L'École des ménages
CORRESPONDANCE. 30i
mieux dire, de génie critique, vous seriez fière de vous-même, quoique vous préfériez laisser ce senliment-là à vos amis.
Oui, — ne vous défendez pas, ne faites pas votre peiit geste familier, ne couvrez pas vos yeux de vos petites mains rondes et blanches,
- nos plus renommés critiques contemporains n'auraient pas été plus savants, et vous m'avez si bien fait réfléchir que je suis occupé à remanier mes idées là-dessus. Vous me croirez , car vous savez que, si je suis de bonne foi en toute chose, je le suis surtout en art, que je n'ai rien des niaiseries paternelles qui mettent un si cruel bandeau sur les yeux de tant d'auteurs, et que, si la Vieille Fille ne valait rien, j'aurais le courage de la retrancher de mon œuvre.
J'ai bien ri de ce que vous me mandez sur les héritiers millionnaires de la Russie, et ce conle qu'on vous a fait a été dit et inventé aussi à Milan ; on a soutenu mordicus que j'y venais épouser une héritière immensément riche, la fille d'un marchand de soies; il n'est vraiment pas de conte ridicule duquel je ne sois l'objet, et je vous amuserai bien en vous les disant tous quand je vous verrai. Vos trois excellentes lettres, lues coup sur coup, m'ont baigné l'âme d'affections pures et douces, comme l'eau bienfaisante de la Seine me rafraîchissait le corps, et j'avais encore plus besoin, croyez -le bien, de parcourir ces pages pleines de votre adorable petite écriture que de me délasser physiquement de mes fatigues. Cependant j'avaisfait un voyage horriblement beau; il est bon de l'avoir fait, mais c'est comme notre déroute de Russie : heureux qui a vu la Bérésina et qui se (trouve sur ses jambes sain et sauf!
J'ai passé le Saint-Gothard avec quinze pieds de neige sur les sentiers par lesquels je l'ai traversé, attendu que la route n'était même pas visible dans la personne des hauts piquets qui l'indiquent, que les ponts jetés sur les torrents ne se voyaient pas plus que les torrents eux-mêmes. J'ai failli périr plusieurs fois malgré onze guides; j'ai gravi le Saint-Gothard à une heure du matin par une lune sublime; j'y ai vu le lever du soleil dans les neiges; il faut avoir vu cela dans sa vie ; je l'ai descendu si rapidement, qu'en une demi-heure je suis passé, de vingt-cinq degrés de froid qu'il faisait au sommet, à je ne sais combien de degrés de chaleur dans la vallée de la Reuss; j'ai eu les horreurs du pont du Diable, et, vers quatre heures, je traversais le lac des Quatre-Cantons. Vous voyez
que j'ai renoncé à aller par Berne et Neucliatei ; je suis revenu par Lucerne et Bâle. J'avais pris par le Tésin et Gôme; j'ai cru cette route économique de temps et d'argent, et j'ai, au contraire, dépensé énormément de l'un et de l'autre; mais j'en ai eu pour mon argent : c'est un superbe voyage/, il me reste à le faire en étépour revoir ces belles choses sous un nouvel aspect. Ainsi, mon excursion a été comme un rêve, mais un rêve où se trouvait la figure de mon fidèle compagnon, celui dont je vous ai déjà parlé et qui n'a jamais souffert du froid.
Me voilà revenu sérieusement à mes travaux, je vais faire paraître coup sur coup ; la Femme supérieure, Gambara; j'achèverai les Illusions perdues, puis la Haute Banque et les Artistes. Après, j'irai sans doute vous voir au milieu de vos steppes, ou peut-être parviendrai-je à faire une pièce de théâtre approuvée par vous et dont le succès finira mes angoisses financières. Tel est mon plan de campagne, bella car a contessina.
12 juin.
J'ai été bien égoïste, j'ai commencé par parler de moi, en répondant aux premières choses qui m'ont frappé dans vos lettres, et je devais dire d'abord combien j'ai été heureux de vous voir quitte enfin du déplorable et sublime métier de garde-malade que vous avez exercé si courageusement et si heureusement. Vous m'avez fait un reproche de dureté qui m'a été bien sensible, pour une phrase ; cette phrase n'était, croyez-le, qu'une expression de mon désir de vous voir devenir de plus en plus parfaite, et peutêtre ce désir était-il quelque chose d'insensé, car des contrastes sont parfois nécessaires dans un caractère accompli. Quoi qu'il en soit, je ne me plaindrai plus, même quand vous m'accuserez injustement, en songeant qu'une amitié aussi sincère et aussi vieille que la nôtre ne peut être agitée qu'à la surface.
On va sans doute publier une livraison nouvelle des Études philosophiques, celle où sont les Ruggicri; j'ai revu les endroits que vous me signalez et j'en ai reconnu les côtés faibles ; en les relisant, j'ai trouvé qu'ils se ressentaient de l'état d'angoisse où j'étais en les écrivant, et de la faiblesse d'une tête qui avait trop produit. Vous n'avez que trop raison, il y aura beaucoup à retoucher. J'ignore
COKUESPONDANCE. 303
ce qu'on aura dit de cette pauvre préface d'un livre qui s'appelle Illusions perdues; je vais faire la suite et compléter l'œuvre.
