler savamment les jeux de lumière et d'ombre qui en soulignent le caractère personnel, et la parer enfin, non comme un ornement brillant, artificiel et plaqué (qui serait, enrichi de joyaux, un costume à la mode du temps, et périrait avec elle), mais comme les couleurs de la vie qui viennent réchauffer une blanche statue, gonfler son sein, et la précipiter, rougissante et nue, dans^ les bras de l'heureux Pygmalion qui lui donna sa forme.

Concevoir une idée nouvelle n'est pas chose aisée, quand on vient si tard. Mais penser avec nouveauté est une richesse inépuisable ; assembler des associations justes et imprévues, nouer ou découvrir des rapports jusqu'aujourd'hui secrets, retourner sous toutes ses faces un objet dont la lumière de

l'esprit n'avait fait étinceler que le côté le plus brillant, voilà bien des jeux infinis. Cela ne se fait pas sans peine ; et l'esprit tout nu qui veut être original risque fort de demeurer coi, ou d'exprimer obscurément des vérités premières qu'il n'a pas reconnues ; et l'esprit cultivé qui veut fuir la redite et ne fait qu'y songer, cherchant l'original ne trouve que l'étrange. Ce n'est pas en fuyant les sentiers battus qu'on arrive sûrement au but, ni que l'on se fait suivre ; mieux vaut, pour être entendu, marteler la grand'route sèche, et tirer du vieux sol, en le frappant à sa façon, des résonances inconnues. Ce n'est pas commode, parbleu ; nous n'écrivons pas pour nous divertir, mais croyant avoir quelque chose à dire, pour le dire, à tout prix, comme nous le sentons.

Je ne crois pas qu'un véritable écrivain ait rien à perdre s'il s'amuse à faire des pastiches. A la condition qu'il choisisse ses modèles et fasse de son jeu un exercice de métier et non une bouffonnerie. Et je veux dire de francs pas-

tiches. Les pastiches inavoués, nous les trouvons partout. Sans parler des disciples avérés, lesquels empruntent surtout aux maîtres leurs tics et leurs ficelles, leurs défauts les plus éclatants et leur composition, voire leurs sujets, et sont plutôt les membres du conseil d'administration d'une société d'exploitation minière dont le filon est épuisé, ou d'un consortium réuni pour régler une liquidation après décès. Ni des lettrés qui, nourris de la pensée d'un écrivain illustre dans le genre auquel ils se consacrent, abandonnent leur propre curiosité, leur vision individuelle, et ne sont que la réédition (appliquée à de nouveaux sujets, enrichie ou appauvrie, selon la qualité des deux esprits fraternels, et selon l'augmentation ou la diminution de la manière objective qu'ils saisissent) d'un tour d'intelligence qui déterminera, par une réaction naturelle, la résurrection d'une forme de style, au moins d'une substance de style. Tel jeune romancier contemporain dont le tempérament a reçu une certaine déviation (un certain

redressement) de l'influence éprouvée d'abord, puis recherchée, de Sénèque ; tel autre, d'une génération plus ancienne, qui, sans Balzac (dont il ne fit d'ailleurs que son professeur, son initiateur, non son animateur ni son modèle, ayant toute la puissance qu'il faut pour être original et créateur), aurait écrit, non des romans, mais des livres de psychologie, et siégerait aujourd'hui sans doute, plutôt qu'à l'Académie française, à l'Académie de médecine et à celle des sciences morales ; tel critique, lequel, si Sainte-Beuve ne lui avait mâché les idées, n'en aurait pas eu du tout : ne sont-ils pas des pasticheurs de caractère, de métier profond, d'intelligence? Et non méprisables ; ils ne répètent pas, ils créent du nouveau avec de l'ancien, ils vivent d'une vie propre ; mais ce nouveau eût été moins riche, mais cette vie moins abondante, moins aiSinée, que l'assimilation, naturelle ou volontaire, n'eût pas d'abord excités, dirigés, nourris. Mieux encore. Un classique conçoit un ouvrage dramatique ; il l'enfermera, durant sa

conception même, dans les règles de la tragédie, il le concevra autrement qu'il ne l'eût fait, deux siècles plus tard ; non seulement sa forme, son art, sa pensée même se modèleront sur un genre nettement défini ; pour son bien, s'il a du génie que la difficulté exalte, pour son malheur, si le petit souffle qu'il a, impuissant à briser ce cadre rigide, s'éteint sans bruit sur ses lèvres ; sa mauvaise tragédie aurait peutêtre été une bonne nouvelle. Pastiche encore, non d'un auteur, d'un genre. Tous ceux qui se soumettent à des règles de composition, voire au mouvement d'une époque (la leur ou une autre, qu'importe : romantiques en 1830, classiques en 1923), qui chantent les beaux élans de la sensibilité, ou prêchent la vertu d'une sage raison, n'est-ce pas encore du pastiche qu'ils font? Nul ne songe à les en blâmer. Et l'on a bien raison.

