‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 175 sur 229 · XXIV · texte numérisé non relu

XXIV

dans un bain de moutarde jusqu'au-dessus des genoux. Il avait deux fois perdu la vue la veille. Les Mystères sont la plus mauvaise pièce du monde, mais le talent de Frederick va causer une fureur de Mystères. Gomme acteur, il a été sublime. On ne peut pas décrire ces effets-là, il faut les voir. Je suis content du succès qu'il va donner aux Mystères, car cela me donne le temps d'achever Mercadet. Les princes étaient dans une loge d'avant-scène, et, comme le prince de Joinville rie m'avait jamais vu , le duc de Nemours s'est fait le cicérone de ma personne.

J'ai dès lors écrit à Poirson que j'irais le voir vendredi, pour nous entendre au sujet de Prudliomme en bonne fortune. Je vais dîner chez mon ancienne amie la duchesse de Gastries, qui en ce moment, pour une raison ou pour une autre, redouble de prévenances à l'égard de votre serviteur. Toute ma prose est prête pour Hetzel. Je dhie ce soir chez Lingay, celui qui voulait mettre à profit pour l'État, comme il disait, mon talent d'observateur... Il a l'air de ne pas trop m'en vouloir pour mon manque de complaisance, ou peut-être il a trop d'esprit pour ne pas me comprendre. J'ai aussi mon compte à régler avec le iMusée des familles, à qui je dois encore quelques lignes.

Samedi 10.

Je suis sorti vendredi pour beaucoup d'affaires.

1° On demande à acquérir mes meubles florentins. On vient les voir de toute part, même les marchands de curiosités, et ils témoignent tous la plus ébouriffante admiration. Vous ne vous doutez pas de ce que c'est! C'est l'article du Messager, que vous verrez sans doute répété par les Débats et d'autres journaux, qui a soulevé ainsi l'attention.

2° L'affaire des Petits Bourgeois reste 'jusqu'ici aux Débats; mais le libraire qui me les demande va sans doute illustrer soit £'w^éme Grandet, soit la Physiologie.

3° Puirson trouve l'idée de la pièce excellente, il me propose de me guider !... et, une fois l'exécution répondant au plan, il m'assure tous les avantages que je puis désirer. Je comparaîtrai donc peutêtre encore une fois devant le public d'ici au 1^'' avril. Me voilà avec Prudhomme et les Petits Bourgeois sur le corps ! Et pas d'argent !

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il fauL battre monnaie de manière à conquérir ma tranquillité pour trois mois! C'est effrayant ! Voici le samedi gras; il faut que je le passe à travailler, ainsi que mon dimanche, et avec une furie non pas française, mais balzacienne.

Dimanche 17.

Vous savez, chère comtesse, qu'il y a des jours ou le cerveau devient inerte; malgré toute ma bonne volonté, je suis resté pendant tout ce jour dans mon fauteuil, à feuilleter le... Ma.,.sée.., des... familles!... qu'en dites-vous? à regarder de temps en temps le Daflinger, sans y trouver autre chose que la plus sublime et la plus charmante créature du monde; mais pas un mot de copie! J'ai voulu revenir à Madame de la Clianterie et je n'ai pu faire qii e deux feuillets.

Lundi 1 8.

Je vais dîner chez Poirson, mon directeur de théâtre.

Hier, j'ai dîné en ville; un dîner de vingt-cinq personnes, c'est être au restaurant; mais quel dîner! il coûterait bien deux ou trois mille roubles sous le ôO'^ degré. Je sors ce matin pour terminer avec Bertin. Je reviens ce soir pour vous dire que tout est conclu : 3,150 francs par volume, semblable à ceux des Mystères; cela fera 9,500 francs. Je nie couche brisé de fatigue.

Mardi, six heures du matin.

Mardi gras, 19 février! ù bonheur j'ai trouvé votre n° 8 à mon réveil, et je viens de le lire. Vous me demandez pourquoi je ne vais plus du côléde Versailles? Mon Dieu, simplement parce qu'on ne recherche guère ce qui ennuie et déplaît. Tenez, voulez-vous savoir la seule manière de n'être plus pour moi Vunica et la dilccta, c'est de m'i-n parler. Tout cela fut un mauvais rêve qu'il faut oublier pour ne pas en rougir devant soi-même. Privé de vos lettres, je ne vis plus, je ne revis que par la vue de votre chère petite écriture. Et vous parlez de Ver>ailies! ce seul nom m'écœure, avec les idées qui s'y rattachent, et cela quand je suis si loin de vous et que des espaces immenses nous réparent! Mais ne savez-vous donc pas qu'eu votre absence je suis privé d'âme et de cerveau? Je ne revis qu'à la réception d'une leL;ro, et je l'ai à peine rerue que

j'en veux une nouvelle. J'ai maintenant, d'ici au 20 mars, à corriger et compléter les Petits Bourgeois, et à faire Prudhomme en bonne fortune, sans compter le Programme d'une jeune veuve.

