LE DUC D ORLEANS A THIERS
Compiègne, jeudi 35 août (i836).
Voici, mon cher Président, le fragment de la lettre particulière de AI. Bresson que le Roi m'a envoyé de votre part. Le paquet qui m'était adressé ne contenait que la copie des principaux passages de votre lettre. Son contenu ne peut influer sur ma résolution ni la hâter ; car je ne puis la prendre avant d'avoir reçu de M. Bresson les éclaircissements et les détails que je lui ai demandés sur un fait qu il a signalé.
Peut-être ne pourra-t-il rien me dire de plus à ce sujet, mais en tous cas il faut attendre sa réponse avant de se décider '.
J'ai reçu avant-hier une lettre de M. de Saint- Priest ^ ; il pense qu'il serait impossible de faire quitter le Brésil à dona Januaria et qu'il ne serait pas facile dobtenir la main de dona Francisca, que du reste il
' Il s'agit bien entendu du projet de mariage avec la princesse Hélène de Mecklembourg.
2 Alexis, comte de Saint-Priest (i8o5-i85i}, petil-f.ls du ministre de Loui» XVI, né en émigration, gentilhomme de la Chambre de Charles X, rallié à la monarchie de Juillet, venait de quitter la légation de Rio de Janeiro pour celle de Lisbonne. Il devait être pair de France ea i84i et membre de l'Académie française en 1Ô49. j
UN PROJET DE MAEIAGE DU DUC d'oRLÉANS 215
regarde comme devant même sous d'autres rapports devoir être préférée à sa sœur aînée. Elle a douze ans *.
Mais j'espère pouvoir causer de tout cela avec vous quand vous viendrez me voir ici, et je me flatte que ce sera bientôt et qu'aujourd'hui le conseil qui doit avoir lieu mettra fin à toutes les difficultés que je déplore avoir vu s'élever entre le Roi et vous.
Vous savez que c'est l'intérêt de mon pays et de la cause que je sers qui me fait vivement désirer que vous restiez aux affaires. Permettez-moi de vous dire aussi avec toute franchise que c'est aussi le vôtre. Vous êtes arrivé à la haute position que vous occupez en France et en Europe non seulement par votre talent et votre courage, mais parce que vous avez employé l'un et l'autre à l'exercice difficile de l'autorité. Vos actes et vos discours en dehors du pouvoir n'eussent pu vous faire une réputation et une position semblables. Si aujourd'hui vous sortiez du ministère pour un motif qui n émouvra' point la nation et qui n excitera point la sympathie de l'opinion, je crois que vous faites pour vous-même une très grande faute. J'ai peut-être tort de vous dire aussi crûment mon opinion, mais c'est le désir sincère et profond que j'ai de vous voir rester à la tête du ministère qui m'encourage à vous parler ainsi.
' Ces deux princesses de Bragance étaient filles du défunt empereur du Brésil dom Pedro I"", sœurs par conséquent de l'empereur régnant dom Pedro II et de la reine de Portugal dona Maria II, Dona Januaria devait épouser en i844 le comte d'Aquila. frère du roi de ^aples Ferdinand II, Quant à dona Francisca, elle épousa en 1843 le prince de Joinville, propre frère du duc d'Orléans.
Vous savez d'ailleurs que sur la question d'Espagne j'ai une partie de vos opinions. Je ne suis donc pas suspect quand je vous conseille de vous arranger avec le Roi et de rester.
En voilà trop sur un point aussi délicat. Je m'arrête. Veuillez, mon cher Président, recevoir l'assurance de tous les sentiments que vous me connaissez pour vous ' .
(Papiers Thiers.)
LE DUC d'oRLÉANS A THIERS
Compiègne, mercredi 7 septembre i8.i6 '.
En vous renvoyant. Monsieur, les deux lettres cijointes de M. Bresson, j'éprouve le besoin de vous témoigner mon regret de ne pas voir terminer par vous une négociation qui m'intéresse si vivement et qu'au milieu de toutes vos préoccupations vous avez su jus- ([u'à présent conduire avec une sollicitude et une habileté dont je garderai toujours le souvenir. Mais si je ne peux plus réclamer votre concours comme ministre des affaires étrangères, je pourrai du moins toujours, comme ami de ma famille et de notre cause, vous
' En guise de signature, cette lettre se termine par un simple paraphe.