La connaissance approfondie des artistes qui ont excellé dans leur métier devrait être le premier travail d'un jeune ouvrier plein d'espoirs. On n'en apprend les règles néces-

saires qu'en découvrant l'usage qu'en ont su faire les maîtres ; et leur personnalité ne doit pas vous frapper directement, mais comme une illustration de la vertu des principes suivis, une preuve que leur rigueur n'exclut pas la diversité ; comme un enseignement enfin des moyens d'être original en demeurant discipliné. Ce n'est qu'en refaisant leur travail qu'on en pénètre le fin. Le fin, non seulement du style, mais de la pensée même ; car ce n'est pas assez que de découvrir et de parodier des formes de langage particulières et préférées, si l'on ne va chercher, par delà le travail de l'écrivain, les raisons de ce choix ou de cette préférence. Tous ceux qui ont su écrire n'ont fait que modeler exactement l'expression sur une impression de prix. Si l'on retrouve l'impression dans sa nuance originale, et le jeu même de l'esprit, on reproduira sans effort son expression naturelle qui ne pouvait pas être différente. Ainsi le pastiche est mieux qu'une adresse de virtuose ou une distraction de lettré, un essai de critique intrinsèque

et qui peut être, s'il est réussi, la plus pénétrante de toutes. Il est, mieux que cela, un gain spirituel ; si c'est de soi, sur son propre fond qu'on vit, on a besoin de l'étranger pour l'exploiter et sortir toutes ses richesses ; si Aristote n'avait pas écrit, tel scolastique de nos jours n'eût pas fait jaillir de sa propre pensée telle vue neuve pour la découverte (non pour la formation) de laquelle Aristote lui a prêté son aide. Il n'est pas inutile à un esprit, pour donner son plein rendement, d'avoir pénétré, de s'être assimilé les différents modes de concevoir qui ont été vraiment féconds. Et sans doute, tous ces bénéfices, le pastiche n'est pas le seul moyen de se les procurer ; il en est le plus sûr, et le plus varié, à cause de l'attention profonde et multiple qu'il exige, et qui est la condition même de sa réussite.

Aussi, ne faut-il voir, dans les pages qui suivent, qu'un témoignage, un essai de critique, un exercice de métier. Elles prouvent abondamment par leur médiocrité la difficulté

d'un gMire auquel on peut s'appliquer avec soin sans grand succès. Elles ont été rassemblées, mais non composées pour la distraction du lecteur. L'auteur y a pris du plaisir, mais il n'y a rien mis (sauf une addition franchement bouffonne, que je laisse aux curieux le soin de découvrir) qui prétende à faire rire. Il l'avoue en toute innocence ; quand on se gaussera à la lecture, c'est de lui qu'on rira, de sa maladresse, de ses excès involontaires, non des auteurs qu'il voudrait imiter, et qu'il a déformés, faute de pénétration. Il a même pris soin, pour rendre son dessein plus visible, de choisir pour sa galerie, au lieu des écrivains qui offrent par leur style, par le genre de leurs sujets, par le tour de leur esprit, de joyeux et faciles prétextes à l'humour ingénieux, ceux dont l'art lui plaît davantage, afin d'en pénétrer, dans sa mesure, le secret, et de s'enrichir sans trop se gâter. On ne pastiche utilement, avec quelque chance de réussir dans son essai, que deux classes d'auteurs. Ou bien ses maîtres, ceux avec qui l'on se sent en parenté de cousin

pauvre, et à qui l'on demande timidement d'exposer les magiques combinaisons, les magnifiques jeux, le bel usage qu'ils ont fait de ces qualités dont on sent en soi s'agiter les sœurs chétives et disgraciées. Ou bien ceux dont l'art admirable est si distant de votre goût, que jamais, sans cette application minutieuse, on n'en recevrait les leçons, celles du moins qui sont assimilables.

Et pour le danger qu'on peut voir dans ces imitations je répondrai ceci. Si l'on a quelque chose à dire, on le dira toujours à sa façon. Cette façon ne peut que gagner à être polie et assouplie par un usage approfondi de ceux qui, avant nous, ont su dire autre chose. Et si même Damis craignait, en me suivant, d'écrire comme Laclos, Barres ou Marcel Proust, il aurait tort de s'effrayer ; le pis serait qu'il continuât d'écrire comme Damis.

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