INTRODUCTION
L’éditeur de ces correspondances a déjà publié deux ouvrages sur le règne de Joseph II, pour lesquels Fauteur a puisé à des sources authentiques 1). La présente publication nous donne un aperçu des rapports intimes de l’Empereur avec son ministre Kaunitz et son meilleur ami le vice-chancelier comte Cobenzl. Ce livre renferme aussi une correspondance caractéristique de Kaunitz avec sa famille.
La publication de ces lettres est un commentaire de la forme du gouvernement de l’Empereur et elle caractérise en même temps ses premiers fonctionnaires.
i) La livrée théologique à la cour de Joseph II. ( Die theologische Dienerschaft am Hofe Joseph II.) Correspondances secrètes et révélations concernant les rapports de l’Eglise avec l’Etat en Autriche depuis l’année 1770 jusqu’au 1800, puisées à des sources jusqu’ici inédites des archives de la Maison impériale, par Sébast. Brunner. Vienne, Braumüller, 1868.
Les mystères de l’illumination en Autriche depuis 1770 — 1800. Extraits des archives et d’autres documents authentiques inconnus jusqu’ici, par Sébast. Brunner. Mayence, Kirchheim, 1869. {Die Mysterien der Aufklarung. Mainz, Kirchheim , 1869).
Brunner. Corresp. int. de l’Emp. Joseph II.
Il n’est peut-être pas superflu de faire précéder ces correspondances de quelques observations sur la manière de régner de l’Empereur Joseph II.
Pour la rédaction des ouvrages sus-indiqués l’éditeur des présentes correspondances a dû parcourir les livres des décrets de l’Empereur et des milliers de dossiers écrits de la main même de l’Empereur ou dictés par lui à ses secrétaires et munis de la signature impériale, qui par conséquent émanent de la main ou de la bouche du Souverain.
L’Empereur doit avoir écrit lui-même ou dicté h tour de rôle à ses cinq secrétaires 8 — 10 heures par jour, quand il n’était pas en voyage. Nul monarque de son siècle n’a donc surpassé Joseph en activité personnelle. L’on peut dire littéralement qu’il s’est usé par la centralisation et l’absolutisme.
La présente correspondance en fournira aussi un témoignage.
Joseph est en campagne en 1788 contre les Turcs. Il s’essaie dans l’art de la guerre, et ce n’est qu’après avoir éprouvé des revers, qu’il est obligé de s’avouer qu’il est aussi malheureux en stratégie qu’en diplomatie.
La rusée Cathérine de Russie s’en sert comme instrument de la réalisation de ses plans, et il fait dans l’intérêt de la Russie une guerre ruineuse pour l’Autriche. Sa pensée favorite d’introduire des réformes par la force, conduisit la monarchie autrichienne dans un abîme.
Il faut reconnaître qu’il était animé de la meilleure volonté de faire le bonheur de ses peuples et qu’il mit
une persévérance rare et extraordinaire a lire, à écouter, 'à écrire et à dicter des actes du gouvernement.
Il voulait tout savoir par lui-même, il voulait tout diriger et tout conduire, et ce besoin de domination personnelle s’était tellement emparé de lui qu’il voulut se mettre lui-même aussi à la tête de son armée, pour faire une guerre dans les circonstances les plus difficiles, dans un climat brûlant et meurtrier. Pendant ce temps il laissait inactif chez lui un général renommé et expérimenté, Loudon, auquel il ne remit le commandement que lorsqu’il ne savait plus quel parti il devait prendre et que sa maladie l’eut mis hors d’état de faire de nouvelles tentatives.
Un général d’un talent prononcé et d’une expérience consommée dans l’art de la guerre avait eu besoin de toute son énergie et de beaucoup de temps, pour concentrer avec succès ses troupes dans cette guerre, tandis que Joseph éparpilla son armée qui périt sans gloire sous l’influence d’une fièvre meurtrière.
On devait lui envoyer de Vienne les actes du gouvernement, auxquels il consacrait chaque jour un grand nombre d’heures en écrivant et en travaillant avec ses secrétaires. L’Empereur se réservait de régler lui-même du camp, où il se trouvait, les plus petits détails de l’administration de sa maison , et même les affaires de la ménagerie de Schônbrunn l’occupaient au milieu du bruit des armes.
On n’a fait figurer dans la correspondance de l’Empereur que les lettres les plus importantes en langue
française ; nous publierons dans un ouvrage historique allemand celles écrites en langue allemande.
La correspondance de l’Empereur avec le comte Cobenzl son intime ami a été reproduite a peu près telle qu’on l’a trouvée.
Nous n’avons omis que les lettres insignifiantes et quelques brouillons indéchiffrables.
Le père de Jean-Philippe Cobenzl était Guidobald comte Cobenzl et sa mère Marie-Anne-Bénigne comtesse de Montrichier.
