AVANT-PROPOS
Durant l'été de iOiô, sur l'amicale suggestion de M. Edouard Trogan, le très distingué et avisé directeur du Correspondant, je m étais mis en devoir d'explorer les correspondances inédites contenues dans les papiers de Thiers, naguère légués à la Bibliothèque Nationale par Af^'® Dosne et depuis peu accessibles aux travailleurs. Comme il advient fréquemment en ces sortes d'explorations, le filon que J'avais conçu a priori le dessein d'attaquer se révéla d'une décevante pauvreté : par contre, plusieurs séries ou groupes de lettres, deux entre autres, me parurent offrir un intérêt historique considérable.
C'est ainsi que je fus amené à publier en articles de revue d'abord les lettres du roi des Belges, Léopold /•■■ *, puis, avec de précieuses additions procurées par la bienveillance de M. le vicomte d'Harcourt, la correspond dance échangée en 1836 entre Thiers et le comte de Sainte-Aulaire au sujet du voyage à Vienne et du projet de mariage autrichien du duc d'Orléans -.
' Correspondant des lo et a5 décembre 191O, 10 janvier 1917. * Correspondant des a5 mars, aS mai, 25 juillet et aS août 1917.
En dépit d'une ambiance peu propice aux spéculations comme aux études rétrospectives, le succès de cette double publication a dépassé nos espérances, et de divers côtés j'ai été sollicité de réunir en un volume les documents ainsi mis au jour. Les occupations et les préoccupations suscitées par l'histoire tout à fait contemporaine, celle que nous vivons quotidiennement depuis plus de trois ans, ont retardé le travail qui s'imposait pour combler les lacunes et rectifier les inexactitudes de Vannotation : je m'y suis appliqué de mon mieux, sans me dissimuler les imperfections que présente encore ce modeste commentaire. J'ai cru également devoir remanier les deux avertissements destinés à présenter les documents, à replacer les auteurs dans leur cadre historique et biographique. Enfin et surtout, l'inépuisable obligeance de M. le vicomte d'Harcourt, en me communiquant de nouvelles pièces, à savoir la collection des lettres adressées à son grand-père par la reine Marie-Amélie et le duc d'Orléans, m'a permis de compléter le dossier de la négociation diplomatique et matrimoniale de iSS6 '•
De Lanzàc de Lascrie.
* C'est pour respecter l'ordre chronologique que j'ai, dans le présent volume, donné le pas à cette négociation de i836 sur les Isttres du roi Léopold, qui se succèdent jusqu'en i864.
Un projet de mariage du duc d'Orléans (1836)
Lettres inédites de la reine Marie- Amélie, du duc d'Orléans, de V archiduc Charles, du prince de Melternich, d'Adolphe Thiers, du comte de Sainte- Aulaire, etc.
Dans les deux dernières années de la Restauration, le jeune duc de Chartres, né en 1810, était le favori ou, comme on disait volontiers alors, le « lion » de la haute société parisienne. Doué d'une 'charmante physionomie et d'une belle prestance, affable sans familiarité avec les hommes, empressé non sans galanterie auprès des femmes, on rendait unanimement hommage à sa bonne grâce un peu fière, à l'art inné avec lequel il savait mettre à l'aise ses interlocuteurs sans jamais les exposer à la tentation d'oublier les distances. Non moins que dans les hôtels du faubourg Saint-Germain et dans les cercles diplomatiques, il était fêté aux Tuileries, non seulement par sa cousine germaine, la rieuse duchesse de Berry, toujours en quête de mouvement et de distraction, non seulement par Charles X, aussi gracieux et bienveillant dans les l'elations privées qu'opiniâtre dans ses préventions politiques, mais même par l'austère et grave dauphine, la fille de Louis XVI ; on parlait d'ailleurs presque ouvertement de son prochain mariage avec la charmante petite
Mademoiselle, sœur aînée du duc de Bordeaux, dès qu'elle aurait atteint l'âge légal. Etranger à la politique par goût et par volonté, le duc de Chartres menait de front la vie élégante, les réunions de famille au Palais-Royal, le commandement effectif et consciencieux de son régiment de cavalerie.
La révolution de 1830, à laquelle il adhéra sans précipitation comme sans restriction et qui le fit, en même temps que duc d'Orléans, prince royal des Français, le détrôna par contre de sa situation mondaine. A de rares exceptions près, le faubourg Saint-Germain se déchaîna contre celui qui incarnait brillamment l'avenir de la nouvelle monarchie : calomnies, épigrammes, caricatures, sobriquets, impertinences même lors des contacts inévitables dans certains salons diplomatiques, aucune avanie ne lui fut épargnée de ce côté ^.
