IV BALZAC
et l'obéissance, elle nous imprimait aussi la crainte. Mon frère se souvint longtemps des petits effrois qui nous saisissaient quand elle nous conduisait le matin dire bonjour à notre mère et quand nous entrions dans son salon pour lui souhaiter le bonsoir. C'était pour nous comme des cérémonies solennelles, quoiqu'elles se répétassent tous les jours! Il est vrai que, par des signes convenus, ma mère voyait, soi-disant sur nos visages, les petits méfaits que nous avions pu commettre et qui nous valaient de sévères réprimandes de sa part, car elle seule nous punissait ou nous récompensait.
Honoré ne fut donc ni transformé en prodige, ni adulé dans cet âge où l'on ne comprend encore Tamour de ses parents que par des baisers et des sourires ; s'il trahit de bonne heure quelques-unes des qualités qui devaient le rendre illustre, nul ne le remarqua ni ne s'en souvint. C'était un charmant enfant : sa joyeuse humeur, sa bouche bien dessinée et souriante, ses grands yeux bruns, à la fois brillants et doux, son front élevé, sa riche chevelure noire, le faisaient remarquer dans les promenades où l'on nous conduisait tous les deux.
La famille réagit tellement sur le caractère des enfants et exerce de si grandes influences sur leur sort, que quelques détails sur nos parents me paraissent ici nécessaires; ils expliqueront d'ailleurs les premiers événements de la jeunesse de mon frère.
Mon père, né en Languedoc en 1746, était avocat au conseil sous Louis XVI. Sa profession le mit en relation avec les notabilités d'alors et avec des hommes que la Révolution fit surgir et rendit célèbres. Ces circonstances lui permirent, en 1793, de sauver plus ' d'un de ses anciens protecteurs et de ses anciens amis. Ces services dangereux l'exposèrent, et un conventionnel très-influent, qui s'intéressait au citoyen Balzac, se hâta de l'éloigner du souvenir de Robespierre en l'envoyant dans le Nord organiser le service des vivres de l'armée.