Ah! votre lettre m'était bien due au milieu des ennuis et des chagrins de tout genre qui m'ont assailli, au milieu d'écrasants travaux qui implorent la paix et n'ont jamais pu la trouver qu'auprès de vous! Jusqu'à Hetzel, que je croyais un ami et qui, chez Bertin, se formalise d'une niaiserie et se brouille à demi avec moi, me laissant par ce procédé, brouillé tout à fait avec lui.

Si vous saviez dans quel accès de misanthropie je me suis couché... Non, c'en est effrayant! Mais aussi dans quels délices j'ai lu ces pages si pleines de sincérité et d'affection! Une heure de cette pure et céleste jouissance ferait accepter tous les martyrs de l'exis- 'tence humaine.

Oui, vous avez raison d'être fière de votre enfant! et c'est surtout en voyant les jeunes personnes de sa sphère, les mieux élevées ici, que je vous dis et que je vous répète: vous avez le droit d'être fière de voire Anna. Dites-lui bien que je l'aime et pour vous, dont elle est le bonheur et la gloire, et pour le fond de son âme angélique, que j'apprécie si bien. Vous me dites, chère comtesse, qu'au milieu de votre beau succès il y a, dans la décision suprême, quelque chose qui vous contrarie, et vous ne me dites pas ce que c'est. Réparez cette omission, de grâce, et ne me laissez pas broyer du noir sur cette incertitude... Oh! qu'il est beau de se faire si noble, quand on sait que c'est inutile! Pardonnez-moi cette plaisanterie; elle amène naturellement la sincère déclaration de vos droits sur un cœur bien plus à vous qu'à moimême. Rien, aucun événement dans les choses delà vie, aucune femme tant belle soit-elle, rien ne peut muer ce qui est depuis dix ans, parce que j'aime votre âme autant que votre personne et que vous serez toujours pour moi le Daffinger. Savez-vous ce qu'il y a de durable en fait de sentiment? C'est la sorcellerie à froid; eh bien, tout de vous a passé par les examens les plus raisonnes, par les comparaisons les plus étendues et les plus minutieuses et tout vous est plus que favorable. Vous, chère âme fraternelle, vous êtes cette sainte et noble et dévouée créature à qui Ton confie toute sa vie et son bonheur avec la plus ample certitude. Vous êtes le phare»

l'étoile liiminouse et la sicciira richc::za, senza brama surtout. J'ai tout compris de vous jusqu'à vos tristesses, et je les aimo. Dans toutes les raisons de vous aimer, et de vous aimer aveccett»; flamuie de jeunesse qui fut le seul beau moment de ma vie passée, il n'y en a pas une seule de ne pas aimer, de ne pas respecter, de ne pas admirer. Avec vous, la satiété morale n'existe pas; ce que je vous dis est un grand mot. c'est le mot du bonheur. Vous reconnaîtrez d'heure en heure, d'année en année, la profonde vérité de ce que je vous écris aujourd'hui. A quoi cela tient-il? Je ne sais!... à la similitude des caractères peut-être, ou à celle des intelligences, mais par-dessus tout à C3t admirable phénomène de l'entente cordiale, — ô Guizot! tu ne te douterais guère de cette application peu diplomatique! — et encore aux circonstances de la vie. Car nous avons été tous les deux excessivement *éprouvés et très-tourmentés dans le cours de notre existence; nous avons également soif de repos dans le cœur et dans la vie extérieure; nous avons le même culte de l'idéal, la même foi et le même dévouement l'un pour l'autre. Eh bien, si ces éléments ne produisaient pas le bonheur, comme les contraires produisent le malheur, il faudrait nier que le salpêtre, le charbon, etc., produisent la poudre. Outre ces beaux raisonnements, il faut convenir, chère, qu'il y a un fait, une certitude, une animation de sentiment, encore au-dessus de tout cela : il y a l'inexplicable, l'intangible, l'invisible flamme que Dieu a donnée à certaines créatures et qui les embrase, car je vous aime comme on aime tout ce qui est au-dessus de notre portée ; je vous aime comme on aime Dieu, comme on aime le bonheur.

Si l'espérance de toute ma vie venait à me manquer, si je vous perdais, je ne me tuerais pas, je ne me ferais pas prêtre : votre seule pensée me donnerait la force de supporter la vie; mais j'irais dans quelque coin ignoré, dans l'Ariége ou les Pyrénées, y mourir lentement en ne m' occupant plus de rien au monde; j'irais tous les deux ans voir Anna et parler à mon aise de vous avec elle. Je n'écrirais plus. Pourquoi écrirais-je? N'êtes-vous pas le monde entier pour moi? A examiner ce que j'éprouve seulement en attendant une lettre et ce que je souffre pour un jour de retard, il me paraît prouvé que je mourrais de chagrin. Oh! soignez-vous! oh! pensez qu'il y a plus d'une vie attachée à la vôtre; prenez garde à tout!

