‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 135 sur 229 · CO K H ES PON D A NC H · texte numérisé non relu

CO K H ES PON D A NC H

ce sort-là, pour le jeter à qui que ce soit, pas même aux ennemis qui m'attaqusnt. Il n'y a qu'une femme au monde de qui j'accepterais quelque chose, parce que je suis sûr de Paimer toute ma vie; mais, si elle ne m'aimait pas ainsi, je me tuerais en songeant au • rôle que j'aurais joué.

Vous voyez qu'il faut, dans quelques mois, me réfugier sérieusement dans une existence à la La Fontaine. De quelque côté que je me tourne, je ne vois que difficultés, travaux, espérances vaines et inutiles, je n'ai même plus la ressource de deux ans à Diodati, sur le lac de Genève, car je suis maintenant trop vieilli dans le travail pour en mourir; et qui voudrait m'y aider? Je suis comme un oiseau en cage qui s'est heurté à tous les barreaux, il reste immorbile sur son bâton, car une main blanche a étendu au-dessus le réseau vert qui lui défend de se casser la tête. Vous ne sauriez croire combien de sombres méditations me coiàte l'aspect de cette vie heureuse de Porcia, qui loge là sur le Corso de Porta orientale, à dix maisons de celle de sa comtesse. Mais j'ai trente-neuf ans, plus de deux cent mille francs de dettes, la Belgique a le million que j'ai gagné, et... Je n'ai pas le courage d'achever, car je m'aperçois que la tristesse qui me dévore serait trop cruelle à reproduire sur le papier et je dois faire à l'amitié le sacrifice de la garder dans mon cœur. Demain, après avoir fait écrire quelques lettres à mes amants, je serai plus gai et je viendrai à vous calmé et sage à désespérer un saint.

2 3 mai.

Chère comtesse, chère confidente de mes tristesses et de mes erreurs, que vous dirai-je?... Me voici plus malheureux que jamais : j'ai le mal du pays; la France, avec son ciel gris la plupart du temps, me serre le cœur sous ce beau ciel pur de Milan; le Duomo, paré de ses dentelles, m'engourdit l'âme d'indifférence; les Alpes ne me disent rien; cet air lâche et doux me brise; je vais et viens sans vie et sans pouvoir dire ce que j'ai, sentant que, si je restais ainsi deux semaines, je serais mort. Expliquer cet état est impossible. Le pain que je mange me paraît sans sel, la viande ne me nourrit pas, l'eau me désaltère à peine, l'air me dissout, je regarde la plus belle femme du monde comme si c'était un

monstre, et je n'éprouve même pas cette sensation vulgaire que donne la vue ou le parfum d'une fleur. Mon livre est abandonné, j'ai laissé là mes deux amants pour les reprendre un jour ou ' l'autre; le plus pressé est de traverser les Alpes pour me jeter dans cette atroce mais trop attrayante fournaise parisierme qu'on déteste et dont on ne saurait se passer. Quel horrible mal que celui de la * nostalgie! il est insaisissable, indescriptible. Je ne suis heureux que pendant le moment où je vous écris, où je me dis que ce papier ira d'Italie en Russie ; alors seulement, la pensée interrompt cette noire existence sous le soleil, et cette atonie qui relâche les liens de la vie; c'est la seule opération, enfin, qui maintienne Tunion de l'àme et du corps.

■ , 2 4 mai.

J'ai revu la comtesse Bossi. J'ai été frappé du peu de ressources qu'il y a chez les Italiennes; elles n'ont ni esprit ni instruction; elles comprennent à peine ce qu'on leur dit; dans ce pays-ci, la critique n'existe pas et je commence à croire que la renommée a raison quand elle attribue aux Italiennes quelque chose de trop matériel en amour. La seule femme instruite et spirituelle que j'aie rencontrée jusqu'ici en Italie est la Cortanse de Turin.

Je suis allé voir les fresques de Luini à Saronno; elles m'ont paru dignes de leur réputation. Celle qui représente le mariage de la Vierge est d'une suavité particulière, les figures sont angéliques et, ce qui est très-rare dans les fresques, les tons en sont doux et harmonieux.

Il n'y a pas d'occasion pour retourner en France, et il faut me résoudre à prendre la voie ennuyeuse et fatigante des malles-poste sardes et françaises.

l^*" juin.

Mon départ est arrêté pour après-demain, sauf erreur, et je crois que jamais je n'aurai revu la France avec plus de plaisir, quoique mes affaires doivent y être très-embrouillées par ma trop longue absence; si je suis six jours en route, cela fera trois mois, et, en tout, sept mois d'inaction littéraire. Il faut huit mois de travaux consécutifs pour réparer tout ce dommage ; j'entrerai dans ma petite maison pour y demeurer bien des nuits à travailler.

o juin.

