‹ Correspondances du siècle dernier, un projet de mariage du Duc d'Orleans (1836), Lettres de Léopold Ier de Belgique a Adolphe Thiers (1836-1864), Documents inédits publiés avec des avertissements et des notesChapitre 27 sur 43 · LETTRES DE LÉOPOLD T' A ADOLPHE THIERS · texte numérisé non relu

LETTRES DE LÉOPOLD T' A ADOLPHE THIERS

Les papiers de Thiers renferment quarante-sept letti-es autographes du premier roi des Belges, échelonnées de 1836 à 1864. La correspondance s'était-elle engagée antérieurement à 1836 ? C'est possible. Le souverain et l'homme d'Etat avaient-ils avant cette date entretenu des rapports personnels ? C'est infiniment probable, à en juger par le ton que Léopold adopte d'emblée, ton de confiance déjà établie, de cordiale déférence (nuance deux fois remarquable, si l'on songe que ce prince, né en 1790, était de sept ans l'aîné de Thiers).

On sait que, grâce à sa maturité d'esprit, à sa pratique des hommes et des choses, à ses liens de parenté avec plusieurs familles régnantes, Léopold, à peine monté sur un trône improvisé, se trouva investi d'une autorité morale, d'un crédit international et diplomatique qui dépassait singulièrement les bornes géographiques et la puissance matérielle de son petit royaume. Ses lettres à Thiers prouvent qu'il avait conscience de ce rôle d'observateur, près-

que d'arbitre, et qu'il en tirait quelque vanité : « J'ai une grande expérience politique, et l'impartialité avec laquelle je juge les choses peut quelquefois être cause que je les vois plus nettement que ceux qui les traitent avec passion... Vous savez que je ne me mêle des grandes affaires que pour empêcher le mal et faire le bien. » Mais s'il ne se mésestimait point, il ne se targuait pas non plus de mérites imaginaires ; sagace observateur, conseiller avisé, il se dévoua par intérêt personnel sans doute, mais aussi par humanité, à la défense et au maintien de la paix générale.

Son style épistolaire est émaillé d'expressions et surtout de tournures exotiques. Il avait grandi outre-Rhin, et c'est en allemand qu'il balbutia ses dernières paroles au cours de son agonie ; d'autre part, il avait passé en Angleterre cette période de la vingt-cinquième à la quarantième année, où se prennent les définitives habitudes d'esprit, où se dessine le pli du caractère : rien donc d'étonnant si des germanismes, si des anglicismes se glissent sous sa plume. Mais d'une façon générale, il manie non sans aisance le français du grand monde international de son temps, langue plus courtoise que nerveuse, plus limpide que colorée.

Les documents publiés ici traitent de la plupart des questions importantes soulevées tant en Belgique quedans l'ensemble de l'Europe au cours d'un règne qui embrassa le tiers d'un siècle : ils se suffisent à eux-mêmes et ne réclament que quelques notes, pour éclairer les allusions devenues obscures avec les années, pour identifier des personnages plus ou moins oubliés. Ce que je voudrais indiquer en peu de mots, c'est comment les lettres à Thiers précisent la physionomie morale de J^éopold, considéré dans ses relations avec la Franceetdans l'accomplissement de sa tâche de fondateur de la monarchie belge.

Quand il monta sur le trône en 1831, il ne passait point précisément pour gallophile. Ce Cobourg- avait fait ses premières campagnes dans l'armée russe, des rangs de laquelle l'animosité de Napoléon l'avait écarté après Tilsit ; il y était rentré à temps pour prendre part à la campagne de 1813 et à l'invasion de 1814. Installé et naturalisé dans l'Angleterre du lendemain de Waterloo, marié à la fille et héritière du prince de Galles, destiné à ce rôle de princeconsort que son propre neveu Albert devait remplir un peu plus tard avec tant de tact et de distinction, la mort prématurée de sa femme, en brisant l'avenir dont il pouvait se flatter, n'avait point immédiatement rompu ses liens avec sa patrie d'adoption : quinze années durant, il était demeuré mêlé à ce personnel dirigeant de la Grande-Bretagne, où la France de la Restauration, moins détestée sans doute que celle de Napoléon, n'était guère plus en faveur. Après 1830, quand il avait pour la première fois été question de sa candidature au trône de Belgique, c'était pour contrecarrer soit l'annexion ouverte à la France, soit cette annexion déguisée qu'eût été l'élection du duc de Nemours, si bien que le général Sébastiani, ministre des affaires étrangères de Louis-Philippe, s'écriait en un accès de vivacité plus militaire que diplomatique : « Si Saxe-Cobourg met un pied en Belgique, nous lui tirerons des coups de canon. » Sans doute, les choses s'étaient aplanies après l'élection et le refus du duc de Nemours : agréé par le gouvernement français, mai'ié à l'aînée des princesses