Chaque jour, mon égoïsme à deux augmente ; chaque jour, l'espérance accroît son trésor d'heures envieuses, d'anticipations, de rêves. Oh! restez ce que je vous ai vue à la Millionne...

Que si vous me demandez, madame la comtesse, pourquoi je me livre à ce verbiage qui, un jour ou l'autre, amènera un nuage menaçant sur votre front olympien , si vous voulez savoir enfin pourquoi je me lance dans l'épistolaire avec tant d'abondance, je vous dirai que je lis votre lettre, que nous sommes au mardi gras et que c'est le seul plaisir que j'aurai de ce carnaval.

Enfin il faut parler santé, vous ne me pardonneriez pas de l'oublier en vous écrivant. Je vais bien, malgré un peu de grippe, et je crois que je pourrai surmonter les énormes travaux que je dois entreprendre d'ici au 20 mars. Le 20 mars, les Débats commencent, et nous entrerons en répétition au Gymnase. Je crois bien que, vu Finnocence du sujet, votre chère enfant verra, avant son départ, ma pièce jouée au théâtre Michel. Le rôle de Prudhomme sera le fait de Dufour. Ne vous occupez pas de mes peines, de mes travaux, ne me plaignez pas trop; car, sans cette avalanche à balayer, je mourrais consumé d'un mal indéfinissable qui s'appelle : absence, fièvre, consomption, nerfs, langueur, et que Chénier a décrit dans le Jeune Malade. Aussi je bénis le ciel des obligations que le malheur m'a imposées. Je ne compte pas, je crois vous favoir dit, sur le succès au théâtre pour payer mes dettes, je ne compte que sur les cinquante feuilles de la Comédie humaine que j'ai à faire et qui me représentent cinquante mille francs environ. Il est vrai que je compte mener à bien l'affaire de l'illustration d'Eugénie Grandet et de \ai Physiologie, et que ces deux choses-là représentent vingt mille francs au moins. J'aurai donc largement, et au delà, le chiffre de mon voyage et de mon séjour à Dresde.

Ainsi, adieu jusqu'à demain. Demain je continue mon journal en allant mettre celui-ci à la poste. Si vous saviez quelle émotion me prend quand je jette un de ces paquets dans la boîte! Mon âme s'envole vers vous avec ces papiers; je leur dis comme un fou mille choses; comme un fou, je crois qu'ils vont vers vous pour vous les redire; il m'est impossible de comprendre comment ces papiers imprégtiés de moi seront, en onze jours, dans vos mains, et pourquoi seul je reste ici. En somme, vo^is verrez que, pendant cette

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période de quatorze jours, j'ai été secoué, j'ai peu travaillé, j'ai pensé à vous, j'ai été agité par l'attente du travail pour Frederick; les .Myslcres, qui, grâce à lui, ont eu un succès, peu durable d'ailleurs, m'ont jeté sur les planches désertes du Gymnase. Je cours après Henry Monnier; vous pouvez, en lisant ces pages griffonnées avec tant de hâte, vous dire que votre pauvre serviteur travaille à corps perdu; maintenant, toutes les minutes 'sont précieuses; il faut écrire une scène, corriger une épreuve et faire du manuscrit. Vous aurez donc peu do chose de moi comme écriture et beaucoup comme pensée dans le journal qui va suivre celui-ci.

Allons! — oh! qu'il y a de choses dans cet allons! — allons, adieu! Hier, j'étais triste; aujourd'hui, grâce à votre adorable lettre reçue, je suis tout gai, tout heureux. Vous êtes ma vie, ma lumière, ma force, ma consolation, et j'ai su que je n'avais que vous au monde à force de mécomptes et d'amertumes.

Adieu donc; soyez sûre que je vis beaucoup plus aux pieds de votre fauteuil que dans le mien.

A M. CHARLES NODIER^ A PARIS

Mon bon Nodier,

Je sais aujourd'hui trop sûrement que ma situation de fortune est une des raisons qui me sont opposées à l'Académie, pour ne pas vous prier avec une profonde douleur de disposer de votre influence autrement qu'en ma faveur.

Si je ne puis parvenir à l'Académie à cause de la plus honorable des pauvretés, je ne me présenterai jamais aux jours où la prospérité m'accurdera ses faveurs. J'écjis en ce sens à notre ami Victor Hugo, qui s'intéresse à moi.

Dieu vous donne la santé, mon bon Nodier.

1. La Rabouilleuse {un Ménage de garçon en province) lui est dôdiée.

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CGLXIIl.

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