Pour se manifester avec plus de réserve dans la forme, l'antipathie des vieilles cours continentales ne s'accusa pas moins nettement. Les trois grandes monarchies absolues, les « puissances du Nord » ou « puissances de la Sainte-Alliance », comme on les appelait couramment, n'avaient point déguisé leur mécontentement ni leur inquiétude des événements de Juillet. C'est à contre-cœur, après avoir constaté l'impossibilité pratique de mener à bonne fin une croisade autocratique et anti-révolutionnaire, qu'elles s'étaient résignées à reconnaître officiellement la royauté de Louis-Philippe : mais elles s'évertuaient à racheter ce qu'elles se reprochaient comme une coupable faiblesse en prodiguant les hautaines remontrances au gouvernement du roi-citoyen, les froideurs à ses am-
^ Il suffit pour s'en convaincre de feuilleter les numéros jaunis de la gazette légitimiste, la Mode, ou encore de parcourir le Journal, récemment édité par M. Ernest Daudet, du comte Rodolphe Apponjri, cousin et secrétaire de l'ambassadeur d'Autriche à Paris.
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 7
bassadeurs, les procédés hautains et distants aux membres mêmes de la maison d'Orléans. Cela était vrai surtout du tsar Nicolas l^^ et de la cour d'Autriche : à Vienne, les plus influents des archiducs et archiduchesses, les personnes qui donnaient le ton dans l'aristocratie affichaient contre la France de Juillet une animosité que ne partageaient au même degré, malgré leur prédilection pour la légitimité, ni le vieil empereur François ni le chancelier de Metternich.
Cet ostracisme ne tarda point à prendre une forme particulièrement blessante pour la tendresse paternelle comme pour l'amour-propre de Louis-Philippe. Plus d'un motif le portait à désirer établir sans trop de délai ses nombreux enfants, et d'abord son héritier présomptif. A Saint- Pétersbourg et à Vienne, une conjuration s'organisa presque ouvertement pour interdire au duc d'Orléans de briguer la main d'aucune princesse de haute lignée ; une consigne circula dans toutes les cours de quelque importance, consigne en vertu de laquelle une fille ou nièce de souverains légitimes ne pouvait pas s'exposer aux risques ni aux affronts des émeutes parisiennes, ne devait pas s'asseoir sur un trône usurpé. Cette tactique se définissait d'un mot qui fit fortune dans les milieux hostiles, et dont le roi des Français commit la faute de témoigner son ressentiment : « Les puissances continentales, » disait-il à l'un de ses ambassadeurs de prédilection, « ont formé contre ma famille un blocus matrimonial '. »
Le problème s'aggravait des exigences ou du moins des préférences personnelles dont le duc d'Orléans ne faisait point mystère. Très idéaliste sous une apparence de dissipation juvénile, unissant des aspirations sentimentales à un sens remarquable de la réalité politique, grandi
) Mémoires inédits du comte de Saiiite-Aulaire,
d'ailleurs à ce foyer du Palais-Royal et de Neuilly, où Louis-Philippe et Marie-Amélie avaient restauré la plus exemplaire, la plus admirablement unie des vies de famille, le jeune prince écartait catégoriquement la perspective d'un mariage de pure raison : « Epouser une femme que je ne saurais aimer, me marier à l'ancienne méthode, c'est à quoi je ne me résignerai jamais *. »
Trop tendres parents pour faire violence à des dispositions qu'ils étaient d'ailleurs loin de désapprouver, le Roi et la Reine ne renonçaient point à l'espoir de forcer, de déjouer le « blocus » organisé contre leurs enfants, et de procurer à leur fils aîné en particulier une alliance qui satisferait son cœur tout en étant digne, selon les idées traditionnelles encore en vigueur sur ce point, de l'héritier présomptif du trône de France.
En dépit des préventions qu'ils connaissaient mieux que personne, c'est du côté de Vienne qu'ils portèrent tout d'abord leurs vues, pour des motifs où l'atavisme, l'amour-propre et l'affection paternelle tenaient également leur place. Louis-Philippe, demeuré très Bourbon malgré la « royauté des barricades », considérait que la maison de Habsbourg marchait à peu près seule en Europe de pair avec la sienne : par delà les archiduchesses des temps récents, dont les mariages français avaient eu une issue tragique ou fâcheuse, il évoquait l'image des infantes devenues reines de France au xvii* siècle, une Anne d'Autriche, une Marie-Thérèse, dont le souvenir n'avait pu être éclipsé par les vertus résignées et effacées de Marie Leczinska. La reine Marie-Amélie, si passionnément éprise de son mari, si complètement identifiée à sa patrie d'adoption, n'en avait pas moins été élevée à Naples et à Palerme dans le culte de son aïeule la grande impératrice Marie-Thérèse : la famille régnante d'Autriche,
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UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 9
même déchue du saint empire romain germanique, lui apparaissait comme nimbée d'un prestige sans égal. Pour Louis-Philippe, le mariage de son fils aîné avec une archiduchesse eût été la consécration de sa royauté dans les cercles les plus antirévolutionnaires de l'Europe, l'acheminement au ralliement des légitimistes français, une garantie incomparable de paix internationale et de stabilité dynastique. Par-dessus tout enfin, le Roi et la Reine obéissaient au souci privé, quasi bourgeois, d'assurer le bonheur de leur enfant' : ils savaient qu'en ces temps fort distants du nôtre, les nombreuses branches des Habsbourg avaient pour trait commun la bonhomie et la simplicité des mœurs, la soigneuse éducation morale des jeunes princes et princesses. L'homme d'esprit et de cœur qui représentait alors la France à Vienne a conté non sans attendrissement, non sans malice aussi, que durant les audiences qui lui étaient accordées aux Tuileries ou à Neuiily, les souverains ne se lassaient point de multiplier les questions sur les qualités familiales des jeunes archiduchesses, et que, faisant trêve à son habitude invétérée, Louis-Philippe écoutait les réponses sans interrompre son interlocuteur -.