I d'Orléans, défendu contre l'agression hollandaise par l'armée du maréchal Gérard, Léopold était officiellement un allié, un client de la France ; mais beaucoup de nos compatriotes s'obstinaient à suspecter ja chaleur ou même

la sincérité de ses sympathies. Cet étal d'esprit a persisté chez certains historiens, mis en défiance par les sentiments ouvertement antifrançais de quelques personnes de l'entouraj^'^e ou de la confiance de Léopold, comme par exemple le médecin allemand Stockmar, placé par lui comme secrétaire intime auprès du prince Albert et de la reine Victoria.

En réalité, une fois que Léopold, non sans hésitation, eut accepté la couronne de Belg^ique et prêté serment à la Constitution, son unique préoccupation, comme l'avait prédit lordGrey, fut de servir les intérêts moraux et matériels du peuple dont il avait assumé le g'ouvernement. Il comprit que la suprême habileté politique consistait pour lui dans le scrupuleux accomplissement du devoir d'état, et que, pour s'enraciner dans un pays, une dynastie d'origine étrangère doit se montrer exclusivement, jalousement nationale. Ce lettré, cet ancien étudiant des universités allemandes, prenait avec ardeur, auprès de Thiers, la défense des charbonniers du Borinageet des tisserands des Flandres. 11 ambitionnait pour la Belgique, médiocre d'étendue, vouée à la neutralité par l'acte môme qui avait consacré son existence indépendante, il ambitionnait pour elle de devenir le modèle des contrées prospères et libres : « Nous sommes un petit pays, cela est vrai, mais nous ne sommes nullement petits en politique. » Son fils Léopold II, en dotant la Belgique d'une merveilleuse prospérité économique et d'un empire colonial, son petit-Hls Albert I""^, en incarnant la loyauté belge poussée jusqu'à l'héroïsme, ont continué de tracer le double sillon entamé par l'ancêtre. Par conscience encore, par fidélité à la foi jurée beaucoup plus que par préférence intime, Léopold I""" réalisa le tvpe accompli du souverain constitutionnel. PendanI son séjour en Angleterre, il s'était initié au mécanisme du gouvernement parlementaire, ce qui ne veut pas dire qu'il en fût fort engoué. Il discernait, il confiait à un ami sùi

comme Thiers que la prépondérance absolue de la chambre basse, passée à l'état de dogme, tenait à des circonstances historiques exceptionnelles, telles que le peu de popularité des premiers rois de la dynastie de Hanovre et la folie de Georges III ; il constatait que la monarchie parlementaire ainsi comprise et pratiquée n'était plus guère qu'une république à étiquette royale. Mais ces remarques, glissées comme à mi-voix dans le laisser-aller d'une causerie ou d'une correspondance, ne l'empêchaient point de s'astreindre scrupuleusement à toutes les observances du rituel constitutionnel, et dans les cas délicats de solliciter l'approbation des docteurs en la matière, comme Thiers ou Guizot.

Né protestant, pratiquement sceptique en l'eligion, ce prince fut rapproché des catholiques belges par sa méticuleuse observation des règles du gouvernement parlementaire. A la fin de son règne, il eut peine à pardonner aux libéraux de s'être appuyés sur les manifestations de la rue, sinon sur les émeutes, et en tout cas de ne point les avoir désavouées. Les catholiques lui semblaient, dans cette crise de 1857, avoir eu la loyauté et le bon droit pour eux. Ici encore, devançant l'avenir, il avait comme le pressentiment de l'ère de prospérité prolongée, de bienêtre social, de large liberté, que vaudrait plus tard à la Belgique un quart de siècle de gouvernement catholique *. Ce fut son patriotisme belge qui rapprocha Léopold I'"'' de la France. Un coup d'œil lui révéla qu'avec l'Angle- Lerre, la France était le seul pays vraiment sympathique à 'indépendance de son royaume, et qu'au contraire il n'y ivait à attendre que du mauvais vouloir de la part de ce :ju'on appelait alors les puissances « du Nord » (Autriche-

* Voir, Bur ce point, la remarquable broclmre de M. Georges joyau, parue en 191a : Les Catholiques au pouvoir : Vœuvre sociale ie l'Elat belge.