Votre existence solitaire et monotone, que vous me dépeignez avec tant de charme et de poésie, me tente beaucoup. C'est surtout après un voyage comme le mien qu'un pareil récit a du prix. Je vous dois le seul rire un peu homérique auquel je me sois laissé aller depuis longtemps; que vous êtes bonne de m' avoir communiqué ce passage de votre lettre à votre cousine en réponse a la sienne, dont vous avez eu la bonté de me copier les sucreries d'oratoire! En dépit de vos admirations pour elle, je continue à vous affirmer que vous êtes dans la plus complète erreur en croyant être aimée d'elle. Je ne crois pas cette femme-là sincère; je ne sais en vérité que lui répondre, car je suis aussi bête quand je n'ai rien dans le cœur, que je le suis souvent quand il est trop plein.
A LA MÊME
Paris, 15 juin 1838.
Voilà huit jours que je suis de retour, et voilà huit jours que je fais de vains efforts pour reprendre mes travaux; ma tête se refuse à tout travail intellectuel, je la sens pleine d'idées et rien ne peut en sortir; je suis incapable de fixer ma pensée, de la contraindre à considérer un sujet sous toutes ses faces et à en déterminer la marche. Je ne sais quand cette imbécillité cessera, mais peut-être est-ce l'accoutumance qui me manque. Quand un ouvrier a laissé ses outils pendant quelque temps, sa main s'est engourdie, elle a fait pour ainsi dire divorce avec l'outil ; il faut qu'il recommence petit à petit cette fraternité due à l'habitude et qui lie la main à l'outil, autant que l'outil à la main.
1 8 juin.
Je suis allé hier au soir voir la Camaraderie , et je trouve beaucoup d'habileté dans cette pièce. Scribe connaît le métier, mais il ignore l'art. U a du talent, mais il n'a pas le génie dramatique, et, d.'ailleurs, il manque complètement de style J'ai rencontré Taylor, le
commissaire royal près le Théâtre-Français, qui vientdc rapporter, pour un million, quatre cents tableaux d'Espagne, et des plus beaux. En quelques minutes, il a été convenu qu'il se chargerait de faire recevoir, répéter et jouer une pièce de moi au Théâtre- Français, sans que, jusqu'au moment de nommer l'auteur, on put en savoir le nom, me donner autant de répétitions que j'en voudrais , enfin m'épargner les ennuis qui accompagnent la réception et la représentation d'une pièce. Maintenant, laquelle faire? Oh! combien quelques conversations avec vous me seraient nécessaires, car vous êtes la seule personne, à présent que je suis séparé par la mort de l'amie qui avait élevé, suivi, fortifié mes essais, vous êtes le seul être et le seul conseil en qui j'aie foi. Oui, les personnes de qui le cœur est aussi noble que la naissance, qui • ont contracté l'habitude des nobles sentiments et des choses élevées en tout, celles-là seulement devraient être mes juges et mes critiques. Voici déjà quelque temps que je me suis habitué à penser avec vous, à vous mettre en second dans mes idées, à vous les communiquer telles qu'elles me viennent, en vous en soumettant la direction, et vous ne sauriez croire quelle douceur j'éprouve, après cette lacune de voyage, à venir vous dire, comme jadis, la vie de ma pensée; car, pour celle du cœur, il n'en est pas besoin, malgré certains passages mélancoliques et pénibles que j'eusse voulu retrancher de mon existence et pour lesquels je suis sûr d'avance de votre indulgente pitié; vous savez trop bien que tout ce qui n'est pas vous n'est que surface, sottise et vains palliatifs de l'absence. Les âmes haut situées ne changent pas ; comme les cimes que je viens de voir tantôt, les nuages les couvrent, les accidents de la lumière et du jour les éclairent différemment, mais leur neige reste pure, éclatante, éternelle...
Adieu pour aujourd'hui, car il faut que je compulse mes pensées sur le théâtre et que je me mette à voyager dans les limbes dramatiques pour savoir à quoi je donnerai la vie ou la mort. Si cette affaire est de la dernière importance pour mes intérêts financiers, elle n'est pas moins grave pour ma réputation d'écrivain. Je vais fermer ma lettre pour vous l'envoyer. Si j'ai manqué à vous écrire pendant mon voyage, vous vous apercevrez à la fréquence de mes lettres que je sais réparer les fautes d'omission.
CORRESPONDANCE. 30o
La loi sur la garde nationale va me faire prendre un parti violent, celui de me mettre dans une campagne à deux lieues de Paris. Mais, cette fois, je serai dans une maison à moi. Puis me voici obligé très-sérieusement à travailler mes seize heures par jour, pendant trois ou quatre mois. Si au moins les signatures de complaisance données à cette pauvre bête de Werdet ne me causaient pas de chagrin, je serais presque tranquille sous le rapport financier.
A bientôt; vous aurez encore une longue lettre cette semaine. Mes souvenirs à tout ce qui vous entoure : vous saurez distinguer ce qu'il y a là de moins indigne de vous pour vous.