Dès 1833 en effet, dominé par l'arrière-pensée d'un mariage possible, le Roi avait personnellement contribué à faire nommer à l'ambassade de Vienne le diplomate qui
' « Je puis du reste rendre à ces excellentes gens (s'il m'est permis de parler avec tant de familiarité de ce qu'il y a de plus grand iur la terre), je puis leur rendre ce témoignage que jamais, dans une honnête famille de bourgeois, de bons parents ne se sont occupés de l'établissement de letirs enfants avec une tendresse plus désintéressée. » (Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire : fragment publié par Thureau-Dangim, Histoire de la monarchie de Juillet,
^ Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire,
lui semblait le plus apte à engager, cette délicate négociation, celui qui a pu écrii'e plus tard : « L'établissement des princes et princesses de la famille royale était, comme on disait alors, ma spécialité'. » Le personnage vaut la peine d'être présenté au moins sommairement aux lecteurs qui vont êti'e mis à même d'apprécier l'attrait de son commerce épistolaire.
Au début de l'année 1813, entre la retraite de Russie et 'a campagne de Saxe, le gouvernement impérial cherchait tout à la fois à rajeunir le personnel des préfets et à le mieux adapter aux idées monarchiques, traditionnalistes, aristocratiques, qui prenaient de plus en plus faveur depuis le second mariage de Napoléon. Les ministres de Tintérieur et de la police, Montalivet et Savary, encourageaient tous deux cette tendance, l'homme de Vincennes plus vivement encore que l'ancien conseiller au Parlement de Grenoble. Le ministère de la Police, qui sous le régime napoléonien avait voix au chapitre en matière de nomination de fonctionnaires, et souvent voix prépondérante, présenta, par ordre ou spontanément, une longue liste de candidats, pris en majorité parmi les noms d'autrefois. On y lisait notamment :
« Le comte de Sainte-Aulaire. Propre à toute espèce d'emploi civil. Homme de beaucoup de formes ^. »
Quel que soit le policier auteur de cette appréciation
' Ibidem.
* Arch. rs'at., AF. IV, plaquette 5.966. — L'étal de proposition porte Saint-Aulaire au masculin, orthographe fautive souvent reproduite, notamment dans les minutes autographes de Thiers. Disons une fois pour toutes qu' « Aulaire » était une sainte, non un saint. La correction, quand cela a été nécessaire, a été introduite dans les pièces publiées ci-après,
succincte, elle fait honneur à sa perspicacité, car en deux lignes il tirait l'horoscope d'une longue et brillante carrière administrative, politique, littéraire, diplomatique.
Louis-Clair Beaupoil, comte de Sainte-Aulaire (1778- 1854), issu d'une famille qui avait fourni des titulaires aux grandes charges de la cour de France, tenait de sa naissance et de son éducation la parfaite distinction de manières et de conversation qui avait caractérisé la haute société de l'ancien régime ; quant à sa formation morale et intellectuelle, elle s'était opérée à la rude école de l'adversité, puisque son adolescence avait coïncidé avec les angoisses de la Terreur et sa jeunesse avec la détresse du Directoire (qui ne fut une période de liesse que pour une bande très restreinte de profiteurs). Forcé d'embrasser un état pour vivre, il avait fait partie de la première promotion de l'Ecole Polytechnique. Bientôt, un mariage opulent et quasi-princier lui avait assuré l'indépendance, dont il avait profité pour perfectionner sa culture littéraire. Au lendemain du divorce impérial, alors que Napoléon se préoccupait de composer à la future impératrice un entourage au courant non seulement de l'étiquette, qui peut s'enseigner comme une consigne, mais des usages et des allures de cour, pour la connaissance desquels toute l'application possible ne saurait tenir lieu d'une formation héréditaire,Sainte-Aulaire futpourvud'une charge de chambellan, qu'il n'avait point sollicitée, qu'il ne songea ni à répudier ni à remplir de mauvaise grâce. En cette qualité, il passa aux Tuileries la nuit du 19 au 20 mars 1811, ce qui lui permit de décrire en termes expressifs, dans une lettre familière, l'attitude de la foule élégante convoquée précipitamment pour la naissance du roi de Rome.
