‹ Correspondances du siècle dernier, un projet de mariage du Duc d'Orleans (1836), Lettres de Léopold Ier de Belgique a Adolphe Thiers (1836-1864), Documents inédits publiés avec des avertissements et des notesChapitre 28 sur 43 · THIEBS AU ROI LÉOPOLD · texte numérisé non relu

THIEBS AU ROI LÉOPOLD

S»ns date |^i5 août i836].

Sire,

Je n'ai pu écrire avant-hier à Votre Majesté parce que le temps m"a manqué absolument pour le faire. Votre Majesté n'en sera pas étonnée parce que je suis accablé d'affaires. La crise que l'Espagne ne pouvait manquer d'amener est enfin arrivée. Le recrutement a réussi, le général Bugeaud est revenu d'Afrique et se met bravement à notre disposition. Le Roi, après avoir consenti à tout, revient sur ce point. Il refuse le général Bugeaud à cause de son importance. Moi, je tiens au général Bugeaud à cause de son mérite spécial pour cette entreprise. Le Roi ne cédera pas et moi non plus : notre séparation est indispensable. Ce n'est pas pour un nom individuel que je songe à me retirer, mais pour le fond même des choses. En réalité le Roi veut abandonner l'Espagne, moi je veux la secourir. Avec des dispositions si contraires à l'égard de la question capitale de notre temps, il est impossible que je reste ministre. Si donc le Roi ne m'accorde pas ce que je demande (comme je crois en effet qu'il le refusera), je suis décidé à me retirer sous peu de jours. Je vois avec douleur un aveuglement bien profond dans le chef de notre dynastie : il ne voit pas sa sûreté, sa grandeur où elles sont. J'ai fait mon devoir en loyal et fidèle serviteur de sa couronne. Je n'ai plus rien à faire.

2tS CORRESPONDANCES DU SIÈCLE DERNIER

J'espère que Votre Majesté voudra bien me conserver sa bienveillance et m'accorder quelquefois ses précieux entretiens. Résolu à voyag^er, j'aurai certainement l'occasion de me les procurer.

Je prie Votre Majesté de recevoir l'hommage de mon respect et de mon sincère attachement.

Laeken, i- août i836.

La lettre de Votre Excellence, du lo, m'a causé une grande affliction. Il est impossible que notre cher bon Roi s'aveugle à ce point sur les intérêts les plus précieux de son trône et de la France. Je ne puis pas croire qu'il puisse résistera vos bons conseils, et l'idée de vous perdre et de voir son ministère décomposé le déterminera, je l'espère, à adopter vos propositions, que j'approuve beaucoup. Pour bien vous seconder dans ce moment de crise, je viens d'écrire une longue lettre à la Reine, qui pourra en partie ou en totalité être lue au Roi. Je prie mon beau-frère le duc d'Orléans de vous en donner connaissance, et il pourra me servir de témoin que je vous soutiens fidèlement.

C'est déjà beaucoup de ne plus avoir à discuter que la nomination du général Bugeaud. Il me semble impossible que la sagesse du Roi puisse vouloir, pour une pareille affaire, se créer des difficultés fort graves. Le

LETTRES DE LÉOPOLD l^'" ROI DES BELGES 249

choix de ce général me paraît excellent, et les succès qu'il vient d'obtenir en Afrique me paraissent une garantie de plus pour une égale bonne fortune en Espagne. Je pense qu'il serait impossible de faire un meilleur choix, et qu'il ne faudrait pas l'abandonner. Le chef est dune immense importance dans une guerre comme celle contre don Carlos.

Je n'ai rien à ajouter à mon dernier factum sur TEspagne, mais il me paraît que le temps presse et que le général Bugeaud et sa légion devraient, le plus tôt possible, se rendre à leur destination. Je crois qu'on pourrait jusqu'au mois de novembre venir à bout de don Carlos, Aussi longtemps que le gouvernement de la Reine a cette malheureuse guerre sur les bras, il ne peut rien faire nulle part, mais quand il aura quelque succès il grandiratout de suite aux yeux des anarchistes et je crois que toutes ces Juntas, etc., n'auront pas de suite. L'Espagne doit devenir un gouvernement de juste milieu, il [sic) en a les mojens, mais tant que don Carlos donne par sa présence des armes aux gens de désordre, on n'y parviendra pas.

