‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 174 sur 229 · L'Envers de Ihistoire contemporaine · texte numérisé non relu

L'Envers de Ihistoire contemporaine

difficile qui fait trois feuillets; après quoi, je serai délivré; mais j'ai trouvé en déjeunant l'idée d'une jolie comédie en trois actes; je vous dirai si je la fais. Cette semaine, je vais achever le Programme, et, ensuite, je me mets sérieusement à Mercadet.

Je dîne aujourd'hui chez Girardin, et je vais faire une visite à M. de Barante pour le remercier de sa lettre. Je m'aperçois avec tristesse que mes travaux me vieillissent beaucoup ; si je ne vais pas en Allemagne par la grâce de Dieu et la vôtre, j'irai voyager à pied dans les Alpes.

Ne croyez pas que je me blase sur le Daffinger*; je me l'accorde comme récompense, quand j'ai fait ma tâche, et, la nuit, il est là, près de moi sur ma table, et j'y cherche mes idées.

Jeudi 7.

Je suis toujours un peu souffrant, je me suis même couché dans la journée; je me sens un peu mieux et je vais dîner chef mon docteur. Je viens de finir l'article pour Hetzel, qui sera, comme toutes les choses arrachées malgré Minerve, détestable. Hier, j'ai consulté M. Roux, le successeur de Dupuytren (hélas!), et il m'a fortement conseillé le voyage à pied, comme le seul moyen de faire cesser la disposition qu'a mon organe cérébral à s'enflammer.

Je sors pour aller à deux imprimeries et pour traiter quelques affaires, entre autres terminer avec un libraire pour les Petits Bourgeois.

Samedi matin 9.

Quand je ne souffre pas de la tête, je souffre des intestins, et j'ai toujours un peu de fièvre; néanmoins, ce matin, au moment où je vous écris, je vais bien, ou plutôt je me sens mieux.

Hier, j'ai causé avec un libraire nommé Kugelmann; c'est un Allemand qui me paraît plein de bonne volonté ; nous terminerons quelque chose ce matin, quand j'aurai fini avec les Débats : je vais chez Bertin à onze heures et demie. Si les deux affaires s'arrangent, j'aurai à peu près vingt mille francs des Petits Bourgeois, On veut illustrer soit Eugénie Grandet, soit la Physiologie du mariage-, on me fait des propositions à ce sujet; si elles aboutissent à un résultat

1. Nom d'un peintre viennois qui avait fait la miniature de madame Hanslcu.

quelconque , vous le saurez, bien entendu. Hier j'ai rencontré Poirson, le directeur du Gymnase, dans un omnibus, et il m'a proposé d'arranger avec lui la comédie de Prudliomme en la faisant jouer par Henry Monnier. C'est une de mes deux béquilles pour cette année que cette pièce-là; j'irai la lui exposer lundi prochain, et, si cela lui va, je me mets à la faire immédiatement pour être jouée en mars ou plutôt en mai, car mars m'a été deux fois fatal!...

Adieu pour aujourd'hui, étoile céleste, implorée et suivie avec tant de religion! Tous les jours, je me dis, en pensant à votre cher ménage à vous trois : « J'espère qu'elles sont heureuses!... que rien ne les trouble! que Lirette se sanctifie de plus en plus, qu'Anna va quelquefois au spectacle (pour sa santé, comme elle le dit si gentiment), et que madame veut bien de loin en loin regarder la Neva du côté de Paris. » Quant à moi, je ne pense qu'à ce salon rococo, et, en y pensant, je fais une petite prière mentale à une divinité humaine, surtout à neuf heures, quand le thé me fait penser que vous prenez le vôtre à la lumière, à cette table de bois blanc dont je vois les ondes jaunâtres par moments, ainsi que le samovar. Quels amrs que les choses, quand ces choses entourent les êtres aimés ! Il n'y a pas jusqu'au stupide éléphant qui ne me revienne parfois en mémoire. Quant à la causeuse, au petit tapis et à l'écran Louis XIV, quant au fauteuil oii vous reposez votre noble tête chérie, c'est un culte. Vous sentez-vous aimée jusque dans les objets extérieurs auxquels vous avez donné plus de vie réelle qu'à des êtres vivants et animés? Vos tristesses m'ont fait sourire, je me suis dit : « Elle n'était donc pas dans son fauteuil? elle ne regardait donc pas le coin de son feu ? » Mais c'eût été dommage de ne pas écrire ces quatre pages ; elles sont sublimes, et, sans ce profond respect que j'ai de vous, je les mettrais orgueilleusement dans un de mes livres pour vous donner la jouissance de vous savoir supérieure à bien des écrivassiers comme nous autres. C'est un vrai diamant comme style et comme pensée que cette lettre; vous avez la bile inspiratrice, belle dame /...

Voyez donc comme je bavarde avec vous! Que voulez-vous! je me suis fait de mes lettres une de ces voluptés-chattes auxquelles on s'accoutume et qui vous enveloppent si doucement, qu'elles vous font oublier la copie nourricière!... Allons! encore un regard à

cor. HESPOiNDANCF. 3S;>

cotte cliLTC ru(i Milliounu et un bien profond soupir, hélas! de ne pas y être. Pourquoi donc n'auriez-vous pas un poëte, comme d'autres ont un chien, un singe, un perroquet, d'autant plus que je tiens de ces trois bêtes, je vous répète toujours la même phrase : Je suis fidhle! (Ici, la comtesse iioche la tête, et jette un regard sui)erbe.)

Adieu jusqu'à demain; j'ai repris un peu de gaieté depuis deux jours : est-ce qu'il se passerait des événements heureux pour vous?... Dieu vous les doit ; n'avez-vous pas assez souffert pour expier les fautes de tout ce qui vous entoure, je suppose? car, pour vous, vous n'avez jamais compris et pratiqué que le beau et le bien.

Dimanche i 0.

Hier, Bertin était malade, mais il m'a fait dire que l'affaire tenait. Je suis allé à l'imprimerie, et le libraire n'est pas venu; c'est mauvais signe. Chose étrange! ne voilà-l-il pas que Timprimeur s'amourache du titre et qu'il veut m'acheter les Pelils Bourgeois de Paris, pour les publier illustrés, et me les payer vingt mille francs! Je suis revenu dîner à la maison, je me suis couché, j'avais pour ce matin sept feuilles de Comédie humaine à lire, puis l'article Hetzel tout entier. Ça m'a assommé. Après avoir déjeuné, je me suis couché, j'ai dormi jusqu'au dnier; et, comme je ne pourrai plus dormir de six heures du soir à trois heures du matin, j'ai pris du café, et me voilà, à neuf heures du soir, assis à ma table et écrivant.

Si j'avais quelque bonheur, je vendrais le droit d'illustrer Eugénie Grandet, l'affaire des Pelils Bourgeois se ferait, et je serais tout à lait hors d'an'aires (je veux dire d'affaires ennuyeuses). On donnait hier une tragédie nouvelle à l'Odéon; mais je n'ai pas voiilu y aller, je me réserve pour mardi : les Mgsleres de Paris à la Porie-Saint- Martin.

Jeudi 14. I

Les Mysleres ont fini ce matin à une heure et demie après minuit;

je ne suis rentré qu'à trois heures du matin à Pdssy. Il es( une

heure; et je viens de me lever. Frélérick craignait une congestion

cérébrale, je l'ai trouvé hier à midi, couché; il venait de se plonger

Page 1