‹ Correspondances du siècle dernier, un projet de mariage du Duc d'Orleans (1836), Lettres de Léopold Ier de Belgique a Adolphe Thiers (1836-1864), Documents inédits publiés avec des avertissements et des notesChapitre 17 sur 43 · CORRESPONDANCES DU^IÈCLE DERNIER · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCES DU^IÈCLE DERNIER

tous les sentiments qiie vous me connaissez pour vous. Votre affectionné,

Ferdinand-Philippe d'Orléans, (Papiers Thiers.)

LE DUC d'okLÉANS AU COMTE DE SAINTE-AULAIRE

Neuilly, ii juillet iS36.

Le courrier qui vous portera cette lettre, mon cher Comte, était déjà prêt à partir pour Vienne, lorsque nous avons reçu ce matin vos lettres du 4 juillet. Nous nous sommes empressés, le Roi, la Reine, le roi des Belges, le duc de Nemours, le président du Conseil et moi, d'en conférerensemble pour savoir si les lumières que nous fournirait votre correspondance nous amèneraient à modifier le parti que nous avions préalablement arrêté. Après de longs entretiens, des rétîexions sérieuses et une discussion approfondie de l'état de l'affaire et des chances de l'avenir, c'était imanimement et avec une conviction intime que nous avions adopté le plan dont nous commençons en ce moment l'exécution ; c'est encore unanimement et sans hésiter que nous y persistons. Après les huit jours que je viens de passer tout entiers à causer de mon mariage, j'aurais trop à vous dire si j'essayais de vous raconter

les divers plans qui ont été successivement proposés et rejetés, ni même les considérations qui nous ont amenés à regarder comme le meilleur le parti que nous avons définitivement adopté et pour lequel je compte sur vous, sur votre zèle, votre habileté, votre dévouement.

Voici toute ma pensée. Et, je le répète, c'est aussi celle du Roi, de la Reine, de ma famille ejt du président du Conseil, qui m'a été, ainsi que mon excellent beaufrère ', bien utile dans cette circonstance. Je ne désire pas assez mon mariage avec l'archiduchesse pour vouloir l'acheter au prix d'une longue incertitude ^ ; je tiens beaucoup plus à savoir promptement à quoi m'en tenir. Je pense même que dans le cas où il se présenterait plus tard une chance pour que j épouse une tille de l'archiduc Rénier, chance que je saisirais avec empressement, il serait plus utile que nuisible à mon succès d'avoir été refusé à Vienne. Je m'explique : le refus que je provoque en ce moment et que je vais recevoir sera une satisfaction donnée aux passions et aux préjugés qui nous sont contraires, et donnera au prince de Metternich plus de liberté pour nous être favorable dans une seconde tentative. Je crois, en outre, que certaines susceptibilités seront moins blessées d'une alliance française pour une lille de l'archiduc Rénier que pour la fille de l'archiduc Charles.

' Le roi des Belges, Léopold 1".

^ (I M. le duc d'Orléans m'écrit que ce n'est que par raison qu'il regrcllerail de ne pas épouser la fille de l'archiduc Charles, car elle ne lui plaît que moralement ; physiquement, il la trouve, non [)as laide, mais chétive ; enfin, il n'est pas séduit « (lo juillet i83G : Duchesse de Dino, Chronique, t 11, p 69),

Je n'avais d'ailleurs qu'à choisir entre le parti d'écrire sur-le-champ à l'archiduc Charles, en sachant très bien que je serais refusé, ou d'attendre plus tard pour lui écrire encore avant d'essayer de me marier, soit à Milan, soit ailleurs. Car, de toute façon, je me regarde comme engagé d'honneur à ne pas songer à une autre princesse qu'à l'archiduchesse Thérèse, jusqu'à ce que j'aie reçu un non formel de l'archiduc Charles. Or, il est urgent que je me marie ; et je ne veux ni ne puis attendre plus tard que cet hiver '. Il m'importe donc de pouvoir m'occuper efficacement de mon mariage et je vais, brièvement, vous exposer mes idées à ce sujet.

Dans le cas archi-improhahilissime où la réponse de l'archiduc Charles ne serait pas un refus, plus ou moins affectueux, vous savez, mon cher Comte, ce que vous avez à faire et que je m'en rapporte entièrement à vous pour que ce ne soit pas dans le cabinet de M. de Metternich que vînt [sic] échouer cette affaire. Dans le cas, certain à mon avis, où la négociation serait terminée et rompue, les lettres vraiment remarquables que vous adresse M. Thiers vous dicteront votre conduite et je n'y ajouterai que quelques mots sur l'attitude personnelle que je désire que vous me donniez.