* Le Roi avait accepté à la fin d'août la démission du cabinet Thiers, elle cabinet Molé-Guizot avait été constitué le 6 septembre.
t'N PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 2\1
tenir au courant J'une alTair'e sur laquelle vous connaissez toute ma pensée. De votre côté, vous répondrez, j'en suis sûr. à ma confiance par vos conseils et par l'expression franche et complète de votre opinion.
Il serait de mauvais goût de venir vous parler des impressions que m'ont causées des événements récents, mais peut-être les rapports plus particuliers que je me félicite d'avoir eus avec vous dans ces derniers temps vous auront-ils garanti que je reste toujours le même vis-à-vis de ceux à ,qui j'ai eu obligation et pour le caractère, le courage et le talent desquels j'éprouve à la fois de l'estime et de la sympathie.
Ce sont là les sentiments que j'aurais désiré vous témoigner ici avant votre départ pour l'Italie ; je n'ose encore vous proposer de passer quelques jours à Compiègne aA^ec moi, mais j'espère que vous ne doutez pas du plaisir qu'aurait à vous y recevoir Votre affectionné,
Ferdinand-Philippe d'Oiîléans.
LE COMTE DE SAINTE-AULAIHE A TIIIERS
Prague, 8 septembre (i836y.
Cène sera pas \ous peut-être qui lirez ma lettre ofiicielle, et dans cette pensée je n'ai pas fait partir
!2lâ CORRESPONDANCES DU SIÈCLE DERKIÈR
une lettre particulière chiffrée que je vous annonçais le 2 septembre. Je ne sais qui sera votre successeur *, mais quel qu'il soit, je puis aous dire avec franchise que je vous regrette sincèrement. Il est impossible d'être meilleur et plus aimable que vous, de traiter les affaires avec plus de charme et de solidité. Vous avez un trop bon esprit pour que je me permette de juger légèrement des motifs que vous avez trouvés suffisants pour déterminer votre retraite.
Vous vous doutez bien de tout ce que je vous aurais dit si j'eusse été près de vous et que vous m'eussiez permis de parler. Je ne vous fatiguerai donc pas d'une inutile controverse et vous me permettrez seulement d'en détester un peu plus l'Espagne, que je n'aimais guère auparavant.
Je trouve cette phrase-là dans une lettre que m'écrit la plus jeune de mes filles ^ Je l'employais à copier vos lettres particulières. Elles lui ont tourné la tête et elle est désoléejde votre retraite.
Au reste cette retraite ne sera pas longue. Vous nous reviendrez à la première bourrasque. Hélas ! du temps qui court, il ne faudra pas attendre longtemps ^
• En raison de la lenteur des moyens de communication dont on disposait alors, l'ambassadeur ignorait encore que dans le ministère du 6 septembre, le comte Mole, président du Conseil, s'était réservé le portefeuille des Affaires étrangères.
^ Paule de Sainte-Aulaire (iSiS-iSgS) devait épouser en i84i le marquis d'Harcourt.
' Thiers devait redevenir président du Conseil et ministre des Affaires étrangères le i«' mars i84o. et, cette fois encore, se retirer au bout de quelques mois par suite d'un désaccord avec Louis- Philippe sur la politique extérieure.
UN PROJKt DÉ MARIAGE DU DUC D*ORLÉANS il 9
Vous savez bien aussi, sans que je vous le dise, combien ces secousses nous nuisent. Ces conditions de notre existence ne peuvent être comprises à l'étranger, et tant que nous vivrons ainsi, on nous croira toujours à la veille de mourir '.
Est-il vrai, cher Monsieur Thiers, que vous allez voyager ? Jadis vous veniez me voir à Rome. Pourquoi ne viendriez-vous pas me voir à Vienne ? Je vous y promets bon visage d'hôte de moi et de tous les miens. Gela n'a pas besoin, j'espère, de vous être assuré. Mais, ou je me trompe fort, ou M. de Metternich tuerait le veau gras pour vous recevoir. Il goûte les gens de cœur et d'esprit, et je vous réponds qu'il vous a trouvé beaucoup de l'un et de l'autre.
Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles. Si nous nous retrouvons tous deux dans les affaires, ce sera comme de vieux amis. Si vous attendez quelque peu pour y rentrer, il se pourrait que vous me retrouvassiez dehors, car je suis vieux et bien fatigué. Mais dedans ou dehors, regardez-moi, je vous prie, comme un ami fidèle et laissez-moi vous embrasser comme tel.
Ma femme, quej 'ai laissée à Vienne, m'écrit de vous parler d'elle.
J'offre de tendres respects à Madame Thiers et à Madame sa mère.
Adieu, cher Monsieur Thiers ; que j'aimerais à
* Bresson écrivait de même de Berlin au président du Conseil démissionnaire : « C'est une toile de Pénélope que notre besogne au dehors : ce qui s'est fait le jour est défait la nuit. »
2'iO CORRESPONDANCES DU SIÈCLE DERNfER
causer avec vous un peu plus librement que par la poste !
Tout à vous de cœur.
Saime-Allaire.
(Papiers Thiers.)
LA RELNE MARIE-AMÉLIE AU COMTÉ DE SAIME-AULAIRE
Paris, i6 novembre i836.
M. Mole m'ayant dit qu'il allait expédier un courrier à Vienne, j'en profite avec d'autant plus d'empressement que, depuis longtemps, je désirais vous remercier, Monsieur, de votre lettre du 13 octobre qui m'avait été apportée par le prince Esterhazy, que nous avons revu comme un ancien ami. J'ai trouvé ses paroles telles que vous me les aviez annoncées.
Depuis lors, il s'est passé bien des événements; il y en a un qui a blessé mon cœur parce qu'il est trop aimant et confiant et qu'il n'y a rien de plus pénible que d'être trompé dans ces deux sentiments'. Mais j'offre à Dieu ma peine et je ne veux plus penser
' L'annonce officielle du mariage du roi de Naples avec l'archiduciiesse Thérèse blessait doublement Marie Amélie dans son amour propre maternel, car ce prince venait de faire un assez long séjour à iNeuilljr, iil la Uoiue bétail flattée qu il demandcruil lu main d'une de ses filles.
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à cela que pour me'rappeler tous vos bons soins pour obtenir un autre résultat. Celui de la folle tentative de Strasbourg * ne peut être qu'heureux pour nous, parce qu'il doit prouver aux perturbateurs de tous les partis qu'ils ne trouveront pas d'appui ni dans l'armée, ni dans la nation, l'une et l'autre fidèles et dévouées à leur Roi. Mon cœur éprouve une douce jouissance en pensant au parallèle qu'on fera dans l'histoire entre le malheureux événement du duc d'Enghien et celuici "... Je crains que la triste nouvelle ' que vous avez envoyée par M. du Roure * ne nous prépare de nouveaux troubles, mais j'ai la confiance qu'ils auront le même résultat. On ne me croirait peut-être pas si j'ajoutais que cela m'a bien peinée, mais cela est.
Notre bien-aimé Roi jouit d'une parfaite santé ainsi que tous mes chers enfants, et nous venons de recevoir ce matin de fort bonnes nouvelles de Nemours, de Bône, du 9 : lavant-garde de l'armée s'était déjà portée en avant et il devait la suivre avec le maréchal Clausel % le 10 ou le 12 **. Je n'en ai plus de
* L'équipée du prince Louis-Napoléon (3o octobre iSSfi).
' Sans traduire en justice le futur Napoléon lU, le cabinet Molé- Guizot, d'accord avec Louis-Philippe, s'était contenté de l'embarquer pour les Etats-Unis.
■* Allusion évidente à la mort de Charles X, qui avait succombé à Goritz le 6 novembre i836, après une très courte maladie.
* Un neveu de M"" de Sainte-Aulaire.
^ Bertrand, comte Clausel (ij-ja-iS^a), engagé volontaire en 1791, général de division en i8o5, proscrit au début de la seconde Restauration, député en iSaS, commatidant du corps d'expédition d'Afrique après la révolution de i83o, maréchal de France en i83i, gouverneur générai de l'Algérie en i835.
^ C'était le début de la première expédition do Constantine, qui