Prusse-Russie), mal résignées à cette première brèche faite au traité de V'ienne, complaisantes aux rancunes et aux revendications hollandaises *. En 1836, il s'exprimait en termes très sincères, très inspirés de Tesprit de 1830, très opposés par conséquent à celui de la Sainte-Alliance, sur la maussade impertinence avec laquelle la cour d'Autriche venait de décourager les velléités matrimoniales du duc d'Orléans. Il secondait ardemment Thiers dans ses projets d'intervention espagnole, persuadé que si l'insurrection carliste n'était point promptement écrasée, les puissances antilibérales voudraient à leur tour entrer en scène, et que l'équilibre européen serait remis en question. Il déplora certainement en cette affaire la pusillanimité, mettons l'extrême réserve de Louis-Philippe, qui

^ Les papiers Thiers contiennent une preuve curieuse (aprèt lei événements de 191 4 on peut même dire saisissante) du peu de cas que la Prusse en particulier faisait de la neutralité belge, au moment même où elle s'associait à l'acte qui garantissait solennellement cette neutralité. Le 10 juin i836, notre représentant à Berlin, Bresson, rendait compte d'une conversation avec Anclllon, ministre des affaires étrangères de Frédéric-Guillaume III. Ancillon avait exprimé l'opinion qu'en favorisant la création d'une Belgique indépendante, l'Angleterre avait compromis ses propres intérêts. La lettre de Bresson poursuit en ces termes ; « J'ai fait observer que la neutralité de la Belgique était une garantie tu moins aussi solide que la combinaison du royaume tête-de-pont des Pays-Bas. M. Ancillon s'est écrié ! « En temps de paix, soit 1 Mais la guerre ! On sait ce « quelle fait des traités, et l'on peut dire à la Belgique de sa neu- « tralité ; Le bon billet qu a la Châtre !» — « Cependant, Monsieur, » ai-je répliqué, « il me semble qu'un traité qui constitue une neu- « tralité est une prévision des cas de guerre, et je ne puis recon- « naître qu'on en fasse si bon marché. » — <( Je n'ai rien à répon- « dre. » reprit-il à son tour, « seulement je sais ce que j'en pense. » — Le a billet de la Châtre » d'.Vncillon ne présage-t-il point, quatrevingts ans d'avance, le « chififon de papier » de fiethmann-HoUweg ?

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préféra se séparer de son ministre plutôt que de consentir à mettre Bugeaud et quelques milliers de soldats au service de la cause d'Isabelle. Jusqu'à la fin de sa vie, avec une insistance qui confinait à l'obsession, Léopold devait exprimer le regret que Thiers n'eût pas été à même de continuer avec lui l'exécution du programme de grande politique européenne ébauché en 1836.

En 1810 au contraire, le roi des Belges s'employa de son mieux, tout en ménageant le sentiment national français, à retenir et à modérer Thiers l'edevenu premier ministre. Le tsar Nicolas et lord Palmerston, momentanément rapprochés par leur commune défiance de la France, avaient réussi à coaliser l'Europe entière contre notre protégé Mehemet-Ali. Berné et bravé, Thiers se montrait disposé à relever le défi, ou du moins à jouer le jeu dangereux de la menace et de l'intimidation. Léopold sentait qu'une guerre générale risquait de bouleverser et même d'anéantir son jeune royaume : avec autant de décision que de zèle, il résolut de tout faire pour empêcher l'orage d'éclater. Il s'embarqua pour Londres, s'aboucha avec les partisans de la paix, fît morigéner Palmerston, proposa des combinaisons qui permettraient à la France de rentrer sans trop d'humiliation dans le concert européen. En même temps, il prêchait la sagesse à Thiers, lui représentait les dangers d'une lutte inégale, surtout les inconvénients d'une politique de rancune et de dépit. Quelque temps auparavant, Léopold s'était pi-oclamé « un des plus fidèles amis de la France, peut-être pour être vrai le seul que vous ayez ». La cx'ise de 1840 justifia dans une certaine mesure cette appréciation obligeamment pessimiste.

On sait que Thiers s'obstina et que Louis-Philippe, cette fois d'accord avec son gendre, refusa d'endosser la responsabilité d'un langage qu'il jugeait trop belliqueux. Lors de la démission de 1836, Léopold avait écrit: « Mes

sentiments pour ceux qui ont su m'en inspirer ne changent pas avec leur position. )> Il tint parole après 18iO, continuant à échanger avec Thiers des lettres affables, à profiter de ses voyages à Paris pour s'entretenir avec lui, sans se départir néanmoins d'une exemplaire correction à l'égard du ministère Guizot.