J'espère que vous aurez la gloire de terminer cette importante affaire. Il n'y a que vous cependant qui puissiez y parvenir, car il faut tout votre talent, toute la force de votre volonté pour la réussite. Mes prochaines nouvelles m'apprendront la nomination du général Bugeaud, le bon esprit du Roi ne s'y opposera pas plus longtemps. Nos intéressantes conversations et discussions m'ont laissé le souvenir le plus agréable et le plus satisfaisant, et quelle que puisse être l'issue de la crise actuelle, j'espère que nos relations resteront toujours les mêmes et je vous prie de croire que je

VOUS conserve les sentiments les plus sincères et les plus distingués.

Léopold R. •

J'ai prié M. le chargé d'affaires de France de vous faire un rapport de son séjour au camp.

Ostende, le i" septembre i836.

J'ai reçu votre longue et intéressante lettre du 29 hier, et je ne perds pas un moment pour vous en ofiVir mes remerciements les plus sincères. Je n'ai malheureusement d'autre moyen de communiquer avec vous que la poste, et malgré ce que vous m avez dit un jour, je la crois un peu trop curieuse pour lui confier toutes mes pensées. Je commencerai toujours par vous exprimer combien je suis reconnaissant des témoignages de confiance et de bienveillance que j'ai reçus de vous dans ces derniers temps. Le souvenir ne s'en effacera pas, et je vous conserverai des sentiments bien vrais et bien sincères. Je suis fort constant, et mes sentiments pour ceux qui ont su m'en inspirer ne changent pas avec leur position. Ainsi vous me trouverez toujours le

' Contrairemcnl ;N l'esp('Tanco manifestée par le roi des Belges, le conflit entre Louis-Philippe et son premier ministre alla en «'aggravant ; dans les derniers jouri du mois d'août i836, la démission du cabinet Thiers fut officielle.

même pour vous ; je serai même heureux si je puis quelquefois vous être utile dans votre position d'homme d'Etat, dans laquelle j'espère vous voir encore parcourir une carrière toujours utile et glorieuse. J'ose le dire sans fatuité, j'ai une grande expérience politique, et l'impartialité avec laquelle je juge les choses peut quelquefois être cause que je les vois plus nettement que ceux qui les traitent avec passion. Je suis ^ien peiné de vous voir quitter, mais je cjmprends vos motifs et peut-être plus tard pourrez-vous agir avec d'autant plus de succès. Je crois que notre manière de voir les affaires de la Péninsule est juste et que bien des malheurs auraient pu être évités. Je crois que lorsqu'on ne peut pas empêcher que certains événements exercent de l'influence sur vos affaires, on a tort d'en abandonner la direction entièrement au hasard. Le Ciel nous a donné l'esprit et la force pour nous en servir, et c'est au premier d'appliquer la seconde de la manière à la fois la plus efficace et la plus prudente. Du reste la Constitution de 1812 fera une confusion affreuse, et cette malheureuse Péninsule va pour des années, peut-être bien longues, des'enir pour la France et ses ministres ce qu'est pour l'Angleterre l'Irlande, une source (Pembarras affreux sans profit quelconque. Je serai toujours bien heureux de vous voir. Si vous voyagez, ne nous oubliez pas par ici et agréez, en attendant, l'expression des sentiments bien sincères que je vous porte,

Léopold R.

Ostende, le 4 septembre i836.

Par une confusion que je regrette vraiment, en m'envoyant votre lettre du 29 août, on ne m'a pas fait savoir qu'un courrier l'avait apportée et attendait à Bruxelles. Ce n'est qu'aujourd'hui le 4 qu'on m'en donne connaissance.

Les événements marchent trop vite pour que je puisse me flatter que ce que je pourrais dire aujourd'hui ait une portée quelconque.

D'après ce que j'ai entendu ce matin, il paraîtrait cependant que le Roi a de la peine à trouver de nouveaux ministres '.

Peut-être que cela pourrait amener une modification de son système. Pour le moment, la position du pouvoir en Espagne est devenue tellement malheureuse qu'on doit nécessairement attendre. Je crois cependant qu'il serait prudent de tenir les moyens d'action sous la main.