En février 1813, à la suite de la désignation mentionnée plus haut, il fut, tout en conservant le titre de chambellan, nommé préfet de la Meuse. Il fit face avec zèle et décision aux exigences de la conscription de 1813, et pansa de son
mieux les plaies morales et matérielles causées par l'invasion de 1814. La première Restauration le transféra à la préfecture de la Haute-Garonne, où le surprit la nouvelle du débarquement du golfe Jouan, Il eut la loyauté de donner sa démission, le patriotisme de décourager les velléités de guerre civile, l'imprudence de déclarer, d'imprimer même, que la cause des Bourbons lui semblait définitivement perdue. Les ultras de Toulouse, de même que ceux de Paris, eurent peine à lui pardonner cet épisode, aggravé à leurs yeux par le langage et les votes de Sainte- Aulaire comme membre de la minorité de la Chambre Introuvable. Le mariage de sa fille aînée avec Elie Decazes, le ministre favori de Louis XVIII, le coryphée de la politique modérée, n'était point pour le faire rentrer en grâce auprès des purs. Il prit philosophiquement son parti de cette disgrâce mondaine, jouissant des amitiés nouées dans le cercle d'élite des doctrinaires, faisant alterner les campagnes électorales avec les travaux historiques. Les idées sagement libérales aujcquelles il s'était attaché avaient repris faveur, et la chambre des députés, en le choisissant pour un de ses vice-présidents, venait de consacrer le crédit dont il jouissait au Palais-Bourbon, quand en 1829 la mort de son père l'appela à siéger au Luxembourg par droit d'hdrédité.
Le nouveau pair de France voyageait à l'étranger quand éclata la révolution de Juillet : il en fut attristé et alarmé, mais pour lui comme pour bon nombre de ses plus distingués contemporains, le service de la patrie primait les questions de régime politique et de dynastie. Il ne fit donc point difficulté de prêter serment comme pair ; s'il déclina à diverses reprises le ministère des affaires étrangères, où Talleyrand le poussait ' et où il eût fait merveilles, il
> Lettre du 4 mai i83a (à la comtesse Mollien), publiée par Saintis- Bbuvs, Nouveaux Lundis, t. XII, p. ^5.
L'N PROJET DÉ MARIAGE bÛ DtC d'oRLÉANS 13
accepta la tâche parfois épineuse de représenter au dehors la royauté de Juillet. A Rome, son esprit de conciliation prévint un conflit lors de l'occupation d'Ancône. A Vienne, sans parler de la négociation matrimoniale qu'il était chargé d'ébaucher, la situation se trouva plus délicate encore. Metternich sans doute était pour lui une vieille connaissance : il l'avait vu et entendu platement aduler Napoléon lors du mariage avec Marie-Louise, et pouvait d'un mot, d'une évocation, d'un sourire ou d'une moue couper court aux pédantesques dissertations du chancelier sur les bienfaits du statu quo ou les mérites de la légitimité. Mais de plus, au témoignage d'un homme d'Etat de ses amis, Sainte-Aulaire « avait à soutenir l'honneur et la dignité de la France, la justice et le droit du gouvernement qu'elle s'était donné, en face d'une aristocratie hautaine et dédaigneuse, qui se croyait alors à l'abri de tous les coups de la fortune et de tous les contre-coups des révolutions ' ». Les cercles de la cour, les salons de la haute société viennoise ne pouvaient être contenus, comme Metternich, par la gêne de certains souvenirs ou le frein des convenances professionnelles ; on s'y déchaînait avec délices contre la France libérale et révolutionnaire ; certaines archiduchesses, de grandes dames, entre autres la princesse Mélanie de Metternich, troisième femme du ministre, donnaient l'exemple des propos amers, des dédains, deg impertinences.
Le comte de Sainte-Aulaire se tira de ce pas difficile en faisant montre de ses mérites naturels, la dignité, l'esprit de repartie, l'inaltérable courtoisie. 11 apparut décidé d'emblée à ne pas tolérer les affronts caractérisés, d'où qu'ils puissent venir : mais aux bouderies, aux mines renchéries, aux tentatives de mise en quarantaine, il opposa
' Discours de réception du duc Victor de Broglie \ l'Acadcmie françcUe (3 avril i856).
l'exquise aménité qui était peut-être sa qualité dominante. Désiré Nisard, qui ne comptait ni parmi ses amis politiques ni parmi ses amis personnels, lui a rendu cette justice: « Chaque fois qu'il entrait à l'Académie, il y apportait comme un air de paix, de civilité et de bonne humeur ^ » Il en usa de même dans les salons de Vienne. Par ses soins et par ceux de M™* de Sainte-Aulaire 2, l'ambassade de France devint un centre de spirituelles conversations, d'élégants divertissements ; les plus intransigeants d'entre les Viennois étaient trop amoureux de plaisir pour se condamner à une diète prolongée par dévouement à l'orthodoxie politique. On alla en foule causer, danser, souper chez l'ambassadeur, en se payant sans doute de l'excuse qu'avait formulée jadis cet enragé de Frénilly : « Sainte-Aulaire, tout jacobin qu'il est, ne manque ni de mesure, ni de tact, ni de dignité *. »
Le crédit que le diplomate s'était acquis à Vienne profitait sans doute à son gouvernement, mais ne pouvait suffire à assurer la réalisation du rêve que caressaient Louis-Philippe et Marie-Amélie. Après avoir étudié les diverses princesses de la famille impériale, l'ambassadeur signalait en première ligne une nièce de l'empereur François, l'archiduchesse Thérèse, fille de cet archiduc Charles dont les talents militaires ne s'étaient point montrés trop inégaux au génie de Napoléon ; on pouvait songer aussi à l'archiduchesse Marie, fille du vice-roi de
* Réponse au discours de réception du duc de Broglie (3 avril
' Comme il sera dit plus loin, Sainte-Âulaire, veuf de bonne heure, avait épousé en secondes noces Aï"* du Roure.
