A M. CHARLES GOSSELIN, A PARIS
Paris, août 1833.
Monsieur,
Le procès que j'ai eu à soutenir contre Mame, libraire, a été pour moi un cas de force majeure, qui m'a empêché de faire le Privilège dans les termes que j'avais pris; néanmoins, si cette affaire que nous pourrions soumettre amiablement à des arbitres faisait discussion, je puis, encore, en cessant toutes mes relations, fournir de la copie avant le dernier délai.
Mais, monsieur, il y a, je crois, un moyen d'accorder parfaitement vos intérêts et les miens.
En vertu de la sentence rendue contre Mame, et par suite d'arrangements onéreux pris avec MM. Dieulouard et BouUand, je suis rentré, il y a deux jours, dans tous mes droits sur les Scènes de la Vie privée et sur les Scènes de la Vie parisienne ; en sorte que le grand ouvrage des Études des moeurs au xix^ siècle est libre. Il y aurait donc lieu, si vous vouliez l'entreprendre, à combiner un
1. Le troisième dizain des Contes drolatiques ne parut réellement qu'en 1837.
marché qui éteindrait mes obligations littéraires. Le désir que vous m'avez témoigné de publier les Sct:NES de la Vie priv/^e peut subsister encore. Si cette affaire vous convenait, il faudrait que vous eussiez la complaisance de venir me voir incontinent, parce que, d'après les termes de mes conventions relatives aux indemnités, je suis obligé d'avoir une solution sur cette affaire le 20 de ce mois.
Vous savez que cette publication comporte douze volumes inoctavo, dans lesquels se trouvent six volumes de réimpression de livres, trois de réimpression d'ariicles, et trois inédits; que l'ouvrage est divisé en quatre séries :
Les Scènes de la Vie privée,
— DE LA Vie de province,
— DE LA Vie parisienne,
— DE la Vie de campagne.
S'il ne vous convenait en aucune manière de faire cette publication, répondez-moi promptement, parce que plusieurs personnes me l'ont déjà demandée.
Agréez, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
a m. CHARLES DE BERNARD, A BESANÇON.
Paris, août 183 3.
Monsieur,
J'ignore si vous êtes à Besançon; mais, dans le doute, je vous écris encore. Dimanche 22, je pars pour Besançon par la malle, j'userai mardi matin, pour peu de temps; mais, pendant ce peu de temps, je désirerais vous voir, vous parler de quelque chose qui demande la connaissance du pays et qui m'est personnel, comme aussi de quelque chose qui pourrait vous être agréable.
Si cette lettre vous trouve à Besançon, auriez-vous la complaisance de me faire assurer une place dans la voiture qui peut aller
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le plus rapidement et le plus immédiatement à Neuchatel? Vous m'obligeriez infiniment. A mardi donc !
Agréez, je vous prie, mille témoignages d'estime et de considération la plus distinguée.
AU MÊME
Neuchatel, fin de septembre 1833.
Mon cher monsieur de Bernard,
J'aurai le plaisir de vous revoir mercredi, 2 octobre. Voulez-vous avoir l'obligeance de me retenir une place à la malle pour Paris? Je désire bien vivement que vous ayez quelque chose à me dire de votre plan, si toutefois vous avez travaillé.
J'ai été très-heureux ici. Je suis très-content de ce que j'ai vu, le pays est délicieux ; mais vous savez que Jupiter a deux tonneaux et que les dieux n'ont point de faveurs qui soient pures.
Il me semble que je vous ai bien peu remercié de la bonne journée que vous m'avez donnée; mais j'espère vous prouver que je ne suis point un ingrat.
A mercredi donc; vous devez penser que j'aurai bien du plaisir à vous revoir, vous qui avez fait que mon voyage à Besançon n'a pas été inutile et que j'y ai trouvé du plaisir.
Trouvez ici mille compliments affectueux et les obéissances d'une personne qui aime à se dire
Tout à vous.
A MADAME ZULMA GARRAUD, A ANGOULÊME
Neuchatel, fin de septembre 1833.
Je viens de reconduire le grand Borget jusqu'à la frontière des États souverains de cette ville. Vous avez été, comme bien vous le penserez, de tiers dans notre longue et bonne causerie d'amitié. Nous vous aimons bien, et nous sommes l'un et l'autre d'une nature canine comme fidélité.
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Co que vous désiriez est arrivé. Je n'ai pas pu trouver mon papier à Besançon, et l'homme de Besançon à qui j'ai parlé d'Angoulême et de M. Calluau m'a dit que c'était possible là \ Mais je suis si pressé d'affaires et de travaux, que je ne pourrais aller vainement (le mot concerne le papier) à Angoulême. Et Auguste, qui sait toute l'affection que j'ai pour vous et quel bonheur est pour moi d'aller quelques jours à la Poudrerie, m'a conseillé de vous écrire par avance au sujet de la manutention de notre papier. Si M. Calluau peut entreprendre cette fourniture, alors j'irais vous voir et conclure le marché d'après ce que vous nous direz. Sinon, je resterai à Paris à cuisiner les premières livraisons de notre entreprise, et à terminer mes obligations littéraires que l'on m'a faites si pesantes.