La chute de la monarchie de Juillet put alarmer et attrister le roi des Belges : elle ne modifia point son sentiment sur la convenance, pour la Belgique, de s'appuyer sur la fraction sagement libérale de l'opinion française. Quand il prédisait alors à Thiers un rôle et une influence hors de pair, sa clairvoyance ne faisait que devancer les temps, en anticipant sur 1871.

Par contre, cette clairvoyance se trouva en défaut le jour où Léopold, avec la masse des « hommes d'ordre » de tous les pays, salua l'élection de Louis-Xapoléon comme une garantie de sécurité. La présidence du prince était un acheminement vers le rétablissement de l'Empire, qui devait être pour la Belgique un voisin hargneux et inquiétant. Il déplaisait à Napoléon III que ce petit pays, de langue et de civilisation françaises, fût si hospitalier aux proscrits, si accueillant aux idées libérales, si fidèlement attaché aux institutions parlementaires. De plus, le rêveur installé aux Tuileries, pour reconslituer partiellement le « Grand-Empire » de son oncle, pour se dédommager de ses propres mécomptes sur le Rhin, devait être tenté d'envahir la Belgique sous le premier prétexte venu et d'opérer une de ces annexions brutales que Bismarck allait remettre à la mode.

Léopold discerna la menace (qui devait être particulièrement angoissante au lendemain de sa mort). Si sa prudence n'avait pas diminué avec l'âge, il se sentait moins disposé que jamais à sacrifier sa dignité et celle de la nation qui s'était confiée à lui. Tout en veillant à ne fournir contre son gouvernement aucun grief sérieux, il

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voulut que la Belg-ique persistât à héberg'er les vaincus, à pratiquer larg^ement la liberté de la presse, du scrutin, de la tribune. Loin de l'enier ses vieilles amitiés, il s'appliqua à entretenir ses relations avec l'opposition française modérée, dont il escomptait le retour au pouvoir, et qui reconnaissait Thiers pour son chef.

Il continua donc à écrire à ce dernier, comme au temps où il était un des dirigeants de la politique, échangeant avec lui des réflexions sinon sur le régime intérieur de la France (le sujet était trop scabreux), du moins sur les grandes crises internationales, guerre de Crimée, guerre d'Italie. Tous deux partageaient, à l'endroit de la péninsule italienne, les appréhensions sagement égoïstes et décemment ellarées des « conservateurs » de leur temps ; tous deux s'étaient vainement épuisés à prêcher la patience à Charles-Albert ; tous deux se défiaient des témérités de Victor-Emmanuel; l'homme politique qui devait sa fortune aux barricades de 1830, le souverain dont le trône avait pour base une révolution populaire se trouvaient d'accord pour déclarer importunes, brouillonnes, les revendications du Risorgimento Eternelles contradictions, dont l'ironie se répète à chaque page de l'histoire.

Mort quelques mois avant Sado-wa, Léopold n'eut point à exprimer son opinion sur le bouleversement et la violente unification de l'Allemagne. Mais dès le début de son règne, lui qui était né à Cobourg, il s'était montré afTranchi des influences d'antan au point de signaler à Thiers le danger qu'il y aurait à laisser la Belgique se trop abandonner à l'emprise germanique. Si pénétrant que fût son regard, c'était là de sa part instinctive défiance plutôt que prescience d'un lointain et monstrueux avenir. De même, quand il écrivait en 1850: « Jusqu'à présent la France ne peut que se louer de sa petite sœur du Nord, » il disait vrai sans doute, mais il ne soupçon-

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nait point la dramatique gi'andeur des événements qui cimenteraient uu jour cette fraternité des deux nations, ébauchée sous ses auspices '.

De Lanzac de Labohie.

' Les originaux des lettres de Thiers à Léopold sont-ils conserves aux archives de Bruxelles ? La constatation en est au moins malaisée pour le quart d'heure. Quant aux minutes, il n'en iubsiste qu'un nombre infime dans les papiers Thiers. On trouvera trois de ces lettres à leur date, ainsi que quelques pièces annexes et deux lettres touchante» des reines Marie-Amélie et Louise.

Bruxelles, le 3 1 jantier i836.