A MADAME ZULMA CARRAUD, A FRAPESLE
M. H. de Balzac, aux Jardies, par Sèvres {Seine-et-Oise).
Voilà mon adresse pour bien longtemps, trois fois chère, car ma maison est presque achevée, et j'y demeure. Trois chambres au-dessus l'une de l'autre: le rez-de-chaussée faisant salon, le premier chambre à coucher et le second mon cabinet de travail; le tout, mis en communication par une échelle à laquelle on donne le nom d'escalier, compose l'habitation de votre ami. Tout alentour une allée qui serpente, dans un petit arpent de Paris, et entourée de murs, mais où l'on ne plantera des fleurs, des arbres et des arbustes qu'au mois de novembre prochain. Puis, à soixante pieds de là, un corps de logis où sont les écuries, remises, cuisines, etc., un grand appartement et des chambres de domestiques; voilà les Jardies.
Le bâton de perroquet sur lequel je suis perché, le jardinet et le bâtiment des communs, tout est situé au milieu de la vallée de Ville-d'Avray, mais sur la commune de Sèvres, côte à côte avec l'embarcadère du chemin de fer de Versailles, sur le revers du parc de Saint-Gloud, à mi-côte, au midi ; la plus belle vue du monde, une pompe que doivent envelopper des clématites et autres plantes xxiv. 20
grimpantes, une jolie source, le futur monde de nos fleurs, le silence et quarante-cinq mille francs de dettes de plus! Vous comprenez! Oui, la folie est faite et complète! Ne m'en parlez pas, il faut la payer, et maintenant je passe les nuits!
J'ai été en Sardaigne, je ne suis pas mort, j'ai trouvé les douze cent mille francs que j'avais devinés, mais le Génois s'en était déjà emparé par un biglietto reale expédié trois jours avant mon arrivée. J'ai eu comme un éblouissement, et tout a été dit. Je suis resté trois mois à finir les affaires du comte Visconti, pour que mon voyage ne fût pas inutile, et suis revenu depuis un mois, accablé d'affaires, de travaux et de distractions. Chaque bout de terre : qu'il me faut comporte dix propriétaires, dix contrats, dix négociations. Je suis dans un guêpier et ne puis ôter qu'une guêpe à la fois. Je vous raconterar mon voyage quelque jour; il est curieux, allez!
Je mène de front à la fois le théâtre et la librairie, le drame et le livre. C'est vous dire pourquoi je ne vous ai pas écrit; mais ce que je puis vous dire, c'est le plaisir que m'a fait votre souvenir digne des amis du Monomotapa.
Je sais qu'Auguste arrive; il a éprouvé beaucoup de déceptions, et je voudrais qu'il trouvât ce que je lui dois, afin de lui prouver que je comprends tout ce que vaut un ami comme lui et un cœur comme le sien. C'est en tête de mes obligations ; quoique je sois étreint par une nécessité qui n'a jamais desserré un seul bouton de sa camisole d'acier depuis ma naissance, j'ai plus que jamais foi dans mon travail; j'ai promesse de yingt mille francs d'un théâtre pour la pièce que je fais, et je vais organiser mes travaux dramatiques sur la plus grande échelle, car là désormais est la recette. Les livres ne donnent plus rien.
Voilà le bulletin de ma situation. Tout est pire, le travail et la dette. Je suis seulement moins chèrement et plus près de. Paris que je ne l'étais partout où je l'ai habité. Dix minutes et dix sous m'y conduisent à tout moment. Je ne crains plus ni visites ni dérangements et suis chez moi. Là, tout est bonheur. Aussi ai-je puisé dans cette manière de vivre une énergie nouvelle, car je veux être ainsi, isolé mais tranquille à tout prix. Tout est préparé pour une vie . médiocre comme pour une vie élégante, pour la vie des amis et";
réloignement des faux sentiments. A cinq cents pas des Jardies commencent les bois de Versailles, où je vais à pied en me promenant. Vous ne sauriez croire combien tout est frais, joli, et combien tout sera gracieux autour de moi en quelques années; mais il faut énormément gagner d'argent.
Addio, cara! une autre fois, je vous en dirai plus long. Aujourd'hui, je suis pressé. Je ne voulais que répondre au pressement délicat de vos mains soyeuses, et je vous ai écrit presque quatre pages ; mais le moyen de faire autrement avec une sœur ! Je souhaite vivement le succès de ce que vous me dites, et vous voyez pourquoi par ma lettp, hélas!... Maintenant que je vais imiter Frapesle, je n'irai plus me reposer là; mais j'irai vous voir et j'aurai le mérite d'y aller bien entièrement pour vous. J'avais quelques scrupules de cœur en m'y délassant de Paris et y faisant la convalescence de ma cervelle fatiguée.
Baisez Yorik au front. Mille gracieuses choses au commandant. Ne m'oubliez pas dans votre prochaine lettre auprès de notre ami Périollas. Quant à vous, je vous baise saintement les mains et ne vous parle plus d'une amitié qui vous est connue. Addio, a rivedersi. Dites au commandant que je puis, à présent, exiger visite pour visite. J'ai une chambre d'ami, ou j'aurai, car les plâtres sont encore trop frais pour habiter, et je suis là malgré le médecin.