Vous me représenterez à M. de M. comme souhaitant garder avec lui d'excellents rapports et comme étant toujours très frappé de ce qu'il m'a dit. Vous lui ferez entendre aussi que je contiens une partie

' Par le fait, c'est le 20 mai 1887 que le duc d'Orléans devait épouser la princesse Hélène de Mecklembourg-Schwerin.

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de l'aigreur et des ressentiments qu'il serait très facile de déchaîner ; et vous ne lui laisserez en même temps aucun repos. Les lettres de M. Thiers, son langage ici, peut-être les conversations du Roi avec le comte Apponyi et même certains actes du gouvernement vous seconderont efficacement. C'est ainsi que nous entendons faire Vattaque à fond dont nous sommes convenus ensemble. Je suis, pour ma part, convaincu qu'elle eût été infructueuse pour l'archiduchesse Thérèse, et je pense qu'il faut ici faire la part du feu et tout préparer pour se ménager un succès auprès de l'archiduchesse Marie '.

Nécessairement quelques mois se passeront jusqu'au moment où il faudra savoir si on ne veut nous donner aucune archiduchesse. D'ici là j'aurai des renseignements positifs sur toutes les princesses à marier, même sur les moins remarquées ; d'ici là j'auraiprobahlemejit,']e puis même le dire à vous, certainement un petit mariage possible ^ ; d'ici là toute l'action qu'il nous aura été possible d'obtenir à Vienne aura été obtenue par votre langage et par votre attitude, et alors la réponse de M. de Metternich à la question que vous lui adresserez « de savoir si on veut nous

' La fille aînée de l'archiduc Rénier.

2 Par une lettre particulière du 6 juillet, Bresson venait de communiquer à Thiors la suggestion transmise j)ar le prince de Wiltgenstein au nom du roi de Prusse, qui traitait de nièce la princesse Hélène de Mecklembourg. Wiltgenstein avait ajouté que Frcdéric- Guiilaume III éprouvait une telle prédilection pour sa jeune parente que, malgré la différence des âges, il aurait songé à l'épouser, sans son mariage morganatique avec la princesse de Liegnilz (Papiers Thiers).

donner l'archiduchesse Marie », sa réponse décidera si je ferai ce qu'on appelle un grand ou un petit mariage.

Je sens l'inconvénient qu'il y aurait à ce qu'un petit mariage proclamât l'isolement de ma famille en Europe ' ; mais je ne serai pas honteux d'avouer à mon pays que c'est pour s'être dévoué en 1830 à la cause de la France et pour être toujours resté national depuis, que le Roi mon père voit son lîls refusé ailleurs. Je dis plus : c'est qu'une grande partie de l'opinion qui nous soutient et qui fait ma vraie force en Europe préférera pour moi une alliance secondaire à un mariage autrichien. Mon attitude politique même en serait plus hbre ; car, si j'épouse une archiduchesse, on taxera de concession à l'Autriche beaucoup d'actes qui n'auraient d'autre motif que mon intérêt, auxquels on ne pourrait donner aucun nom si aucun lien ne me rattachait à la famille impériale.

Pour le moment je ne veux pas me marier tout de suite après le refus que je vais recevoir. La nature même du mariage que je pourrais faire sur-le-champ donnerait à ma conduite un air de dépit que je ne veux point lui donner. Je vais aller au camp de Compiègne ; j'y resterai jusqu'au mois d'octobre ; pendant ce temps bien des renseignements auront été rc-

• Bresson, tout flatté qu'il fût de la perspective de négocier le mariage Mcckleiuljourg, avait la loyauté d'écrire: « Je vous avoue sans détour qu'un mariage dans la maison dAutriche me semblerait plus en rapport avec la grandeur de notre maison rojalc, plus écrasant pour le parti carliste, plus illustre, plus désirable de tous points. » (A Tliiers, a!) juillet i83G.- Ibidem.)