Paris, 5 octobre.
J'achève ici la lettre commencée à Neuchatel. Figurez-vous qu'au moment où je m'étais bien acoquiné près du feu, pour vous écrire longuement et répondre à votre bonne dernière lettre, on est venu me chercher pour aller voir des sites, et cela a duré jusqu'à mon départ, qui a eu lieu le l^*" octobre. Je suis resté quatre jours en route, et me voilà ici, bien fatigué.
Je ne vous en dirai pas davantage dans cette lettre, car vous trouverez, bureau restant, chez M. Sazerac, une petite caisse ou paquet contenant votre boîte à papiers. Prenez garde en défaisant ce paquet : la clef est enveloppée dans un papier, et, comme elle est petite, vous la pourriez perdre.
Vous trouverez dans cette boîte une lettre où je vous explique tout ce qui concerne M. Calluau.
Ceci n'est alors que la lettre d'avis, et, comme elle précède l'autre, je vous prie de trouver ici mille tendres témoignages d'amitié. Tâchez que je vous aille voir. Je serais bien enchanté que notre papier se fît à Angoulême. Une bonne poignée de main au commandant.
1. Il s'asçissait de faire fabriquer du papier pour une édition des œuvres de Balzac. Ce projet n'eut pas de suites.
Paris, 5 octobre au soir, 1833.
Je VOUS écris, comme vous le voyez, sur le plus joli papier du monde, et je vous enverrai ma lettre dans un papier à enveloppe qui est bien ce qu'il y a de plus fashionable! Est-ce le vôtre? Je ne sais, je l'ai trouvé ici ; il avait été apporté par un inconnu qui n'a pas voulu dire de quelle part il m'était envoyé.
De vous, cela m'étonnerait, car vous savez combien je vous aime, combien je prise et vos sentiments et votre admirable noblesse d'âme, et nous sommes, je crois, plus élevés que ne le sont ces petits mystères. Il faut que ce soit quelque autre personne ; et, si cela était, je ne voudrais pas être en reste. Je ne puis consentir à recevoir que de vous, que j'aime bien, et je voudrais vous offrir tant de choses et tant d'amitié, que vous fussiez toujours endettée avec moi. Si donc ce n'est pas vous qui m'avez envoyé ce papier, tâchez de découvrir qui, pour que je m'acquitte. Si c'était vous, je pense qu'il y aura eu quelque malentendu, nous n'en parlerons plus.
Votre sachet à parfumer n'est pas dans cette boîte, parce qu'il n'est point encore fait; je vous l'enverrai plus tard. Écrivez-moi vite, que je sache si ce papier vient de vous; car, d'une autre, il me serait insupportable, précisément parce qu'il me plaît beaucoup.
Maintenant, venons au fait de notre entreprise.
Borget y prend, dans l'action de M. Surville, deux coupons de chacun trois mille francs, et ma mère et Surville trois de même .«orame; j'en ai un que je garde pour mon compte; cela fait six coupons; il en reste donc trois, l'action se composant de neuf coupons de trois mille francs. Sur ces trois, ma mère est, je crois, dans l'intention d'en prendre deux pour mon frère; il n'en reste plus qu'un de trois mille francs. Borget vous portera une copie de notre acte de société. Vous verrez si cette portion d'action vous convient; j'aurais vu avec bien du plaisir que le commandant Périollas et vous participassiez à cette affaire, car elle est aussi sûre qu'une
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spéculation peut Têtre. Dans cet état de cause, consultez-vous, et, si vous trouviez la dose d'intérêt trop faible, je pourrais arranger cela avec ma mère.
Voici maintenant l'affaire du papier. Ayez la bonté d'aller voir M. Galluau et proposez-lui les conditions de notre fourniture :
1° Il nous faut du papier mécanique de deux pieds onze pouces de long sur deux pieds sept pouces de large, la rame composée de cinq cents feuilles et pesant de vingt-huit à trente livres. Nous ne voulons pas payer plus de cinquante à soixante centimes la livre. Quant à la confection, je vous envoie un échantillon pour le blanc et la fabrication; c'est l'échantillon d'un papier à soixante-cinq centimes la livre qu'on nous a proposé. Une économie d'un sou par livre nous ferait faire toute la France pour la chercher, car notre affaire gît dans la prodigieuse économie des moyens. Cela posé, si i\I. Calluau fait l'affaire, il nous fabriquera comme spécimen une main de papier à laquelle toute sa fourniture devra être semblable. Nous payerons comptant à la remise du papier. II nous en faudra, pour commencer, cent vingt rames par mois; la fourniture pourra se doubler au bout de deux mois, se tripler dans le semestre. Il devra toujours nous tenir approvisionnés de cent quarante rames en magasin, vérifiées et disponibles, afin que nous ayons devant nous une masse à prendre avant d'augmenter notre fourniture, pour ne pas manquer nos affaires, au cas où il nous faudrait du papier du jour au lendemain.
Nous aurons besoin d'un premier envoi du 15 novembre au 1" décembre.