Tout à vous de cœur.
CXGII.
A LA MÊME
Les Jardies, 1838.
Cara,
Mille tendres mercis pour votre bonne lettre; car, quelque pressé que soit ce pauvre laboureur, il gardera plutôt son grain à la main pour venir dire à una aussi vive et sérieuse amitié : u Je la sens par tous les pores ! »
N'ayez aucun remords des heures de Frapesle; ils étaient deux contre moi là-bas, et le Génois s'était mis en règle dès mon départ par la corruption auprès des gens de cour; le mal était fait quand je suis parti.
Ce serait un des bonheurs de ma vie d'avoir M. Périollas auprès de moi ; c'est un de ces caractères que j'ai remarqués, estimés, et il y en a très-peu. Il a eu un élan, un jour, en apprenant mes malheurs, que j'ai compté comme dix ans d'amitié; aussi, malgré la rareté de nos entrevues, avais-je le projet d'inscrire son nom comme celui du commandant en tête de quelque Scène de vie militaire. Je lui suis redevable de quelques précieux renseignements. C'est un des rares gens à qui je reconnaisse le talent d'écrire à un très-haut degré ; je le prendrais volontiers pour un de mes conseils.
N'ayez pas peur de venir aux Jardies tant que vous voudrez; car, quoiqu'on y travaille beaucoup, jamais vous n'y serez que bienvenue, et vous ne romprez pas la solitude, car vous êtes • de ces esprits qui la meublent. Hélas! la tranquillité, jamais! Vous serez effrayée quand je vous dirai que, depuis mon retour, c'est des quatre volumes, des trois ou quatre comédies faites ou en train, puis des exigences d'argent à épouvanter, des ennuis à périr! Et je vous jure que j'ai donné la démission de toutes mes espérances, de tous mes luxes, de toutes mes ambitions! Je veux une vie de curé, une vie simple et paisible. Une femme de trente ans qui aurait trois ou quatre cent mille francs et qui voudrait de moi, pourvu qu'elle fût douce et bien faite, me trouverait prêt à l'épouser; elle payerait mes dettes, et mon travail en cinq ans l'aurait remboursée. Il faudrait faire là encore des sacrifices énormes ; mais il vaut mieux se marier que de périr, et je n'ai pas la sûreté de la vie : il est impossible qu'à mon âge on soutienne les travaux auxquels il faut me livrer sans courir à quelque épuisement qui équivaut à la mort. Je ne vis plus que . pour satisfaire à des obligations sacrées.
J'attends quelque succès au théâtre; mais je n'ai pas encore eu le temps de méditer les pièces, ou de les exécuter comme je voudrais les voir. Enfin, quoique la muse laborieuse soit une compagne qui fait supporter la solitude, le besoin d'un être qui ne me quitte plus se fait sentir. Mais j'entrevois ce besoin à travers le brouillard de mes travaux, et ils sont si énormes, d'ici à quatre ou cinq mois, que je ne sais pas si j'ai deux heures de loisir pur à moi.
Soignez-vous bien. Ne m'en voulez point si je ne vous envoie pas les deux volumes qui contiendront la Femme supérieure, la Maison Nucimjen et la Torpille : il est possible que je ne le puisse pas; je n'ai plus aucun exemplaire à moi.
Adieu; aimez toujours bien ce pauvre Honoré; vous êtes une des seules âmes qui le connaissent, et songez que les deux lignes publiques de la dédicace ne sont pas la millième partie des grandes et belles choses qu'il pense de vous, car il a l'orgueil de croire vous connaître mieux que personne. Mille bonnes amitiés au clear commandant, et tout à vous.
J'ai eu à me louer de Pérémé pour une négociation relative au théâtre, et il est bien comme moi sincère admirateur des qualités d'âme d'Auguste, amitié à part*.
Embrassez Yorik.
A MADAME HANSKA, A VIERZSCHO VNIA.
Sèvres, aux Jardies, juillet 1838.
Je reçois aujourd'hui votre numéro hh, et j'y réponds, ainsi qu'aux trois lettres que j'ai trouvées rue des Batailles, en arrivant il y a un mois.
D'abord, chère comtesse, sachez que la « veuve Durand » n'existe plus : la pauvre femme a été tuée par les petits journaux, qui ont poussé l'indignité envers moi jusqu'à trahir un secret qui, pour tout homme d'honneur, devait être sacré. Sachez donc que je suis établi pour toujours à Sèvres, et que mon bouge s'appelle les Jardies; ainsi donc, à M. de Balzac, aux Jardies, à Sèvres, est et sera pour longtemps mon adresse.