Jean-Philippe Cobenzl a été nommé vice-chancelier par Joseph dont il possédait toute la confiance. Il fut aussi envoyé par l’Empereur h Luxembourg, quand les Pays-Bas étaient déjà perdus. Bien qu’il n’y eut plus rien à sauver alors, Cobenzl avait pour mission de chercher à préparer les voies à une réunion à l’Autriche dans l’avenir. Cet homme d’Etat joua plus tard un rôle diplomatique important comme premier ministre de l’Empereur François IL
L’oncle de notre Philippe Cobenzl, Charles Cobenzl, naquit le 21 juillet 1712 à Laibach. Il avait été diplomate aussi et il fonctionna de 1740 — 1752 en qualité de ministre et conseiller intime de Sa Majesté Impériale et de plénipotentiaire auprès des Cercles antérieurs d’Empire. Il mourut à Bruxelles le 20 janvier 1770.
Les 140 in-folios qu’on a conservés soigneusement des correspondances de ce Cobenzl, nous donnent parfois un tableau malheureusement très-comique de la méthode de gouvernement suivie par cet homme d’Etat dans les rapports de l’Etat avec l’Eglise dans l’Empire germanique,
tableau qui est du reste d’une vérité saisissante tel qu’il devait résulter de documents aussi abondants. Ce tableau sera l’objet d’un livre qui paraîtra sous peu en langue allemande et aussi en français.
Dans la Biographie universelle (Paris, 1813. Tom. 9, pag. 149) se trouve sur ce comte Charles Cobenzl ce qui suit :
„I1 remplit avec succès diverses missions importantes auprès des cercles de l’Empire, principalement h l’époque où l’Europe, conjurée contre Marie -Thérèse, cherchait à lui ravir l’héritage de ses pères. Les services du comte de Cobenzl furent récompensés par les faveurs de la Cour, et en 1753 il fut mis à la tête de l’administration des Pays-Bas autrichiens en qualité de ministre plénipotentiaire. Partageant son temps entre les affaires et les plaisirs, il passait pour avoir le coup-d’oeil d’une justesse
peu commune et pour travailler avec une facilité prodi-
gieuse. Peu d’hommes d’Etat ont porté plus loin ces grâces, ces agréments et cet esprit qui font le charme de la société. 11 aimait et protégeait les lettres et les arts. Il fut le fondateur de l’Académie des sciences à Bruxelles et de l’Ecole gratuite de dessin. La Belgique lui doit plusieurs règlements utiles. Frappé des inconvénients qui résultaient de la tendance qu’avaient les communautés religieuses, à s’agrandir sans cesse par de nouvelles acquisitions, il leur fit interdire la faculté. Ce fut encore lui qui chargea les abbayes les plus riches de pensions au profit des filles de militaires sans fortune. On lui attribue divers projets de réforme qui n’ont été exécutés que sous le règne de l’Empereur Joseph II. Cobenzl avait été chargé de les mettre en oeuvre. Les
mesures, préparées avec sagesse, auraient prévenu les orages politiques qui ont été éclaté dans les provinces belgiques en 1789. u
Nous avons ajouté une correspondance du prince Kaunitz avec et sur sa famille.
Comment il se faisait que Joseph et Kaunitz, bien qu’ils fussent tous les deux h Vienne, conférassent ensemble par lettres, c’est ce qu’on s’explique par les circonstances suivantes : Kaunitz avait une crainte extraordinaire des maladies et il redoutait surtout les refroidissements ; quand il se rendait auprès de Marie-Thérèse, il fallait qu’on eût soin de fermer toutes les fenêtres des appartements qu’il traversait, même en été. En hiver il ne pouvait se décider que très-rarement à quitter son palais situé au faubourg Mariahilf.
Il fallait donc que l’Empereur allât lui-même le voir ou qu’il conférât avec lui par écrit. Il était interdit à chaque employé ou serviteur du prince Kaunitz de prononcer le mot de „mortw en présence de son maître, et même quand un employé de son ministère était mort, on ne devait pas lui en donner connaissance. Si plus tard le prince demandait pourquoi tel ou tel employé n’était pas à son poste, on lui annonçait sa mort dans les termes suivants: „Votre Altesse, il ne vient plus.u
Cette crainte de la mort grandissait à mesure que sa dernière heure approchait.
Un comte que nous pourrions nommer, s’il n’avait pas exprimé le désir de n’être pas cité publiquement comme témoin, nous fit la lecture d’une lettre qu’une dame appartenant à la parenté la plus proche* du prince
écrivit à l’époque de la mort de Kaunitz, et cette lettre renferme le passage suivant : „ Quand le prince eut perdu tout espoir de guérison, il lit appeler auprès de lui celui de ses fils qui ne jouissait pas de la meilleure réputation, mais qui se trouvait justement à Vienne, et il lui demandait d’un ton désespéré, s’il n’avait donc aucune parole de consolation pour lui, — ce fils (occupé de tout autres choses que d’être un consolateur auprès du lit d’un mourant) lui répondit en haussant les épaules : ,Papa, je n’en sais aucune’, sur quoi le vieux Kaunitz se tourna désespéré vers la muraille. u
Si nous avons parlé ici de la peur que le chancelier avait de la mort et si nous avons fait mention de ses derniers moments, c’est parce que nous voulions présenter sous son vrai jour le fond de son caractère qui exerça une grande influence dans la manière dont il a résolu les questions religieuses et politiques. Kaunitz était encyclopédiste. Pendant qu’il était ambassadeur d’Autriche à Paris, Jean-Jacques Rousseau remplit pendant quelque temps les fonctions de secrétaire auprès de sa personne. Il était dans les meilleurs termes avec Voltaire et nous avons publié ici pour la première fois une lettre qu’il a adressée a Voltaire. Le philosophe de Ferney faisait grand cas des flatteries des princes et des grands, et Kaunitz de son côté tenait beaucoup a la faveur du choeur des „philosophes“ d’alors; les messieurs connaissaient leurs besoins réciproques et ils cherchaient à les satisfaire mutuellement.