J'ai reçu par M. le Hon ' la lettre que Votre Excellence a eu la bonté de m'écrire en date du 11 janvier. Je vous aurais répondu plus tôt, mais je m'étais flatté de pouvoir vous remercier pour votre lettre et en même temps pour les renseignements intéressants qucvous me faisiez espérer pour la fin de la même semaine. Je crains que l'affaire de la conversion des rentes ^ ne vous ait trop occupé pour vous permettre de penser aux absents. Je vous serais cependant fort reconnaissant si vous pouviez me communiquer bientôt ces renseignements qui, je n'en doute pas, seront toujours de nature à m'intéresser vivement.

Je saisis cette occasion pour vous remercier des

* Charles- Amé-Joseph le Hon, membre des Etats-Généraux sou» le régime hollandais, bourgmestre de Tournai en i83o, fut ministre de Belgique à Paris de i83i à i842.

^ La question de la conversion des rentes 5 oo, inopinément soulevée par le ministre Ilumann sans accord préalable avec ses collègues, venait d'amener sa démission et allait entraîner le 5 février la chute du cabinet Broglie-Guizot-Thiers.

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éclaircissements que vous m'avez donnés sur votre conversation avec M. Meens. La position de la Société Générale, autrement connue sous le jiom de Banque de Bruxelles, vis-à-vis du gouvernement belge, a été extrêmement compliquée. Le gouvernement avait, je dois le dire, montré depuis 1831 beaucoup de modération et de patience afin de parvenir à régler à l'amiable les importantes questions que la position moitié politique de la Banque de Bruxelles avait fait naître. J'espère que nous'parviendrons à une solution pacifique et satisfaisante. Au moins les apparences justifient cette prévision.

J'ai été affligé de la campagne de^L Humann \ qui malheureusement a été en opposition directe avec tous les principes constitutionnels que j'avais pris la liberté de prêcher lors de mon dernier séjour à Paris, et que M. Humann paraissait alors fortement approuver. J'espère que cette secousse ne mettra pas en danger la stabilité du ministère, étant convaincu que de fréquents remaniements et changements d'administration doivent nécessairement être fort nuisibles dans tout pays, mais, je crois, encore plus pernicieux en France que chez des nations dont le caractère est plus apathique et moins mobile.

Je saisis cette occasion pour vous exprimer les sentiments bien sincères que je vous porte.

Léopold R.

• Jean-Georges HumanD (1780- 1843), député de 1820 à 1827 et de 1828 à 1887, P*'*" *^" France en 1837, ministre des finances de i832 à i836etde i8'(0 à sa mort subite en 18^2.

Laeken.le 38 avril i836.

J'ai eu à plusieurs reprises l'intention d'écrire à Votre Excellence pour la remercier de sa lettre et du mémoire qui l'accompagnait. Mon désir était en même temps de lui envoyer mes observations sur ce mémoire, qui contient un singulier mélange de vérités et de fictions. Mais j'ai changé de détermination en songeant à l'immensité des occupations qui doivent peser dans ce moment sur vous ' et au peu de loisir que vous auriez pour lire une réponse qui deviendrait volumineuse si je voulais entrer dans les détails.

Je me bornerai donc aujourd'hui à vous réitérer les remerciements que je vous dois et dont mon beaui'rère, le duc d'Orléans, avait déjà voulu se charger à son départ d'ici. Quant au mémoire, je dois cependant appeler votre attention sur une chose. Si l'individu qui l'a fait vous communique sur d'autres pays et d'autres alîaires des compositions légèrement mises ensemble {sic), je crois qu'il est important que vous sachiez que dans le cas spécial de la Belgique il n'a pas fait preuve d'une grande perspicacité.

Je saisis cette occasion pour vous recommander le

* Thiers cumulait depuis le 2'î février la présiilence du Conseil dei ministres avec le portefeuille des affaires étrangères.

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comité orangiste à Paris, dont M. Van Gobbeschroy est le directeur et qui est en même temps mêlé dans tous les complots contre le gouvernement français, lié avec les carlistes et l'allié de don Carlos. On m'a signalé un Allemand qui se donne le titre de baron de Schmidt comme agent de ce conciliabule et comme un espion assez adroit. Je vous prierai de tâcher d'approfondir ses menées. Il est probable que ces mêmes hommes avaient organisé le voyage de l'évêque de Léon.