Vous l'aviez bien prédit dans votre dernière lettre : j'ai du passer ici un mois, rien qu'à me retourner pour me faire une place
1. Pérémé (d'Issoudun) était le compatriote et l'ami d'Auguste Borgot, et comme une pièce de lui avait été jouée au théâtre de la Renaissance (salle Ventadour), Balzac, lorsqu'il avait eu l'idée d'aborder la scène avec son Ecole des ménages, s'était fait présenter au directeur de ce théâtre par l'ami de son ami.
sur mon fumier; encore suis-je dans des plâtres neufs, au milieu des maçons, des terrassiers, des peintres et autres ouvriers. Je suis arrivé plein de ce livre que vous savez, qui n'existe pas, qui n'a jamais été fait et que je voudrais pouvoir faire, et j'ai trouvé ici les plus sots intérêts mercantiles : les deux volumes de la réimpression de la Femme supérieure, auxquels il manque quelques feuilles pour pouvoir se vendre et qu'il faut compléter par le commencement de ta Torpille, J'ai trouvé l'entrepreneur de ma maison aux abois, j'ai trouvé la meute de mes dettes, des ennuis de tout genre; j'en ai eu pour un mois à aller, venir, etc. J'ai d'abord eu pour une semaine à me reposer; mon retour a été fatigant, j'ai risqué d'avoir une ophthalmie sur le mont Cenis, carjj'ai quitté la plus grande chaleur de la Lombardie, et, quelques heures après, j'ai eu vingt degrés de froid dans les Alpes, de la neige et un vent glacial.
7 août.
Quinze jours d'interruption, et cette lettre est constamment restée sous mes yeux, sur ma table, sans que je puisse vous dire que sur le mont Cenis le vent chassait une poussière fine qui piquait les yeux et y jetait des grains aveuglants; et je sais que mes lettres, où je vous raconte si minutieusement ma vie, vous font presque autant de plaisir que j'en ressens à vous les écrire. Seulement, en vous écrivant, il me semble que je vous parle, que vous m' écoutez, même que vous me répondez ; je vous entends, votre voix me soutient et me rafraîchit, tandis que la mienne vous communique mes ennuis, mes vertiges, mes mécomptes, mes terreurs, mes lassitudes, mes travaux. Votre existence est calme, douce, religieuse ; elle se déroule lentement comme une source vive sur son lit de gravier blanc entre deux rives vertes et fleuries; la mienne est un torrent ; du bruit et des pierres toujours et sans cesse. J'ai vraiment honte de cet échange où je n'apporte que des troubles et vous des trésors de paix. Vous êtes patiente et je suis révolté, vous êtes résignée et je suis découragé, parfois même désespéré... Vous n'avez donc pas compris le dernier cri que j'ai jeté à Milan; j'ai eu là double nostalgie, et je n'avais pas, contre la plus horrible des deux, la ressource plus horrible encore de mes
luttes que j'ai ici. Ici, le combat moral et physique, la dette et la littérature, ont quelque chose d'étourdissant, d'entraînant; vous le voyez, je suis interrompu à un mot, au milieu d'une nuit, et je ne puis reprendre notre causerie qu'à quinze jours de là.
J'ai un monde de choses à vous dire, et, en premier lieu, ôtez de votre douce vie tranquille une préoccupation comme celle de la recherche d'un houka. Figurez-vous que tout vient de mon ignorance; j'ai cru que vous habitiez près de Moscou, et j'ai cru Moscou le marché principal de ces choses-là, voilà tout; puis je voulais tenir de vous un meuble qui est, dit-on, un chasse-chagrin ; s'il vous avait causé le moindre souci, il me serait devenu insupportable à voir.
Je suis donc ici, aux Jardies, malgré l'ordonnance de mon docteur, qui m'a positivement défendu d'habiter des plâtres neufs. Ma maison est située sur le revers de la montagne ou plutôt de la colline de Saint-Cloud, adossée au parc du Roi, à mi-côte, au midi. Au couchant, j'embrasse tout Ville-d'Avray; au midi, je vois sur la route qui passe au bas des collines où commencent les bois de Versailles, et, au levant, je plane au-dessus de Sèvres et mes yeux s'étendent sur un immense horizon au bas duquel gît Paris, dont la fumeuse atmosphère estompe le bord des célèbres coteaux de Meudon et de Bellevue, par-dessus lesquels je vois les plaines de Montrouge et la route d'Orléans qui conduit à Tours. C'est d'une étrange magnificence et d'un ravissant contraste. Le fond de la vallée de Ville-d'Avray a toute la fraîcheur, l'ombre, les hauteurs, la verdure d'une de ces vallées suisses qui vous plaisaient tant; elle est, de plus, ornée de délicieuses fabriques. Le côté opposé à celui que je vous décris brille par des lignes d'horizon qui, à l'extrémité, ont l'apparence de la pleine mer... Des bois et des forêts partout; au nord, les beaux arbres de l'habitation royale. Au bout de ma propriété est l'embarcadère du chemin de fer de Paris à Versailles, dont le remblai comble la vallée de Ville-d'Avray, sans rien m'ôter de mes points de vue. Ainsi, pour dix sous et en dix minutes, je puis passer des Jardies à la Madeleine, en plein Paris ! tandis qu'à Chaillot et à la rue Cassini, il me fallait une heure et quarante sous au moins.
