MADAME DE NOAILLES A G. D'ANNUNZIO
fleurs blanches si pures qu'un seul regard
humain les ternirait. Les filles échevelées
du génie dansent sur sa rive, sans trêve,
sans fatigue, passionnées et froides. A
de rares intervalles, un visiteur, venu de
la terre, franchit les libres espaces ; les
gardiennes éternelles le reconnaissent
toujours, il a toujours même visage. Il
boit à la source merveilleuse, et quand il
redescend, parmi ceux qui se croient
ses frères, son âme glacée ne sait plus
frémir, mais sa voix pure fait chanter,
dans le fond des âmes humaines, le
chœur des violons secrets. J*y fus jadis,
j'y veux retourner sans tarder. Père
de toute poésie, ne viendras-tu pas m'y
attendre?
Anna de Noailles.
Jean Giraudoux à Paul Morand.
Parme, 1" août 1922.
Parmi tant de femmes que tu as connues et caressées, Morand, tu n'as pas pu rencontrer Claude. Un jour, chez Philippe Berthelot, elle t'a demandé du feu, tu n'en avais pas. C'était une petite provinciale, qu'un train mal aiguillé, la fantaisie d'un autobus et le congé d'un oncle ministre au Nicaragua avaient déposée dans un salon diplomatique.
Elle y attendait, incapable de retrouver sa route, et satisfaite d'être égarée, qu'un nouveau hasard la saisît, et l'expédiât, dans le train des consuls, un train
de marchandises, ou dans celui, tout en sleepings, des secrétaires d'ambassade, vers Palerme, vers Constantinople, vers Christiania, n'importe où elle n'était pas attendue, et deviendrait nécessaire, comme une lettre adressée de Montmorillon à Marcel Proust par une jeune fille enthousiaste, dirigée par erreur sur Marseille, est reçue dix-huit mois plus tard par Marcel Proust, négociant à Yokohama et détermine un mariage.
A Sainte-Menehould, à Bayonne, d'où elle venait, tu aurais découvert, au fond de ta poche, un briquet, et préludé ainsi à une nuit provinciale, qu'un accident logique, inattendu, inévitable, un grand-père mort subitement, une déclaration de guerre, la pudeur, eût suspendue à neuf heures du soir.
J'avais des allumettes, dans une boîte
sur laquelle la Régie avait tordu une cigarière jaune et rouge, sur un fond semé de violettes qui nous donna envie d'aller à Parme voir si les violettes y produisent le même effet, y sont aussi essentielles que l'amour nègre sur les bords du lac Tchad, les nuées métaphysiques qui se déroulent des pipes de porcelaine peinte, dans les tavernes d'Heidelberg, en Amérique les jeunes milliardaires blondes et musclées que des détectives amoureux arrachent à des bandits masqués, embrassent sur la bouche, respectent et épousent au dernier épisode.
La nuit, partie avec nous de la gare de Lyon, s'arrêta à Aix-les-Bains et nous laissa continuer seuls notre voyage.
Claude s'étonnait de voir les chefs de gare pareils — un peu plus imposants —
à ceux qui agitaient, aux haltes de son tortillard départemental, des drapeaux rouges aussi flamboyants, les rivières couler dans le même sens, un nuage, que le crépuscule avait fait rougir en lui montrant le coucher du soleil, reparaître, floconneux et frais, et regarder, rose de pudeur, le lever du soleil, après avoir couru toute la nuit dans l'ombre pour satisfaire, une heure plus tôt, sa curiosité inconvenante. A Modane, les douaniers italiens n'avaient pas la moustache assez cirée, les cheveux assez bleus, les culottes assez collantes, sans plume au chapeau, sans chapeau, en képi. Elle fut déçue que le premier arbre que nous vîmes en sortant du tunnel ne fût pas un cyprès, mais un pommier, que les voyageurs ne se missent pas à parler, ou elle à entendre une langue inconnue
et chantante, que son voisin ne cédât pas l'accent anglais qu'il avait emprunté en se coiffant, pour la nuit, d'une casquette à carreaux, contre un accent plus capiteux, en remettant, après le déjeuner, son feutre tyrolien.
J'eus deux nuits et un jour pour me préparer à revoir un nouveau visage de Parme, pour en effacer tous les traits qui m'étaient familiers, pour le réduire à n'être plus qu'une surface insignifiante et claire, facile à modeler. A mesure que nous approchions, je sentais son expression fondre, comme celle d'une figure qui s'éloigne, ses caractères se dissiper l'un après l'autre, les plus marqués cessant d'abord d'être sensibles^ la forme du nez avant le nez, l'accent du sourire avant la bouche, mes propres souvenirs sur Parme que j'avais visitée
^vec Hélène, dix ans plus tôt, évanouis avant l'image que je me faisais de Parme en lisant Stendhal, quinze ans plus tôt. Elle se dépeuplait lentement, Hélène, étrangère de passage, n'y étant pas essentielle, et d'ailleurs discrète, prenait le dernier train qui partît avant l'arrivée du nôtre, tandis que la duchesse de Sanseverina attendait, pour faire atteler «a berline, que la fumée de notre locomotive, allongeant entre les collines son vaporeux sillage, lui signifiât qu'il était l'heure de disparaître, si elle ne voulait risquer l'ofîense d'être rencontrée par Claude sans être reconnue. Et quand le train stoppa, il ne restait plus, devant une fresque du Corrège, qu'une vieille Anglaise que j'avais abandonnée là, à mon premier voyage, qui attendait, le nez sur son Bsedeker, le signal du
départ, qui ne se croyait pas gênante.