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cueillis ; pendant ce temps la situation sera mieux dessinée encore ; pendant ce temps nos paroles et les actes du gouvernement auront agi d'une manière quelconque sur M. de Metternich. Alors (passez-moi l'expression triviale) il faudra fondre la cloche et j'incline à croire que ce sera à M. de Metternich qu'il faudra s'adresser directement pour savoir si on veut me donner l'archiduchesse Marie. Si cette tentative échoue, j'accepterai cette nouvelle situation et je ferai un petit mariage, qui est déjà très possible maintenant. L'on m'en presse beaucoup et c'est moi qui résiste, comme c'est moi qui passe ici mon temps à calmer des ressentiments très vifs et très profonds. Je le fais, non par intérêt dans l'avenir, mais parce que je regarde comme aussi indigne d'une grande puissance comme la France de faire quoi que ce soit pour déplaire à une autre puissance que pour la cajoler. Aussi la politique générale sera la même. On va exiger, et au besoin par des mesures de coercition, le renvoi des réfugiés qui sont en Suisse * ; mais en même temps on parlera plus de l'alliance anglaise et l'on s'entendra plus avec l'Angleterre pour toutes les aifaires de la péninsule. L'on n'interviendra pas en Espagne, parce que c'est directement contraire aux intérêts de la France, mais on va augmenter la Légion du général Hernelle '" et l'on va tâcher de donner

1 Tliiers mit en effet une véritable énergie à requérir l'expulsion des conspirateurs cosmopolites rélugiés en Suisse, où ils malmenaient fort, au moins en paroles, les gouvernements autocratiques d'Autriche, de Russie et de Prusse.

* Tout en s'abstenant d'une intervention déclarco en Isspagnc, le gouvernement de Louis-Philippe autorisait et encourageait le recru-

cet automne un coup de collier contre don Carlos.

Voilà, mon cher Comte, des sujets de conversation que vous exploiterez, j'en suis sûr, avec votre habileté accoutumée, et il me tarde de savoir l'usage que vous aurez fait de ces armes. Je pourrai aussi vous écrire plus librement lorsque j'aurai reçu la réponse de l'archiduc Charles. Jusque-là, il y a des réticences obligées dans l'expression de mes sentiments personnels. Et je ne puis que vous laisser deviner une partie des motifs qui m'ont amené, ainsi que toute ma famille, au parti que je prends '.

Je joins ici la copie de mes lettres à l'archiduc Charles et à M. de Metternich. Dans ma lettre au chancelier, je me borne à des phrases très vagues, bien que j'eusse pu lui faire sentir que sa conduite dans cette affaire n'a pas été celle d'un ministre très puissant. Dans ma lettre à l'archiduc, je fais bon marché de ma personne, que j'aime infiniment mieux sacrifier que ma position ; et j'espère que je suis resté, en écrivant ma lettre, dans la mesure convenable.

Maintenant, mon cher Comte, j'attendrai avec impatience votre réponse à cette lettre. Je crains qu'une partie de mes idées ne vous surprenne. Mais il y a, vous le savez, des sentiments dont il ne faut pas juger d'après des raisonnements trop logiques. Je compte assez sur l'amitié et le dévouement que vous

tement en France, même parmi les militaires en activil*? de service, d'une « Légion » destinée à comliattrc pour la cause de la reine Isabelle.

• Le prince fait plus que probablement allusion aux premières ouvertures venues de Berlin au sujet d'un mariage avec la princesse Ilélèno de Mecklembourg.

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m'avez témoignés pour être sur que vous me donnerez encore dans cette circonstance un conseil impartial et. en tous cas, je vous renouvelle, mon cher Comte, l'assurance de tous les sentiments d'amitié que vous me connaissez pour vous. Bien à la hâte. Votre affectionné,

Ferdinand-Philippe d'Orléans.

P. -S. — J'oubliais de vous dire que j'ai invité le colonel Martini à venir au Camp de Compiègne vers le 15 ou 20 septembre et que je désirerais que le gouvernement autrichien permît, soit à lui, soit à d'autres officiers, de venir assister à nos manœuvres.

Je vous ai écrit à part pour les lettres que j'ai oubliées dans mon portefeuille, afin que vous puissiez faire de mon billet l'usage que vous jugerez à propos pour réparer mon étourderie et mes torts. Je m'en rapporte à vous pour décider, avec votre tact exquis, s'il faut ou non faire parvenir ces lettres à leur destination.

Je suis si épuisé de travail que je n'ai pas le temps, mon cher Comte, de faire encore une copie de mes lettres à l'archiduc Charles et au prince de Metternich, mais je vous les envoie ouvertes. Ayez seulement soin, après les avoir lues et même copiées, si vous le voulez ', de les recacheter comme il faut. (Archives Sainte-Aulaire.)

* L'ambassadeur profita de l'autorisation, et c est d'après ses copies, insérées dans le manuscrit de ses Ménioires, que sont publiées ici les deux pièces suivantes.

LE DUC d'oRLÉANS A l'aRCHIDUC CHARLES

Neuill^, II juillet i836.