Aussi, grâce à cette circonstance, les Jardies ne seront jamais
une folie, et leur prix un jour sera doublé. J'ai la valeur d'un arpent, terminé au midi par une terrasse de cent cinquante pieds et entouré de murs. Il n'y a encore rien de planté; mais, cet automne, je compte faire de ce petit coin de terre un Éden de plantes, de senteurs et d'arbustes. A Paris et aux environs, on obtient tout ce qu'on veut en ce genre, pourvu qu'on ait de quoi le payer. J'aurai des magnolias de vingt ans , des tilleuls, de seize ans, de grands peupliers, de grands bouleaux rapportés avec leurs mottes , du chasselas venu dans des paniers pour être récolté dans l'année. Oh ! cette civilisation est admirable ! véritablement, si la paix et la prospérité progressive de ce règne continuent sous les règnes suivants, on ne saurait prévoir à quel degré de bien-être et de béatitude matérielle atteindra ce bienheureux pays, surtout si les circonstances n'entravent pas la marche de la nature, qui l'a traité avec une si maternelle prédilection.
Aujourd'hui, mon terrain est nu comme la main; au mois de mai prochain, ce sera surprenant. J'ai à acquérir deux arpents autour de moi pour avoir des potagers, vergers, etc.; il faudrait pour cela une trentaine de mille francs, mais je veux les gagner pendant cet hiver.
La maison est un bâton de perroquet; il y a une chambre à chaque étage, et il y a trois étages. Au rez-de-chaussée, une salle à manger et un salon; au premier, une chambre à coucher et un cabinet de toilette; au second, le cabinet de travail où je vous écris en ce moment, au milieu de la nuit. Le tout est flanqué d'un escalier qui ressemble beaucoup à une échelle. II y a tout autour une galerie pour se promener à couvert et qui règne aussi par conséquent au premier étage; elle est soutenue par des pilastres en briques. Ce petit pavillon à l'italienne est peint en briques avec des chaînes en pierre aux quatre coins, et l'appendice où est la cage de l'escalier est peint en coutil rouge rayé de blanc. II n'y a place que pour moi. A soixante pieds en arrière, vers le parc de Saint-Gloud, sont les communs composés, au rez-de-chaussée, d'une cuisine et d'une office, garde-manger, etc., d'une écurie, d'une" remise et d'un sellerie, salle de bain, bûcher, etc., etc. Au premier, un vaste appartement à louer si je veux, et, au second, des chambres de domestiques et une d'ami. J'ai une source d'eau qui vaut la
célèbre source de Ville-d'Avray, car c'est la même nappe, et mon promenoir environne carrément tonte la propriété.
Rien n'est encore meublé, mais tout ce que je possède à Paris va venir petit à petit ici. J'ai pour le moment l'ancienne cuisinière de ma mère, et son mari, pour me servir, car je suis encore pour au moins un mois au milieu des maçons, des peintres et autres ouvriers; et je travaille, ou vais travailler pour payer tout cela. Quand l'intérieur sera achevé, je vous le décrirai.
Je vais rester là jusqu'à ce que ma fortune soit faite, et je m'y plais déjà tant, que, quand j'aurai acquis le capital de ma tranquillité, je crois que j'y finirai mes jours en paix, donnant, sans tambour ni trompette, démission de toutes mes espérances, de mes aspirations, ambitions, de tout enfin... La vie que vous menez, cette vie de solitude et de campagne a toujours eu beaucoup d'attrait pour moi; j'ai voulu davantage, parce que je n'avais rien du tout et qu'une fois dans le domaine des illusions, il ne coûtait pas plus au jeune homme de faire tout grand; aujourd'hui, l'insuccès en toute chose a lassé mon caractère, je ne dis pas mon cœur, qui espérera toujours... quand même!... Que j'aie un cheval, des fruits en abondance, la vie matérielle assurée, voilà ma place au soleil acquise et non payée, mais tracée ; car je paye des intérêts de capitaux, au lieu de payer des loyers, voilà le changement de front que j'ai opéré; je suis chez moi, au lieu d'être chez un assommant propriétaire ; c'est un grand point de gagné pour ma tranquillité privée et quotidienne, mais il n'y a là aucune amélioration pour l'état général de mes affaires. Ma dette et mes ennuis d'argent restent les mêmes ; seulement, le redoublement de mon courage est maintenant puisé dans la médiocrité de mes désirs. A demain donc pour vous continuer mes bavardages et vous les envoyer avec mes amitiés, hommages et souvenirs.
Mercredi 8 août.