Si ces préliminaires lui conviennent, nous ferons ici, mes deux associés et moi, un projet de marché, en y joignant une feuille modèle, et j'arriverai courrier par courrier à Angoulême.
Soyez assez bonne pour vous occuper sans retard de cette affaire, vous et M. Carraud, afin que j'aie une réponse très-promptement; notre entreprise exige une célérité d'enfer.
J'ai à vous parler de vous, de moi, mais le temps me manque pour tout. J'espère aller à Angoulême, et nous aurons une ou deux bonnes journées de causerie; mais je n'attendrai pas ce voyage pour vous dire tout ce qu'il y a de tendre reconnaissance dans mon âme pour votre dernière lettre, et avec quelle force les ennuis
littéraires me font me réfugier dans le cœur de ceux qui m'aiment, pour y trouver des consolations. Vous ne savez pas comment le Médecin est accueilli? par des torrents d'injures! Les trois journaux de mon parti qui en ont parlé l'ont fait avec le plus profond mépris pour l'œuvre et pour l'auteur; les autres, je ne sais; mais cela me fait peu de peine. Vous êtes mon public, vous et quelques âmes d'élite auxquelles je veux plaire; mais vous surtout, que je suis si fier de connaître, vous que je n'ai jamais vue ni entendue sans avoir gagné quelque chose de bon, vous qui avez le courage de m'aider cà arracher les mauvaises herbes dans mon champ, vous qui m'encouragez à me perfectionner, vous qui ressemblez tant à l'ange auquel je dois tout; enfin, vous si bonne pour mes mauvaisclés ! Moi seul sais avec quelle rapidité je vais à vous; j'ai recours à vos encouragements, quand quelque pointe m'a blessé; c'est le ramier regagnant son nid. Je vous porte une affection qui ne ressemble à aucune autre et qui ne peut avoir ni rivale ni analogue. Il fait si beau, si bon près de vous ! De loin, je puis vous dire, sans crainte d'être mis au silence, tout ce que je pense sur votre âme, sur votre vie. Mon Dieu, personne plus que moi ne souhaite que, pour vous, le chemin d'ici-bas soit beau; je voudrais vous envoyer toutes les fleurs qui vous plaisent, comme souvent j'envoie au-dessus de votre tête les vœux les plus ardents de bonheur. Oui, pensez qu'il y a dans ce Paris si volcanique un être qui pense souvent à vous, à tout ce qui vous est cher; qui voudrait écarter de vous tout ce qui peut offenser dans la vie, et qui vous apprécie à toute votre valeur; enfin, un être dont le cœur toujours jeune est plein de réelle amitié pour vous, un cœur qui ne se révèle dans tout ce qu'il peut avoir de bon qu'à vous et à quelques-unes de ces femmes qui comprennent les douleurs.
J'ai encore à corriger bien des fautes dans le Médecin; il faut encore écouler une édition avant celle à vingt sous, car je ne veux populariser qu'une œuvre aussi parfaite qu'il me sera donné de la faire.
Allons, encore quelques mois de travaux et j'aurai fait un grand pas. Cet hiver, je finirai plusieurs œuvres qui me mettront peut-être hors de toute ligne. Après Lambert et le Médecin de campagne, je donnerai, toujours dans cette même voie, les Souffrances
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(k l'iiivcnleur, Hisloire d'une idée heureuse^ et Char liirolkaa. Quand ces trois grandes œuvres seront finies, peut-être aurai-je mérité l'un de ces bienveillants regards que vous m'adressez et que je compte parmi mes plus douces, mes plus précieuses récompenses; car je vous mets au nombre des plus parfaites créatures qui consolent d'être au monde.
Il faut vous quitter, vous dire adieu, quand j'ai encore tant de choses à vous dire. Mille gracieux témoignages d'amitié au commandant. F'aites que je puisse vous voir d'ici à huit jours.
Baisez Ivan au front pour moi.
GXVII.
A MADAME LA DUCHESSE d'aBRANTÈS, A VERSAILLES.
Paris, 18 33.
Je trouve, à mon retour, au lieu du grand secret, une lettre, venue trop tard avant mon départ pour que je la lusse, — je ne suis pas rentré chez moi le dimanche. Comment avez-vous besoin de mon autorisation pour parler en bien du Médecin de campagne, quand tout le monde en parle en mal, de son autorité privée?
Ce petit mot est pour vous envoyer mille témoignages d'amitié; je vous récris pendant que l'on me prépare mon bain : j'ai fait quatre jours et quatre nuits de route dans une espèce de poulailler, faute de place. Je ne sais qui fait que, sur les routes de Suisse, il y a des trente voyageurs qui attendent des places dans toutes les villes. Je suis brisé par le plus infructueux des voyages, mais qui m'a enchanté; jamais je n'ai vu de plus ravissants pays que ceux que j'ai admirés; le Val-de-Travers semble fait pour deux amants.
Mille tendres amitiés ; à bientôt. Ne dites mon retour à personne, car j'ai pour dix jours de travail forcé, pendant lesquels je vais être comme le ver faisant son trou dans une poutre.