Cobenzl Jean-Philippe naquit à Laibach le 28 mai 1741 et mourut a Vienne le 30 août 1810. En 175.5 il
entra dans l’académie de Savoye à Vienne; au 1759 il termina ses études à Salzbourg.
Sous la direction de son oncle Jean-Charles-Philippe Cobenzl alors ministre dans les Pays-Bas, il servit d’abord dans la Chambre des comptes au Conseil des finances. Appelé plus tard à Vienne, il projeté un plan pour l’amélioration des recettes douanières. En 1777 il accompagna l’Empereur Joseph en France. Cette publication renferme des lettres sur ce voyage. Son cousin le comte Jean-Louis *) étant tombé subitement malade , il fut envoyé pour le remplacer au congrès de paix de Teschen. A son retour il fut élevé à la dignité de vice-chancelier
aulique et d’Etat en récompense de ses bons services; en 1783 il fut fait grand-croix de l’ordre de St.-E tienne; en 1792 il reçut l’ordre de la Toison d’or. En 1789 Joseph l’envoya en mission intime au Brabant, pour entrer en négociation avec les Nerlandais révoltés, mais sa mission resta sans résultat.
Il se rendit ensuite en Luxembourg, pour y rétablir tout sur l’ancien pied comme au temps de Marie-Thérèse.
Nous avons reproduit ici les négociations entre Cobenzl et Joseph sur la plupart des événements susindiqués.
9 Jean-Louis Cobenzl est né à Bruxelles 1753 et mort à Vienne le 23 février 1809. 11 fut ambassadeur à Copenhague, à Berlin et à St.-Pétersbourg en 1779. En 1797 il signe la paix de Campoformio, en 1801 il signe avec Bonaparte la paix de Lunéville, et fut depuis chancelier de l’Etat jusqu’en 1805. En 1774 il épousa la comtesse Jeanne Montelabate, hérétière de la grande seigneurie de Napagedl en Moravie.
Après la mort de Joseph nous retrouvons encore souvent Cobenzl sur la scène diplomatique.
En 1795 il signa le traité avec l’Angleterre et la Russie; en 1797 il négocia avec Bonaparte à Vienne.
Il fut également en qualité de ministre plénipotentiaire autrichien délégué au congrès de paix de Rastadt.
Lorsque après la paix de Lunéville l’on dut opposer un diplomate habile au ministre Talleyrand, c’est encore Cobenzl qui fut envoyé en France, où Bonaparte ne lui fit pas un bon accueil. En 1803 il quitta Paris pour retourner à Vienne, où il mourut le 30 août 1810. Il était le dernier rejeton de sa famille. Il possédait des grandes terres en Illyrie qu’il légua au comte Coronini, descendant de la comtesse Cassandra, fille d’un comte Jean-Caspar Cobenzl (née en 1669, morte en 1742), mariée au dit comte Coronini. Voir pour plus amples détails sur les comtes Cobenzl le Dictionnaire biographique de la Maison d'Autriche par chevalier Constantin de Wurzbach, Vienne 1857, 2 vol., pag. 392; et sur les hommes rénommés de cette famille le grand Dictionnaire de Conversation de Meyer, Hildburghausen 1847, 7 tom., pag. 901. Biographie universelle, ancienne et moderne. Paris, Michaud, 1813. Tom. 9e, pag. 149:
„Chargé en 1790 de négocier avec les chefs de l’insurrection des Pays-Bas , les états refusèrent de le reconnaître et il se réfugia à Luxembourg, où il montra beaucoup de faiblesse, surtout dans une déclaration par laquelle il révoquait au nom de l’Empereur tous les édits qui avaient été cause des troubles. a
L’éditeur ne remplit qu’un devoir très-agréable envers le célèbre historien Mr. le chevalier d’Arneth, conseiller aulique et directeur des archives de la maison impériale, en le remerciant sincèrement de la générosité avec laquelle il a bien voulu lui donner inspection des manuscripts, qui concernent un espace de temps dont Mr. d’Arneth s’occupe actuellement lui-même.
Ces correspondances puissent-elles contribuer à éclaircir la scène politique et les personnes qui durant ces années-là y ont joué un rôle plus ou moins important.
S. Brunner.
DE
L’EMPEREUR JOSEPH II
AVEC