J'ai suivi avec la plus grande attention les importantes discussions qui ont eu lieu récemment dans la Chambre des députés en France. La question des houilles surtout s'est montrée plusieurs fois sous un aspect bien menaçant pour nous, et je la recommande particulièrement à la protection de ^"otre Excellence On ne peut pas se [sic) cacher que si, non seulement la France n'accordait aucun avantage commercial à la Belgique, mais si pardes changements dans les lois de tarif elle allait encore lui faire perdre le peu de facilité dont elle a joui jusqu'à présent, les relations politiques en soulîriraient nécessairement beaucoup, et que, de plus en plus, le pays jetterait les yeux .sur l'Allemagne. Je sais bien que dans la Chambre des députés il y a beaucoup d'hommes positifs qui s'occupent peu de politique étrangère. Mais un pays qui, comme la Belgique, couvre la frontière de France depuis la mer du Nord jusqu'à la Moselle est d'une trop haute importance pour des intérêts les plus précieux pour ne pas mériter d'être l'objet de sa bienveillance particulière.

Aussitôt que je saurai Votre Excellence moins oc-

ciipée, je lui ferai parvenir un petit contre-mémoire.

En attendant, je la prie de croire aux sentiments distingués et bien sincères que je ne cesserai de lui porter.

Léopold R.

Laeken, le 6 août i836.

Votre Excellence reçoit ci-joint, avec mes meilleurs remerciements, la lettre de M. de Sainte- Aulaire * et je suis bien sensible à son aimable procédé de m'avoir immédiatement donné connaissance des réponses. Gela me prouve d'une manière bien agréable que sa bienveillance pour moi n'a pas changé.

Je répondrai avec la plus grande franchise sur l'affaire matrimoniale et j'ajouterai quelques détails qui viennent de me parvenir de 1 Allemagne, aujourd'hui même, par un homme de confiance.

Je crois qu'il ne faut plus penser à une union autrichienne, et en politique il ne faut jamais être dupe. On a été de bonne foi en avant ; les autres ne veulent

* Il s'agit plus que probablement de la lettre particulière datée du 2fi juillet, et publiée dans la précédente série sous le numéro UV, lettre par laquelle noire ambassadeur à Vienne informait Tliicrs qu'on refusait définitivement au duc d'Orléans la main do l'archiduclieiso Thérèse. On sait qu'au mois do juillet le roi Léopold, présent à Paris, avait participé aux délibérations intimer sur la question du mariage do son beau-frère.

pas OU voudraient, tout en tirant les choses en longueur et même en ne les accordant pas finalement, profiter de la position du suppliant pour obtenir des résultats politiques sans autres trais que des paroles et des manœuvres . Gela serait pour eux un beau succès diplomatique. Mais pour nous? Je n'ose pas dire ce que cela serait pour nous ! La preuve de la vérité de ceci se trouve dans les nouvelles dont je vous ai parlé de l'Allemagne et qui disent que Metternich se plaint de la précipitation qui a été mise dans cette affaire par la France. « Pourquoi a-t-on tant pressé la chose ? Pour la réussite il fallait du temps ; la France n'a pas encore donné assez de garanties à l'Europe, de ses bonnes intentions. Dans deux ans des choses deviendraient possibles auxquelles on ne saurait songer à présent; mais il faut que la négociation marche doucement (le mot allemand est « bittweise », c'est-à-dire en suppliant ou en sollicitant), que la France prouve par sa marche politique qu'elle est vraiment digne d'une pareille alliance, etc. » Ainsi on voudrait nous garder deux ans à genoux et puis, les résultats obtenus, on ferait peut-être répondre au père, que ce soit l'un ou l'autre des archiducs, que malheureusement la princesse sa iille sent une telle répugnance et éprouve tant de craintes sur un séjour en France, qu'elle ne peut pas accepter l'honneur qu'on lui destine. J'ai, comme vous le savez, travaille de mon mieux à la réussite de la chose, puisquau fond une Autriche sage n'a pas d'autres intérêts que la France, excepté la Péninsule, mais à présent je suis revenu sur mes idées, car je vois avec peine que les passions sont encore beaucoup trop écoutées à Vienne.