Monseigneur et cher cousin,

Je remercie Votre Altesse Impériale d'aA'oir attendu pour répondre à ma lettre du 1 1 juin dernier que j'eusse pu vous écrire avec plus de détails. J'ose y voir une preuve d'une amitié que j'apprécie à toute sa valeur, mais je sens que ce serait mal répondre aux sentiments que vous m'avez témoignés que de ne pas provoquer l'explication qui doit suivre la lettre du prince de Metternich au comte de Sainte-Aulaire pour lui annoncer que Sa Majesté l'Empereur s'en remet à vos sentiments personnels et à ceux de votre auguste fille pour l'établissement de cette dernière '. Quelle que soit la décision définitive à laquelle vous vous soyez arrêté, je dois loyalement vous fournir l'occasion de me la faire connaître, et c'est pour cela que je m'adresse aujourd'hui à vous sans intermédiaire, me bornant à en prévenir le prince de Metternich. J'ai pensé qu'il vous serait préférable de transmettre directement votre réponse à moi, à qui vous avez ma-

• Il s'agit Ju billet du lo juin, reproduit plu» haut en appendice de la pièce XXIV.

UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 175

nifesté une bienveillance indépendante des liens que je sollicite, et il a été prescrit au comte de Sainte- Aulaire de n'agir auprès du prince de Metternich qu'avec une mesure dont Votre Altesse Impériale appréciera la convenance et le motif. Votre franchise me garantit que ce sera votre pensée qu'exprimera votre réponse, et quelle qu'elle doive être, Monseigneur et cher cousin, je crois qu'il nous importe à tous deux qu'elle soit clairement et promptement expliquée.

J'ai voulu, avant de suivre la voie qu'ouvre la lettre du prince de Metternich au comte de Sainte- Aulaire, revoir le Roi mon père, la Reine et toute ma famille. Vous connaissez les raisons qui nous font désirer à tous le succès de la demande que je vous adresse ; je vous les ai expliquées dans nos entretiens à la Weilburg, entretiens qui me seront chers quelle qu'en doive être l'issue : mais un nouveau motif a fait désirer à tous une prompte solution. L'événement récent qui a menacé les jours du Roi me fait un devoir de donner à la France une princesse royale et à mon père une génération de plus entre le crime et lui. La voix de tout mon pays est unanime à cet égard, et c'est une obligation sacrée pour moi que d'exaucer ce vœu. C'est là ce qui me détermine à ne pas attendre plus longtemps pour savoir si Votre Altesse Impériale me laisse le droit de prétendre à la main de Madame l'archiduchesse Thérèse. J'ose vous prier de me dire la vérité tout entière : venant de vous, elle ne me sera jamais aussi amère que le seraient des réticences ou des ménagements. Si des répugnances personnelles s'opposaient à ma demande, je n'en serais

qu'affligé, jamais blessé, car je suis loin d'avoir la fatuité de penser que ma personne doive infailliblement plaire à une princesse qui sous tous les rapports a le droit d'être dilïicile dans son choix. Si c'était vous qui ne trouviez pas en moi ou dans mon avenir les garanties de bonheur qu'un père comme vous doit chercher pour une fdle telle que la vôtre, dites-le moi encore. Je demande cette preuve de confiance pour un ami qui ne vous en fera pas repentir. Je suis loin d'avoir la prétention de réunir tout ce que vous devez désirer dans votre gendre ; je crois pourtant pouvoir vous offrir pour votre fille une belle et brillante position et une famille à qui son union et ses habitudes morales donnent l'intérieur le plus heureux qu'il y ait au monde. Quant à moi, je n'ai pris, vous le savez, la résolution de me marier qu'après mètre bien assuré que non seulement je comprenais et voulais remplir tous les devoirs qu'impose cette position, mais aussi que je saurais ne manquer à aucune de mes nouvelles obligations. Rendre heureuse votre fille bien-aimée serait mon unique pensée, et je ne regretterais pas d'avoir été plus éprouvé que la plupart des princes de mon âge, si j'avais pu achètera ce prix quelque garantie de bonheur pour celle qui partagera mon sort.

Je n'ose vous parler plus longtemps de moi, bien que je n'aie que moi pour plaider ma cause auprès de vous. Maintenant j'attendrai la réponse que vous dictera votre sollicitude pour ^Madame l'archiduchesse Thérèse, et je formerai des vœux pour votre bonheur et celui de toute votre famille. Ces vœux seront toujours les mêmes. Daignez les agréer : ils me sont dictés

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par les sentiments de haute estime et d^inviolable amitié avec lesquels...

Ferdinand-Philippe d'OrléAins (Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire.)

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