' Souvenirs du baron de Frénilly, p. ^'6a.
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 15
Lombardo-Vénétie, qui l'emportait en agrément personnel, mais était parente moins proche du souverain. L'opposition s'annonçait formidable de la part de la cour et des salons ; pourtant, si l'empereur François, chef de famille ponctuellement obéi, jugeait que la raison d'Etat commandât de donner une archiduchesse au duc d'Orléans, comme vingt-cinq ans auparavant à Napoléon, chacun s'inclinerait. Le tout était donc de persuader le souverain de la convenance politique du mariage, par l'intermédiaire du chancelier de Metternich.
Les premières hésitations vinrent du grand seigneur libéral qui détenait à Paris le portefeuille des affaires étrangères. Le duc de Broglie (Victor) discernait nettement, en sa qualité de doctrinaire, il était même disposé à exagérer les dissidences de principe, de système gouvernemental, qui séparaient la France de l'Autriche. Justement soucieux de la dignité du régime dont il était ministre, dépourvu d'ailleurs d'aménité dans les relations purement politiques ou mondaines, il préconisait à l'égard du cabinet de Vienne une attitude de froide et hautaine réserve, qui exclurait tout laisser-aller, à plus forte raison tout rapprochement de famille *. Il en voulait personnellement à Metternich des mercuriales, des admonestations dédaigneuses que le chancelier prodiguait au régime de Juillet sous forme de documents diplomatiques plus ou moins confidentiels *. Après avoir à plusieurs reprises
* Dans les instructions remises à Sainte-A.ulaire après sa nomination à Vienne, le duc de Broglie ne craignait pas de déclarer : « L'hostilité morale existant entre la France et l'Autriche ne se rattachant pas à des motifs accidentels, mais au fond même de la situation, ce serait se faire une dangereuse illusion que de compter, pour la faire cesser, sur des motifs puisés dans les vicissitudes ordinaires de la politique. » (THURBA.u-DA!iGin, Histoire de la monarchie de Juillet, t. IL p. 375, note).
* « M. de Metternich nous hait et nous méprise comme des bour-
16 CORRESPONDANCES Df SIÈCLE DERNIER
vertement relevé ce qu'il considérait comme des procédés incorrects, il se souciait peu de se poser en solliciteur, de placer son prince royal en posture de prétendant, à l'égard d'une cour et d'un homme d'Etat pour lesquels il ressentait de si médiocres sympathies. Loin donc de se prêter aux désirs du Roi et de la Reine, il multiplia les objections, mettant en relief les inconvénients, les dangers même du projet.
Au début d'avril 1834, un incident parlementaire amena la démission du duc de Broglie. Son successeur, l'amiral de Rigny, moins prévenu contre l'Autriche, moins farouchement jaloux de son indépendance d'action politique, plus accessible aux instances venues des Tuileries, se prêta à transmettre des ouvertures ou tout nu moins des insinuations. C'est à Vienne alors que se manifestèrent les hésitations, les timidités, presque les répugnances. Sans s'y arrêter, mais aussi sans arborer ostensiblement des intentions matrimoniales, le gouvernement français parla seulement d'une visite de famille que le duc d'Orléans, accompagné de son frère Nemours, désirait faire à la Hofburg. Pour un jeune prince moins séduisant et moins avisé, l'épreuve eût été périlleuse : étant données les qualités exceptionnelles de l'héritier de Louis-Philippe, cette démarche parut le meilleur moyen de triompher des préventions amoncelées contre lui. Plus troublée et plus alarmée que flattée, la cour de Vienne ne pouvait néanmoins décliner sans incivilité une aussi courtoise proposition : les détails du voyage allaient être réglés quand, au printemps de 1835, l'empereur François mourut presque subitement.
Le comte de Sainte-Aulaire estima et annonça que cet
geoit que nous sommes... Je suis bien aise qu'il sache, une fois pour toutes, que nous nous trouvons de taille à le regarder de haut en bas. » (Ibidem. f t. II, p. 4o5).
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'orLÉANS 17
événement ruinait les dernières chances favorables au mariage '. Sous le nouvel empereur Ferdinand, très borné d'esprit, Metternich demeurait chef incontesté de la politique autrichienne : mais la direction de la famille impériale passait au plus jeune des oncles du souverain, l'archiduc Louis, surtout à sa belle-sœur, l'archiduchesse Sophie, tous deux adversaires déterminés d'un rapprochement et encore plus d'une alliance avec la France de 1830. Le chancelier tenait trop à ménager l'avenir pour courir le risque d'encourir leur disgrâce, alors que lui-même était peu engoué du mariage français. La réserve de son langage devint très significative : au vicomte de Chabot, qui avait été envoyé par Louis-Philippe en mission spéciale à Vienne à l'occasion de l'avènement de Ferdinand, et qui avait risqué une très discrète allusion à la possibilité d'un mariage, Metternich déclai'a vivement « qu'il ne fallait point toucher à cette corde » '^. Le projet semblait donc abandonné ou tout au moins indéfiniment ajourné, d'autant que sur ces entrefaites le duc de Broglie était rentré au pouvoir avec la double charge de président du conseil et de ministre des affaires étrangères.