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Si les puissances du Nord veulent en quelque sorle se servir de l'affaire matrimoniale pour faire un marché politique avec la France et lui dire : « Pour avoir une de nos princesses, il nous faut des sacrifices politiques », il faut selon moi abandonner toute idée d'une pareille alliance, qui deviendrait odieuse à la France. Il est fort important que l'union que contractera le prince royal le laisse bien clairement et nettement prince français, agissant dans les véritables intérêts de son pays. La force de la famille royale est en France : quel appui, après tout, la branche aînée a-t elle trouvé chez les puissances en 1830 ? Aucun !! ! Les tristes expériences faites par d'autres sont toujours bonnes à éviter pour soi-même. Je pense donc dans tous les cas que l'union du prince royal doit être libre de tout engagement politique et qu'il vaudra mieux qu'il épouse une princesse d'une maison indépendante des puissances du Nord, si elles ont une tendance contraire. La principale difficulté concernant ma nièce ' est sa jeunesse. Gomme on avait assez abandonné toute idée sur elle les derniers jours à Neuilly, j'ai négligé de prendre des renseignements positifs sur son compte. A présent cependant qu'il paraît qu'on revient à cette idée, je me ferai un deA'oir de l'approfondir sans engager personne. Dans un mois ou six semaines, je pense pouvoir vous dire quelles seraient les chances de succès d'un côté et aussi si véritablement il y a les qualités voulues. On prétend

1 Peut-être la princesse Victoire de Saxe-Cobourg-Golha, qui devait, en i8/(0, épouser le duc de INemours, second fils de Louis- Philippe.

242 CORRESPONDAWCKS DU StÈCLE DERNIER

qu elle est bonne et belle, deux qualités qui malheureusement ne se trouvent pas trèss ouvent réunies.

Il est temps que je finisse ma lettre, qui devient trop longue, et je n'ajouterai plus que l'expression des sentiments bien sincères et bien distin^és que je vous porte.

Léopold R.

Laeken, le 6 août *■ i836.

Je suis bien vivement touché de la nouvelle preuve de confiance que ^^ot^e Excellence vient de me donner par son intéressante lettre du 3 août et je m empresse d'y répondre. Je regrette bien de ne pas pouvoir le faire de vive voix, car les lettres remplacent bien faiblement la parole.

Relativement aux alTaires d'Espagne, ce serait vous fatiguer que de revenir sur les arguments de nos dernières conversations, mais dans ce qui les concerne, il y a une chose qui me paraît frappante, même pour ceux qui suivent vis-à-vis de ce pays la politique la plus terre à terre ; les inconvénients de l'état actuel des affaires, nous les connaissons, mais le succès de don Carlos est une phase nouvelle, une terre inconnue, les complications qui peuvent en résulter sont au delà de tout calcul. Ne courant point de danger

' Si cette date n'est point fautive, Léopold aurait acfresté à Thiera deux lettres le mAme jour, oe qui ù'a rien d'impossible.

dans l'état actuel des choses, ni par le parfait établissement du gouvernement de la Reine, car cela a déjà existé, ni même par la continuation de la guerre civile, car malheureusement elle dure déjà assez longtemps, une politique pratique exige de ne pas tolérer quelque chose de nouveau, d'inconnu, qui sera un véritable expériment [sic). Dès lors, il faut faire tous les efforts raisonnables pour éloigner le moment du succès de don Carlos.

11 y a des personnes qui disent qu'il ne faut pas se mêler des affaires d'Espagne, qu'elles ne peuvent avoir aucun danger pour la France ; je suis convaincu que les affaires d'Espagne se mêleraient bien certainement des vôtres, et qu'il n'existe peut-être pas de question plus embarrassante pour le Gouvernement français que celle du succès complet ou moitié complet de don Carlos ; que dirait-on à la France si d'une part les trois puissances du Nord reconnaissaient don Carlos comme roi, et qu'en outre quelques parties de l'Espagne allaient se déclarer République ? Ou que don Carlos reconnu roi par les puissances règne d'un côté, et dona Isabelle reconnue par les puissances de l'Ouest soit à Cadix ? Cela donnera une bien belle chance d'une guerre bien passionnée de principes, à laquelle les cours s'intéresseraient beaucoup plus qu'à toutes les questions de l'Orient mises ensemble.

J'ai vu avec douleur la scène de Saint-Ildefonse '.Il vous faut auprès de la Reine un homme de bon sens

^ Deux régiments en garnison dans celle ville avaient envahi le palais de la Granja et forcé la reiae-régente Christine à jurer la consitution anarchique de i8ia.

qui reçoive ses instructions de vous, et qui ne la quitte pas du tout. Une cour comme celle de la Reine doit être maintenue par des conseils de tous les moments. Un ambassadeur ne saurait jouer pareil rôle sans exciter la jalousie des autres puissances, il faut un homme qui puisse presque garder V incognito. J'espère que votre envoyé ' est de cette nature et je dois insister, si vous ne le trouvez pas de la hauteur voulue, d'en [sic] trouver un qui puisse se charger de cette tâche, selon moi de la plus haute importance .