Il y a beaucoup de choses auxquelles j'ai besoin de répondre;
mais vos dernières lettres sont restées à Paris, et, avant que je
puisse y aller, vous auriez trop de retard. Ce sera donc pour une
autre lettre qui suivra promptement celle-ci ; mais, entre autres
• choses qui m'ont frappé, j'ai été tristement atteint par l'excessive
mélancolie de vos idées religieuses; vous m'écrivez sévèrement comme si je ne croyais à rien, et comme si vous vouliez m'envoyer à la grande Chartreuse pour essayer de me convertir. Depuis quelque temps, le sens de vos lettres est toujours : « La terre ne m'intéresse plus, je n'ai rien à y faire. » Vous ne sauriez croire combien d'inductions peut-être mal fondées je tire de cet état; mais, comme vous me le dites avec tant de sincérité, vous ne m'exprimez que ce que vous sentez; autrement, vous seriez fausse ou méfiante, et l'on doit être tout vérité avec un vieil ami comme moi. Dusse -je vous déplaire, je vous dirai avec confiance que je ne suis pas satisfait et que je voudrais vous voir dans d'autres idées; aller ainsi à Dieu, c'est renoncer au monde, et je ne comprends pas pourquoi vous y renonceriez lorsque vous avez tant de liens qui vous y attachent et tant de devoirs à y remplir. Il n'y a que les âmes faibles ou coupables qui prennent ce parti-là... Les réflexions que je fais à ce sujet ne sont pas de nature à vous être communiquées; elles sont d'ailleurs très -égoïstes et ne regardent que moi. C'est comme celles que j'ai exprimées de Milan; elles vous ont déplu, puisqu'elles vous troublent, dites-vous ; et, de celles-là, j'en ai le cœur affaissé... Je vois clairement que le bonheur ne m'arrivera jamais; et qui n'a pas quelque amertume en ayant cette pensée-là continuellement et sans cesse au cœur? J'ai été bien malheureux dans ma jeunesse, mais madame de Berny a tout soldé par un dévouement absolu qui n'a été compris dan§ toute son étendue que quand la terre a eu repris sa proie. Oui, j'ai été gâté par cette femme admirable; je le reconnais en travaillant à perfectionner ce qu'elle n'a fait qu'ébaucher en moi. J'allais vous parler de quelques nouvelles contrariétés, mais il faut encore me taire; il y a je ne sais dans laquelle de mes lettres une promesse que je me suis faite de ne plus vous parler de mes ennuis, de ne vous écrire que dans les moments où je vois tout en rose, et de confier mes lamentations aux nuages qui passent et qui vont au nord; ils vous parleront quand vous les verrez bien gris. Combien de confidences noires n'ai-je pas étouffées!... 11 y a, croyez-le bien, des coins que je vous cache, et c'est ceux-là où vous seriez bien étonnée en y pénétrant et y trouvant, malgré tant d'agitations, de préoccupations, de travaux, de voyages et même, comme vous dites, de dissipation
intérieure, une idée fixe, un désir plus intense chaque jour et qui certes a peu de puissance puisqu'il ne déplace pas les montagnes, miracle promis à la foi. Bien souvent mes amis m'ont vu pâlir au bruit d'un coup de fouet trop retentissant et m'élancer à la fenêtre; ils me demandaient ce que j'avais, et je me rasseyais palpitant et sombre pour quelques jours. Ces fiévreux soubresauts, coupés de violences intérieures me cassent et me brisent; il y a des jours où je me figure que ma destinée se décide, qu'il m'arrive une chose heureuse ou malheureuse, qu'elle se prépare et que je n'y suis pas. C'est des folies de poëte, qui ne sont comprises que par eux. Il y a des jours où je prends la vie réelle et tout ce qui m'entoure pour un rêve, tant l'existence que je mène est pour moi contre nature.
Maintenant, tout cela va-t-il cesser au milieu des champs qui me calment toujours?... Aurai-je assuré la vie matérielle sous laquelle je veux comprimer la vie du cœur, que je vois inutile et perdue malgré les dix belles années qui me restent? car ma passion est d'un absolu dont vous ne sauriez vous faire une idée ; il lui faut tout ou rien. Je suis là-dessus comme un lycéen au premier jour de sa sortie du lycée. Que vous dirai-je?... je suis très à plaindre et ne veux pas être plaint ; je n'ai jamais rien fait qui pût démontrer l'absurdité des niais mensonges de l'opinion, qui me prête si généreusement les bonnes grâces des plus charmantes femmes de Paris et auxquels ont donné lieu les coquetteries de madame de Castries et de quelques autres. J'accepte même l'accusation de fatuité; enfin, je voudrais accumuler niaiserie sur niaiserie pour cacher l'homme vrai, qui n'est qu'à une seule idée, à un seul sentiment et à tout ce qui s'y rapporte.
Je suis en ce moment en train de faire une portion de mon livre d'amour*, qui sera détachée. Je veux tâcher de peindre une âme de jeune fille avant l'invasion de cet amour qui la conduira au couvent ; j'ai trouvé juste de lui faire abhorrer les carmélites au commencement de sa jeunesse, où elle ne rêve que le monde et ses fêtes, sans se douter que le malheur la ramènera au couvent
1. Ce fragment, qui devait Ctre intitulé Sœur Marie-des -Anges, n'a jamais été écrit.
qui sera pour elle un asile et un refuge, après avoir été un ennui et un tourment. Comme elle a passé huit années au couvent, elle arrive à Paris aussi étrangère que le Persan de Montesquieu, et je lui ferai juger et dépeindre le Paris moderne par la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la méthode dramatique de nos romans; c'est une donnée nouvelle, et, si je réussis à l'exécuter comme je l'entends, je vous réponds que vous serez contente de moi.