Les choses en étaient là quand, en février 1836, la question de la conversion des rentes vint inopinément disloquer le cabinet français. Une nouvelle administration fut formée, dans laquelle Thiers, précédemment ministre de l'Intérieur, remplaçait le duc de Broglie tout ensemble à la présidence et au ministère des affaires étrangères. A cette nouvelle, ravi d'être libéré d'un contradicteur dont il exécrait les hautaines ripostes, les réfu-
' " Dans cette situation, demander en mariage une archiduchesse pour M. le duc d'Orléans, c'était aller au-devant d un refus certain et compromettre étourdiment la dignité du gouvernement en France et à l'étranger. » (Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire).
* Mémoires du prince de Metternich^ t. YI, p. 35.
18 CORRESPONDANCEi DU SIÈCLE DERNIER
tatio;i8 inexorables, Metternich- se répandit en dith}' rambes imprévus sur le compte du roi des Français : « La révolution de Juillet a sauvé le monde ! La politique de la branche aînée perdait le monde, celle de Louis-Philippe la sauvera 1 » En relatant dans une lettre particulière ces eiTusions insolites, le prudent Sainte-Aulaire prenait soin de prémunir son nouveau chef conti'e toute confiance exagérée : « Je n'oserais pas mettre telles choses dans une dépêche, de peur que vos bureaux ne crussent que je me laisse mystifier. La vérité est que je les prends à leur valeur, laquelle ne va pas à la moindre conclusion pratique. Notre habile et excellent roi n'obtiendrait pas la moindre chose gratis de ceux qui le pi-oclament leur sauveur. Voyez donc à' trouver un autre levier que la reconnaissance pour remuer la lourde masse de l'empire d'Autriche '. »
Vains avertissements ! Ebloui par le prestige séculaire de la maison de Habsbourg, par le renom d'infaillibilité politique dont Metternich se glorifiait depuis le congrès de Vienne, Thiers, de même que plus tard Guizot, mettait une sorte de coquetterie de plébéien, de ministre d'une puissance libérale, à flatter le représentant le mieux qua lifié de la politique d'immobilité et de résistance. Avant même de connaître les propos tenus par Metternich sur e compte de l^ouis-Philippe, il adressait à Vienne des avances significatives, qui se croisaient avec la lettre ironique de l'ambassadeur : « Je suis partisan de l'alliance anglaise aujourd'hui, pour des raisons que tout le monde sait. Mais je crois qu'il y a un moyen de l'endre cette alliance encore plus rassurante, c'est de l'accroître de l'alliance autrichienne. Je crois que lorsque le cabinet de Vienne s'adjoindra à nous, rien de ce qui pourrait troubler le monde n'est possible. Je m'attacherai, dans cette vue
t a8 février i836 ; Papiers Thiers (Bibl. Nat.)
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 19
que je tiens pour patriotique et parfaitement humaine, à cultiver les bonnes dispositions de l'homme d'Etat si sage et si habile auprès duquel vous êtes placé. Le repos de l'Europe repose (sic) en partie sur sa tête *. »
Loin donc de renouveler les tergiversations du duc de Broglie, Thiers, encore moins pour faire sa cour aux Tuileries que pour se ménager un succès personnel en France et en Europe, poussa de toute son influence aux projets de voyage, en attendant mieux. Sainte-Aulaire, mis au pied du mur, eut le courage de prévenir la reine Marie-Amélie qu'il n'entrevoyait aucune chance de succès pour une négociation matrimoniale : mais si les princes se présentaient en simples visiteurs, et non en prétendants, il croyait pouvoir leur garantir une réception mieux que courtoise *.
Les ducs d'Orléans et de Nemours se mirent en route le 2 mai 1836. Pour mieux déguiser les apparences, et pour donner à leur déplacement un air de tour d'Europe, ils débutèrent par un séjour à Berlin, où le vieux roi Frédéric-Guillaume III, moins mal disposé que ses alliés d'Autriche et de Russie, les avait affablement conviés à des manœuvres militaires.
Ce que fut la visite à Vienne, à quelles péripéties et négociations elle donna lieu, c'est ce qu'exposent les correspondances inédites publiées ici. 11 ne me reste plus qu'à m'expliquer brièvement sur l'origine et le caractère de ces correspondances.
La majeure partie en est empruntée aux papiers de Thiers, aujourd'hui déposés au département des manus-
* ag février i836 : Ibidem.
* Lettre du i6 mars i836, analysée dans les Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire.
iiO CORRESPONDANCES DU SIÈCLE DERNIER
cnls de la Bibliothèque Xalionale. Ce fonds contient d'une part la collection intégrale des lettres particulières par lesquelles notre ambassadeur à ^'ienne doublait et complétait ses dépêches officielles, et d'autre part, en bien moins grande quantité', des lettres de Thiers à Sainle- Aulaire. Celui-ci avait formulé cette requête, lors de la constitution du ministère : « Ecrivez-moi beaucoup : cela est indispensable en commençant, pour raccorder nos flûtes *. » Il semble bien que Thiers s'exécuta de bonne grâce : mais un certain nombre seulement de minutes sont demeurées dans ses papiers. De la correspondance de l'ambassadeur comme de celle du ministre, on a élagué ici, pour ne point enfler démesurément cette publication, les passages ou les lettres même qui n'avaient trait ni au voyage des princes, ni aux projets de mariage, ni à la situation politique générale.
