‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 1 sur 229 · II BALZAC · texte numérisé non relu

II BALZAC

morale, que les adversaires des grandes renommées tâchent toujours de mettre de leur parti. Je ne sais si, à aucune époque, il y a eu en France un peintre de mœurs qui n'ait pas été accusé de faire scandale, et quelle littérature sortirait des principes sévères qu'on veut imposer aux écrivains ; si ceux qui les professent se mettent à l'œuvre, réussirontils à prouver, par exemple, que Balzac s'est trompé quand il a cru que le roman de mœurs ne peut se passer de contrastes, et qu'on n'instruit pas les hommes par la seule peinture de leurs vertus?...

Je n'ai ni le pouvoir ni la volonté d'appeler de ces arrêts, et je ne prétends pas ici défendre mon frère. Le temps, qui a consacré tant de génies contestés ou insultés à leur époque, lui assignera sa place dans la littérature française. Rapportons-nous-en à ce juge, le seul qui soit impartial et infaillible.

LAURE SURVILLE, née BALZAC.

Paris, le 15 janvier 1856.

Mon frère est né à Tours le 16 mai 1799, jour de saint Honoré. Ce nom plut à mon père, et, quoiqu'il fût sans précédents dans les familles paternelle et maternelle, il le donna à son fils.

Ma mère avait perdu son premier enfant en voulant Tallaiter. On choisit, pour le petit Honoré, une belle nourrice qui demeurait à la porte de la ville, dans une maison bien aérée et entourée de jardins. Mon père et ma mère furent si satisfaits des soins de cette femme, quMls me firent élever aussi par elle et lui laissèrent mon frère après son sevrage. Il avait près de quatre ans quand nous revînmes ensemble à la maison paternelle.

La belle santé d'Honoré préserva notre mère de toutes ces inquiétudes latentes qui éveillent les tendres sollicitudes et inspirent ces gâteries si chères aux enfants; ils ne jouaient pas à cette époque le rôle important qu'on leur impose aujourd'hui dans beaucoup de familles. On ne les mettait pas en scène, on les laissait enfants et on les formait avant tout au respect et à Tobéissance envers leurs parents. Mademoiselle Delahaye, chargée de nous, eut peut-être trop de zèle à cet endroit, car, avec le respect

Page 1