Soudain, sur cette plage déserte et lisse OÙ j'allais inscrire, du bout de ma canne, le nom de Claude, qui la distinguerait, jusqu'à la prochaine marée, de toutes les plages pareilles qui ne portaient pas sa signature, qui en portaient d'autres, qui n'en portaient aucune, ce fut, au lieu de son nom, un autre nom effacé qui reparut, naguère tracé sur un autre sable plus gris, mais qui présentait avec la couleur de mon âme d'alors le même rapport de tonalité. Cette résurrection rendit inutile l'effort que je faisais pour couvrir d'une floraison nouvelle l'arbre parmesan dont je venais avec application de dépouiller les fleurs, les feuilles, le suc, la racine, l'espèce, en m'offrant, conservé au bord de ma mémoire, dans un réduit invisible et
bien protégé, un arbre tout garni, vert et frais, épargné miraculeusement par trois saisons d'oubli, et qui, épousseté, pouvait paraître neuf, n'avoir jamais servi. Claude suspendue sur le marchepied du train arrêté en gare de Parme, ce fut Marie-Louise qui sauta sur le quai de Bruges, répétant, avec plus de liberté, le geste qu'elle avait fait, Tan passé, avec hésitation, venue de Quimper à Paris dans le train qui emportait sa bicyclette, et entraînée jusqu'en Flandre sans l'avoir retrouvée, par la curiosité de voir si les canaux de Bruges ressemblaient, comme l'affirmait devant nous Clemenceau, aux eaux paresseuses de
rodet.
Le ciel italien, sans changer de couleur, devint gris, il me parut que c'était là le gris et je me fis du bleu une idée
excessive. J'appelai Marie-Louise, et Claude sourit, pensant que je saluais rarchiduchesse en débarquant dans sa principauté. Je lui proposai de la mener tout de suite vers le beffroi, de retenir, en face, nos chambres à l'hôtel du Panier d'or. Elle accepta, elle avait hâte de voir le baptistère dont le nom italien se traduit sans doute en français par beffroi. Nous partîmes côte à côte, elle par les rues de Parme, moi par les rues de Bruges, éloignés de quatre cent cinquante lieues et d'un an, sans plus de gêne que deux lettrés, ^'entretenant du grand siècle, dissertent sans connaître leur confusion, l'un du siècle d'Auguste, l'autre du siècle de Louis XIV.
Pendant deux heures, j'aimai Mar-ie- Louise, étonné d*avoir pu ne voir jus-
qu'alors en elle qu'une amie. Je lui découvrais des agréments dont elle ne m'avait offert que les promesses et qui depuis un an s'étaient épanouis : un reflet, qui leur manquait pour être tout à fait à mon goût, jouait maintenant sur ses cheveux blonds, une fossette qu'elle avait, assez insignifiante, ne creusait sa joue que pour souligner le grain de beauté récemment semé, qui lui donnait tout son sens, elle avait appris à se servir d'un léger zézaiement, elle employait des mots qu'elle évitait naguère : César ^ satiété^ saucisson, astérisque. Je me sentais moi-même transformé, modelé sur elle, mon âme se creusait en plis symétriques aux saillies de la sienne, qu'ils embrassaient, préparé par un an d'oubli laborieux à goûter son grain de beauté, au point que je
craignais qu'il fût une mouche, et s'envolât, à saisir le reflet de ses cheveux avec l'inquiétude de le voir se dissiper, si, au lieu d'une chevelure onduleuse, elle se coiffait demain, comme autrefois, en bandeaux, à redouter que son zézaiement ne fût un défaut fugitif, dont elle allait se corriger brusquement, à trembler que sa guérison survînt tandis qu'elle disait : pain, beauté, mer^eiUe, à attendre avec angoisse que le mot susurrement^ se glissant à leur suite, me rassurât pour un moment.
Le lit nous regardait par les trous de ses draps malpropres. Ce n'était pas un regard flamand ; le Baptistère laissa tomber ses angles, s'arrondit ; penché pour déposer sur le front de Marie- Louise un baiser de frère, d'ami, d'homme
du Nord, les lèvres de Claude le reçurent. Je n'y étais pas préparé.
Tout est à recommencer. Vais-je l'aimer? Nous partons pour Vienne.
Jean Giraudoux.