En Angleterre, d'après les lettres que j'ai reçues hier, on ne perd pas courage. On est peiné de ce qui s'est passé en France. On ne comprend pas comment on peut être aussi indilïérent quand le champ de bataille est si près.

' ^e cabinet Molé-Guizot allait être formé le 6 septembre.

LETTRES DE LÉOPOLD l^*" ROI DES BELGES 253

Je pars lundi prochain pour l'Angleterre, où je ne resterai qu'une semaine. Je verrai lord Palmerston. Je vous prie de m'en garder encore le secret. Je ne saurais que vous réitérer tout ce que je vous ai dit dans ma dernière lettre, et vous prie de croire que je ne cesserai de vous porter des sentiments bien vrais et bien distingués.

Léopold R.

Bruxelles, le 26 janvier i84o.

J'ai été très touché de votre bon souvenir et de l'envoi de votre discours. Vous savez que j'attache un grand prix à ne pas être oublié par vous et à conserver une bienveillance dont vous m'avez donné tant de preuves.

J'ai été très content et satisfait du discours ' : il fera du bien, puisqu'en dernier lieu on avait répandu le bruit que vous étiez hostile à une alliance avec l'Angleterre. En 1836, on était en si bonne harmonie. Je regretterai toujours ce bon moment, car depuis on s'est quelquefois passionné de part et d'autre et les choses n'ont plus jamais été aussi bien.

La question de Mehemet-Ali est du reste bien difficile. Les idées de lord Palmerston sont si absolues

' Il s'agit du discours, très favorable à l'alliance anglaise, que Thiers venait de prononcer dans la discussion de l'adresse de j84o.

sur Saint- Jean- d'Acre, que je ne comprends pas comment on pourra s'entendre et arracher à l'Egypte un point qu'elle possède et qu'on ne lui enlève pas facilement par la force ' ,

Permettez-moi de vous exprimer les sentiments sincères et distingués que je vous porte,

Léopold R.

Laeken, le 31 mai i84o.

J'apprends à l'instant que vous avez l'intention de présenter un projet de loi aux Chambres qui imposera de nouveaux droits sur les toiles ^ Cette nouvelle agite déjà beaucoup notre monde, qui vient de voter une enquête commerciale.

Sans vouloir vous détourner d'une chose que vous jugez dans l'intérêt de la France, je dois pourtant vous

' On sait le caractère de gravité qu'allait prendre la cri»e orientale en cette année i84o. Mehemet-Ali, pacha d'Egypte, très populaire en Franco, avait déclaré la guerre à son «uzerain le sultan, envahi la Syrie et occupé Saint-Jean-d'ALcre. Lord Palmerslon, ministre des aflaires étrangères en Angleterre, annonçait hautement l'intention, autant par attachement à l'intégrité de l'Empire ottoman que par antipathie contre la Franc*, de contraindre le pacha à reitituer toutes sei conquêtes.

* Thiers avait formé, le i"' mars i84o, un nouveau cabinet où il cumulait, comme en i836, la présidence et le portefeuille des alTaires étrangères; Pelet de la Lozère était ministre des finances, et Gouin ministre du commerce.

prier avec instance de pauser un moment. Si vous entrez maintenant en discussion sur cette malheureuse question des toiles, il est possible que cela soulèvera des difficultés que nous retrouverons d'une manière très fâcheuse sur notre chemin, quand, comme je l'espère, nous nous occuperons de notre traité ' au mois de juillet.

Ici vous me mettez nos têtes, qui aiment à faire de l'énergie, dans un état de confusion et de combustion que rien ne pourra égaler, et qui les poussera à voter des mesures de représailles, qui de nouveau donneront de Vhumeur aux chambres françaises.

Je vous prierai donc d'adopter plutôt dans cette circonstance délicate le moyen des ordonnances que vous possédez en France, et dont vous pouvez user sans avoir au moins la discussion prématurée que je crains beaucoup, et je crois avec raison.

Comme un des plus fidèles amis de la France, peutêtre pour être vrai le seul que vous ayez, je vous prie dem'écouter dans notre difficulté présente, et d'agréer en même temps les sentiments distingués que je vous ai voués.

Léopold R,

^ Il était question, comme le montre la pièce jointe à cette lettre, d'un projet d'union douanière entre la France et la Belgique.

2S6 CORRESPONDANCES DU SIÈCLE DËRNlER

Page 1