Les papiers Thiers ont encore fourni quelques lettres précieuses du duc d'Orléans : mais à cet égard, une mine plus riche m'a été libéralement ouverte. M. le vicomte d'Harcourt, petit-fils du comte de Sainte-Aulaire, a bien voulu mettre à ma disposition d'abord le manuscrit des Mémoires inédits de son grand-père ^, avec l'autorisation soit d'y puiser des anecdotes ou des explications susceptibles d'éclairer la correspondance, soit même d'y emprunter le texte de certaines pièces, émanant des princes de la maison d'Autriche ou de Metternich. A la suite de
• 9 mars iS36 : Papiers Thiers (Bibl. Nat.)
* A ces Mémoires, dont il avait eu connaissance, Prospar de Barante, vieil ami de l'auteur, a très heureusement appliqué un mol de Montaigne : « Ils représentent l'homme de bon lieu élevé aux grandes affaires. » 'Notice sur le comte de Sainte-Aulaire, p. i63). — Ils ont été communiqués il y a une trentaine d'années à I historien de la monarchie de Juillet. Paul Thureau-Dangin, dont le tome III, soit dit en passant, m'a été d'un secours de tous les instants pour l'intelligence des faits çt l'interprétation des illusions.
cette première communication, M. le vicomte d'Harcourt a poussé la libéralité jusqu'à me permettre de publier, d'après une copie faite dans les archives de la famille de Sainte-Aulaire, la suite intégrale des lettres adressées à l'ambassadeur par la reine Marie-Amélie et par le duc d'Orléans durant le cours de l'année 1836.
Ces documents, de provenance diverse *, sont classés ici par ordre chronologique, afin de mieux restituer l'animation de la correspondance, il faudrait presque dire la vivacité de la conversation. Des propos ainsi échangés, parfois entrecoupés, la physionomie des principaux personnages se dégage plus vivante que si les lettres de chacun d'entre eux étaient reproduites à la file, comme en une série de monologues.
Dans le public cultivé de son temps, le comte de Sainte- Aulaire jouissait dune réputation établie d'écrivain agréable et disert. Mais la vogue des livres est éphémère, surtout celle des livres d'histoire ; soixante ans et deux générations ont passé depuis que le duc V^ictor de Broglie déclarait, en séance publique de l'Académie française : « Il n'est personne ici qui n'ait lu VHistoire de la. Fronde ^. »
Mieux encore peut-être que dans les ouvrages de longue haleine, le charme de l'esprit de Sainte-Aulaire se retrouve dans sa correspondance. On a naguère goûté ce charme à la lecture des lettres trop rares, datées de Paris, de Rome, de Vienne, de Londres ou d'Etiolles, qui ont été insérées dans les Souvenirs de Prosper de Barante. L'impression sera plus vive, plus décisive, plus favorable encore quand le petit-fils du comte de Sainte-Aulaire se sera décidé à publier l'abondante correspondance échangée
* On trouvera, à la suite de chaque letlro, l'indicalion du fonds dont elle est triée. (Papiers Tliiers, Archives Sainte-Aulaire, etc.)
* Discours de réception du 3 avril i85G.
par ce dernier, de 1809 à 1816, avec son ami et camarade de jeunesse le comle Joseph d'Estourmel : splendeurs et médisances de la cour napoléonienne, labeurs de Tadministration impériale, émotions de l'invasion étrangère, passions politiques des Cent-Jours. et de la Terreur Blanche, sept années d'histoire (et quelle histoire 1) revinrent avec une merveilleuse animation dans ces lettres familières jusqu'au tutoiement, ardentes parfois jusqu'à l'invective, abandonnées jusqu'aux plus intimes confidences, où les deux interlocuteurs, les deux jouteurs plutôt, rivalisent de verve, de réminiscences littéraires, d'entrain de bon aloi et de bonne compagnie. En attendant, je serais fort surpris si les lettres diplomatiques de 1836 ne faisaient point la conquête des lecteurs.
Ils admireront, en même temps que le naturel exquis et l'aristocratique aisance du style, le tact consommé avec lequel l'auteur se tire d'une situation embarrassante pour un moins grand seigneur. Talleyrand pouvait proclamer sans trop de paradoxe que Thiers était non pas parvenu, mais arrivé : il n'empêche que ce président du conseil âgé de moins de quarante ans, l'ambassadeur l'avait connu journaliste obscur, oblige, pour éditer Vllistoire de la. Révolution, de quémander la collaboration fictive d'un écrivain de notoriété mieux assurée, et cela à l'époque où Sainte-Aulaire était depuis longtemps un important personnage. Ces cas épineux sont le triomphe des hommes du monde et des hommes d'esprit. Il faut voir la souriante bonhomie, le mélange raffiné de déférence et de condescendance avec lesquels Sainte-Aulaire interpelle son « cher patron », glisse les conseils sous les compliments, se fait un plaisir et un devoir de parachever l'éducation politique et diplomatique de l'homme d'Etat pour lequel il ne dissimule point son très vif et très sincère attrait.