Je suis allé à la poste pour savoir si quelqu'un aurait eu l'idée de m'écrire poste restante. J'ai trouvé une lettre de la comtesse Thiirhein, qui vous aimait tant et que vous aimiez aussi, et où votre nom était prononcé au milieu d'une phrase mélancolique qui m'a ému profondément; car, dans l'espèce de nostalgie où je suis, figurez-vous ce qu'a été pour moi le rappel de la Landstrasse et de la Gemeindegasse ! Je me suis assis sur un banc et suis resté près d'une heure les yeux attachés sur le Duomo, fasciné par tout ce que cette lettre rappelait. Et tous les incidents de mon séjour à Vienne ont passé devant moi dans toute leur vérité naïve, dans toute leur candeur de marbre. Ah ! que ne doit-on pas, je ne dis pas à celle qui nous cause de si douces et pures souvenances, mais au fragile papier qui les réveille ! Il faut songer que je suis sans nouvelles de vous depuis trois mois par ma faute ! Vous savez pourquoi; mais vous ne saurez jamais d'où me vient cette soif pour la fortune.

Je vais répondre à la brave chanoinesse sans lui dire ce qu'elle a fait par sa lettre, car ce sont de ces choses qu'il est difficile d'exprimer même à <:ette bonne Allemande; mais elle a parlé de vous avec tant d'âme, que je puis lui dire que ce qui est amitié chez elle est chez moi un culte qui ne finira jamais. Elle me dit si gentiment qu'une de mes amies, pas la véritable, mais l'autre est à Venise! vraiment, elle m'a ému aux larmes.

Quelle douleur perpétuelle d'être toujours si près de vous en pensée, et si loin en réalité ! Ah ! chère âme fraternelle, le Dôme était bien beau, bien sublime pour moi le 5 juin, à onze heures; j'ai vécu là pour une année.

Adieu; je pars demain, et, dans dix jours, je répondrai à toutes vos lettres, trésors qui se sont amassés pendant cet horrible voyage. Que Dieu veille sur vous et les" vôtres! N'oubliez pas trop un pauvre exilé qui vous aime bien.

Paris, 10 juin.

C'est d'ici que je vais vous envoyer ma lettre commencée à Milan. Me voici revenu; je suis d'une santé parfaite et le cerveau s'est

rafraîchi si bien, qu'il me semble n'avoir jamais rien écrit. J'ai trouvé trois longues lettres de vous qui sont pour mon cœur et mon esprit les plus délicieuses fêtes de ce monde ; je les ai pêchées dans les deux cents qui attendaient mon retour, et je les ai lues pendant le bain que j'ai pris pour me délasser d'un pénible voyage, et certes, comme impression, je compte cette heure pour plus que toute ma tournée. Avant de commencer à écrire au public, je veux me donner la douceur de causer avec vous longuement.

D'abord, chère comtesse, mettez, dans ce beau front qui brille d'une si haute intelligence, que j'ai dans votre jugement littéraire une confiance aveugle, que je vous ai faite, sous ce rapport, l'héritière de l'amie que j'ai perdue, que ce que vous m'écrivez devient aussitôt l'objet de longues méditations, et qu'ainsi j'attends de •vous, courrier par courrier, une critique sérieuse de la Vieille Fille, comme la chère conscience que j'ai eue et dont la voix retentit toujours à mon oreille savait les faire; c'est-à-dire que vous relirez l'œuvre, et que, page par page, avec les indications les plus précises et les plus exactes, vous m'indiquerez les idées, les situations, qui vous auront déplu comme fond ou comme forme, en me disant ce qu'il faut ôter ou remplacer, ou seulement modifier dans le passage que vous signalerez. Soyez 'Sans pitié ni indulgence, allez-y hardiment; car, pensez-y, ne serais-je pas indigne de l'amitié que vous daignez avoir pour moi, si, dans l'intimité de notre correspondance, j'avais la misérable petitesse d'un auteur. Aussi je vous demande une fois pour toutes de supprimer les éloges, dites-moi sur trois tons: « C'est bien, c'est très-bien, c'est excellent! » vous aurez là un positif, un comparatif et un superlatif qui sont si flatteurs, chacun en son genre, que je rougis de les offrir à votre encensoir; mais ils sont encore si loin des gracieusetés littéraires que vous m'adressez parfois , qu'ils ne sont que modestes comparativement, ce qui paraîtrait incroyable à un tiers. Soyez donc, je vous en supplie, concise dans l'éloge et prolixe dans la critique; attendez même la réflexion, ne m'écrivez pas dans le moment d'une première lecture. Si vous saviez combien, dans ce que vous me dites sur ma pièce de théâtre \ il y a d'instinct ou, pour

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