Cependant, il m'est fort difficile de reprendre ma vie de travail, de me lever à minuit et d'écrire jusqu'à cinq heures après midi; voici la première matinée que je passe sans sommeiller entre six et huit heures. Six mois d'interruption ont fait bien du ravage dans ma vie littéraire; il y a des forces qui viennent de l'habitude, et, quand l'habitude est rompue, adieu la force ! J'espère rester trois ou quatre mois ici à travailler, afin de réparer les brèches faites par mon absence, et, si mes pièces de théâtre réussissent, peut-être aurai-je, au-dessus de mes dettes, gagné le capital nécessaire à l'eau de ma table, à mon pain quotidien, à mes fleurs et à mes fruits. Le reste viendra peut-être avec le temps. Je ne saurais vous dire combien ma maison d'opéra-comique, ce pavillon qui s'avance sur le théâtre et où les amants se donnent toujours rendez-vous, a réveillé en moi d'idées bourgeoises et ménagères ; on serait si heureux là, avec tous les avantages de Paris et sans aucun de ses inconvénients. Je suis là tranquille comme à Sache, ayant en plus la possibilité d'être à Paris en quinze minutes, le temps de réfléchir seulement à ce qu'on y va faire. — Mon Dieu, mon Dieu !... avezvous lu, dans les Lettres d'un voyageur, l'endroit du Moulin- Joli?..» j'ai vu cette gravure chez Elle, sans savoir encore à quel passage terrible sa vue avait donné lieu, terrible pour les gens dépareillés; eh bien, les Jardies sont le Moulin-Joli, sans la femme qui grave. Si vous ne connaissez pas cette histoire, lisez-la; c'est ce que George Sand a le mieux conté.
Je vous envoie tous mes hommages avec ces fleurs d'âme qui sont si exactement les mêmes, que j'ai peur de vous en fatiguer. Mille bons souvenirs à tout ce qui vous entoure, particulièrement à la chère enfant qui est votre bonheur et votre joie, ou plutôt qui est votre vie même, votre vie tout entière. Je ne puis vous envoyer d'autographe cette fois-ci, grâce à un petit désastre d'intérieur :
CORRIîSPONDANCi:. 317
j'avais une jolie lettre de Manzoni, on vient de me la brûler pour allumer le feu! Voilà plusieurs fois qu'on a brûlé ainsi chez moi des papiers précieux.
Les journaux vous auront dit la fin déplorable de cette pauvre duchesse d'Abrantès; elle a fini comme a fini l'Empire. Quelque jour, je vous expliquerai .cette femme-là, ce sera une bonne soirée de château à Vierzschovnia. Je vais pouvoir répondre à vos bucoliques sur vos belles plantes, vos fleurs et vos gazons , par des idylles sur les miens; mais, hélas! il y a la différence de la quantité! Vous avez cent mille arpents là où j'ai des pieds carrés. N'oubliez pas de me parler de votre santé, de votre beauté, de vos études, enfin de ce que vous faites au fond de vos steppes; vous le ferez, si vous vous doutez le moins du monde du prix immense que j'attache aux plus menues minuties de votre existence de châtelaine régnante. Allons, il le faut, addio !
A MADAME LA DUCHESSE DE CASTRIES, A PARIS
Sèvres, aux Jardies, 1838.
Dans ce moment, je suis ici occupé avec des ouvriers à achever une vraie maison d'opéra-comique où je veux travailler loin du monde et où ceux qui m'aiment sauront me trouver s'ils le veulent; je vous ai dit que je me préparais à une entière solitude, au cas où j'échouerais dans mon voyage, et j'ai échoué. J'ai trouvé au retour tant de travaux et si peu de maison, tant d'argent à payer et si peu d'ouvrage dans mon portefeuille, que je travaille en ce moment depuis minuit jusqu'à cinq heures du soir. Ma position est si peu comprise par les personnes dont la vie est tout arrangée et qui font ce qu'elles veulent, que je ne saurais en parler sans exciter l'étonriement et peut-être même l'incrédulité.
Vous voyez qu'il m'est diflicile de vous obéir et d'aller vous trouver à Dieppe; j'ai une santé de fer, parce que je ne me suis jamais ébréché qu'au service des muses, ce que vous ne voulez jamais croire. A l'horizon du paysage qui se déploie sous mes fenêtres, j'ai la plaine de Montrouge, qui fait l'effet d'une mer calme; la mer
agitée est au dedans de moi; j'ai donc en moi un petit Dieppe portatif. Mais, quant à vous, la perte est irréparable, et, lorsque j'aurai le bonheur de vous revoir, vous ne pourrez, en amie sincère, que me dire : « Vous avez eu raison de rester là! » quand je vous aurai dit surtout, en murmurant à votre oreille, les raisons qui m'y clouent.
Je vous envoie mille tendres et affectueux hommages, et vous savez combien ils sont vifs et sincères, malgré la querelle que vous ne voulez pas faire finir entre vous et le plus dévoué de vos serviteurs.
CXGV.