En effet, moins remarquables de tenue littéraire,
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 23
quoique visiblement rédigées avec plus d'application, les lettres de Thiers sont singulièrement attachantes par l'étendue déjà encyclopédique des connaissances, par la souplesse d'adaptation, par la vivacité (je n'ai point dit la constance) des impressions, par la vigueur et presque l'emportement de la dialectique. Un peu verbeuses par endroits, celles où, par l'intermédiaire de l'ambassadeur, le ministre français s'adresse en réalité à Metternich ne sont exemptes ni d'éloquence ni d'habileté. Pour s'ébahir des prédictions de Thiers sur l'éternité de l'établissement de Juillet, de ses anathèmes contre la forme républicaine, il faudrait être étrangement dénué de philosophie et du sens de la perspective. De même, quand ce plébéien déclare inadmissible pour le duc d'Orléans toute alliance en dehors des familles régnantes, quand cet historien traite sérieusement Louis- Philippe de « grand prince », gardonsnous de crier à l'infatuation ou à la servilité : il parle en bourgeois et en homme d'Etat de son temps, non du nôtre, où les princesses de la maison de Windsor épousent de simples particuliers, où le recul du temps nous permet, tout en rendant justice aux solides qualités du roi des Français, de discerner ce qu'il y eut de quelque peu étriqué dans son caractère, son attitude et sa politique.
Les lettres de la reine Marie-Amélie montrent une grande chrétienne, dont la confiance en la Providence et la résignation à la volonté divine se traduisent en termes aussi spontanés qu'édifiants, une mère de famille exemplaire, dont la sollicitude pour la santé de son mari, pour l'établissement de ses enfants, irréprochable et même louable en soi, revêt une expression passablement terre à terre. Quand Marie-Amélie aborde ces questions domestiques, qui lui tiennent passionnément au cœur, son langage est plutôt d'une '< reine citoyenne », pour ne pas dire d'une sage et prévoyante bourgeoise de Paris, que
d'une descendante de Louis XIV et de Marie-Thérèse. Ce trait de caractère est peut-être moins imputable à l'inlluence de Louis-Pliilippe qu'aux traditions de familiarité en honneur chez les Bourbons de Naples.
Au contraire, les lettres du duc d'Oi'léans, entre autres rares qualités, telles que la sagesse précoce, la scrupuleuse délicatesse, le don et la volonté de plaire, la compréhension des tendances et des besoins de son époque, décèlent non point une recherche, mais un sens naturel et permanent de la dignité afférente à son rang. Elles aident à comprendre l'étendue et la vivacité des espérances que la France de 1830 mettait en ce « prince charmant », dont elle attendait un grand roi.
Si qua falâ aspera rumpas... Malgré la foncière inanité de ces spéculations et de ces hypothèses rétrospectives, on se prend, après avoir vu à l'œuvre Ferdinand-Philippe d'Orléans dans des conjonctures étrangement épineuses, à penser que, sans le stupide accident de Xeuilly, l'ordre des événements eût pu se dérouler autrement, et le trône de Juillet connaître cette stabilité que Thiers lui prophétisait avec tant d'assurance en 1836. Ce prince si chevaleresque dans les manières, si hardi dans les idées, si résolu dans la décision, aurait « désembourgeoisé » le régime de 1830, en lui assurant tout à la fois le prestige d'allures vraiment princières et l'auréole d'une large popularité ; il leût progressivement orienté vers cette démocratie royale qui paraît bien être, dans notre monde modei'ne, la seule forme viable de la monarchie... Mais l'histoire ne saurait pas plus se recommencer que se remonter : contentons-nous de lui demander des exemples, des leçons, des objets d'étude ou d'admiration, une intermittente et licite diversion aux anxiétés de l'heure présente.
De Lanzac de Laborie.
LA REINE MARIE-AMÉLIE AU COMTE DE SAINTE AULAIRE
Paris, ce a4 janvier i836.
Un gros rhume que j'ai eu au commencement de l'hiver, les vives inquiétudes que j'ai éprouvées pendant l'expédition de Mascara ', et ensuite tous les devoirs et plaisirs de cette époque m'ont empêchée jusqu'à présent de vous écrire, Monsieur. Mais je ne voudrais pas que vous puissiez douter de la satisfaction que j'ai éprouvée en recevant vos deux lettres du 7 novembre et [ ] décembre, et de l'intérêt avec lequel j'ai lu tous les détails que vous me donnez. Le Roi, à qui je les ai tout de suite apportées, partage mes sentiments à cet égard. Nous sommes tous les deux bien reconnaissants du zèle et de la sagesse avec laquelle vous vous occupez non seulement des affaires de la France, mais aussi de celles de la famille. Vous savez que celles-ci sont plus particulièrement de mon dé-
* Celte expédition, conduite par le maréchal Clausel, gouverneur générai des « Possessions françaises dans le nord de l'Afrique », avait duré du a6 novembre au ai décembre i835 ; Mascara était alors la capitale do notre ennemi Téniir Abd-cl-Kader. Le duc d'Orléans avait obtenu de faire k cette occasion ses débuts en Afrique.