T approuve extrêmement tous vos conseils, je ne saurais même y ajouter quoi que ce soit, tellement je les trouve sages et complets. Je crois que dans l'armée française vous trouverez dans les régiments un nombre de volontaires plusque suffisant pour votre objet*. La crainte de les voir devenir républicains me paraît réellement trop extraordinaire. Des troupes qui se battent beaucoup et qui ont à lutter avec beaucoup de privations s'occupent du plus pressant, et ne songent point aux formes des gouvernements. Pour ma part, je crois qu'un pays comme la France, qui ne peut pas sans de grands dangers penser à une guerre directe, doit profiter de toutes les occasions pour former ses militaires à cet art de la guerre, qui restera toujours si difficile.

* Pour suppléer l'ambassadeur Rayneval, gravement malade, Thiers venait d'envoyer à Madrid un ministre plénipotentiaire, Bois-le- Gomte.

* Thiers, malgré les objections de Louis-Philippe, voulait former, par enrôlements volontaires dans l'armée française, une « légion p, qui, commandée par un général français, se mettrait tu service de la cause d'Isabelle : ce serait une intervention mitigée et masquée.

Il vaut mieux selon moi donner à de jeunes fourriers et sous-officiers l'occasion de gagner honorablement des épaulettes en Espagne, que de les tenir enfermés dans les casernes de la France et d'en faire des Alibauds K Si lui avait pu devenir lieutenant en Espagne, il ne serait pas venu à Paris. Si, avec la vapeur des jeunes têtes en France, vous fermez toutes les soupapes, vous pouvez être certain d'avoir des explosions bien graves.

La grande affaire après cela, c'estunchef et je crois que le général Bugeaud - serait très bon pour cela. Clausel en voyageur aurait beaucoup d'autorité par ses anciens services ^ Je crois qu'un général étranger commandera plus facilement les Espagnols qu'un indigène. Un homme du pays, surtout après des guerres civiles, est si connu, jugé souvent avec si peu d'indulgence qu'il est presque impossible d'en trouver qui puisse inspirer de la confiance.

Tout en concentrant l'armée davantage, je crois qu'il serait indispensable de fortifier les principaux points de la ligne d'opérations de l'armée de la Reine, Avec de vieilles villes cela se fait facilement. D'après mon idée, le blocus des carlistes devrait être le résultat de ces points fortifiés, et l'armée couverte manœuvrerait ainsi sans grands dangers et de manière à pouvoir se porter au cours {sic) des positions

* L'ancien sous-officier Louis Alibaud venait, le 25 juin, de tenter d'assassiner Louis-Philippe.

' Le futur maréchal duc d'Isly venait de faire ses débuts en Afrique par la victoire de la Sickack (6 juillet i836).

* Le maréchal Clausel, alors gouverneur général de l'Algérie, avait pris sous l'Empire une part brillante aux guerres d'Espagne,

ennemies. Des miliciens, des « urbanos », des convalescents suffiraient pour donner d'assez bonnes garnisons, car en général les plus mauvais soldats, parla peur même d'être dénichés, se défendent obstinément dans un endroit fortifié.

J'ai eu des nouvelles de lord Palmerston. Il est très touché de votre manière de voir les affaires d'Espagne. Il pense que Mendizabal a été renvoyé peut-être un peu vite, mais il approuve tout à fait notre manière de voir sur Isturitz '. 11 dit qu'il fallait à tout prix éviter à l'Espagne de nouvelles crises ministérielles et qu'il soutiendrait Isturitz de toutes ses forces, que la guerre civile et des changements de ministres n'allaient pas du tout bien ensemble.

Je suis heureux de voir la sagesse extrême avec laquelle vous jugez les affaires d'Espagne, mais il faut que l'action de vos conseils chez la Reine soit de fous les moments. Sans cela Dieu sait ce qui arrivera. Si vous réussissez, comme je l'espère, vous aurez évité au Uoi, à la France et à l'Europe de bien cruels embarras ; je serai bien reconnaissant si quelquefois vous voulez bien me communiquer vos sages et habiles manœuvres, et vous prie d'agréer l'assurance des sentiments bien distingués et sincères que je vous porte.

Léopold R.

* Isturitz venait de succéder k Mendizabal comme premier ministre en Espagne : tous deux d'ailleurs appartenaient au parti radical.

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