A M. DE POTTER, LIBU AI RE- ÉDITE U R , A PARIS
Mon cher monsieur de Potter,
Vous n'avez envoyé chez Hetzel ni la copie d'un Prince de la bohème, ni mes exemplaires. Je me propose de demander votre tête au procureur général. Je suis accablé de travaux en ce moment et XXIV. 26
ne puis courir après rien; je vous prie de ne pas oublier ces deux choses, pour quelqu'un qui ne vous a pas fait attendre ce que vous lui avez demandé.
Mes compliments.
[CGLXV.
A M. DAVID (d'aNGERS), A PARIS.
1844, Mon cher David,
Voilà bien sept ou huit fois que je viens chez vous sans vous trouver.
Je voulais vous dire que j'ai été six semaines au lit, bien malade, et que l'on m'envoie à Garlsbad. Je tenais à vous voir avant mon départ. J'aurais désiré vous avoir à dîner le jour de ma fête, 16 mai, et je n'ai pu vous parler. 11 fallait absolument que je vous visse; car je ne puis donner mon adresse que de vive voix, et il n'y a pas plus de cinq ou six personnes à qui je l'aie donnée. Telles sont les causes de mon insistance et de mes regrets.
Vous auriez vu votre modèle bien maigri! J'ai eu le prix de tant de travail, une inRammation du foie.
J'ai su, par Hippolyte Valmore, que votre chef-d'œuvre avait encore grandi en passant de la terre au marbre ; ce que nous avions cru impossible. J'irai encore une fois vous voir d'ici à mon départ, et j'espère être plus heureux; car comptez qu'il y a chez moi autant d'admiration que d'amitié pour vous.
GGLXVI.
A M. l'abbé ÉGLÊ, vicaire GÉNÉRAL DE l'ARCHEVÊCHÉ
DE PARIS
Paris, juin 1844.
Monsieur le vicaire général,
J'ai eu l'honneur de me présenter aujourd'hui avec mademoiselle Borel, la personne qui se destine, d'après vos avis, à l'ordre
de la Visitation, et qui vient se mettre sous votre conduite. N'ayant pas eu le bonheur de vous trouver, nous nous sommes enquis de l'heure à laquelle vous serez visible demain, pour que vous puissiez donner à cette future sainte toutes les indications et les protections que vous avez bien voulu me promettre.
Trouvez ici, monsieur le vicaire général, l'expression des sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être
Votre humble serviteur.
AU MÊME
Passy, juin 1 84 i.
Monsieur le vicaire général,
J'ignorais, en me présentant hier à l'archevêché, avec ma lettre prête pour le cas oh je n'aurais pas le plaisir de vous trouver, les fatigues de vos travaux actuels en compagnie de Sa Grandeur. J'ai affaire avec une pauvre fille à qui la vocation rend chaque jour de retard si amer, qu'elle est triste de se trouver dans les rues de ce Paris, qualifié d'antichambre de l'enfer, ce qui est vrai pour bien des gens, même pour les écrivains qui le décrivent. Elle a surtout un bien ardent désir de saluer son protecteur spirituel; mais j'ai eu tant de peine à lui faire comprendre que les devoirs des généraux n'étaient pas ceux des soldats, et que vous étiez, ainsi que Monseigneur, sur votre brèche, que je vous prie de m'envoyer un petit mot pour déléguer les soins que réclame cette âme en peine, soit à M. le curé de Passy, soit à M. l'abbé Jousselin, notre précédent curé. Puis ayez la bonté de m'indiquer l'heure et le jour où je pourrai, sans vous trop ennuyer, vous présenter mademoiselle Borel.
Vous pourrez me répondre, monsieur l'abbé, sous le nom de M. de Brugnol, rue Basse, n° 19, à Passy, en me rendant le petit service d'oublier que je suis là, car le secret de ma retraite est important pour ma tranquillité.
Si vous aviez l'excessive bonté de donner un mot pour la supérieure de la maison de la Visitation- où il vous plaira d'envoyer
mademoiselle Borel, en demandant qu'on ait quelques égards pour sa modique fortune, vous me rendriez heureux. Si je tiens à ce que vous puissiez voir cette sainte fille, c'est pour la déterminer à entrer dans l'ordre de Saint-Thomas-de-Villeneuve.
La persécution est telle, aux lieux d'où elle vient, qu'elle et sa compagne ont apporté la croix des dominicains de Pétersbourg pour ceux de Paris, car les pauvres Pères prévoient le moment où ils seront chassés. Cette mission vous donne la mesure de ce qu'on souffre dans le Nord, et du degré d'estime où était mademoiselle Borel dans l'esprit et le cœur des dominicains de Pétersbourg.
Je suis fâché de vous savoir si fatigué, bien plus chagrin aussi de ne pas vous avoir trouvé. Mes travaux m'ont donné une inflammation de foie qui m'a retenu six semaines au lit, je suis en convalescence, et j'avais oublié la fête-Dieu, les confirmations, et vous me le pardonnerez, monsieur le vicaire général, en faveur de mes souffrances.
Agréez mes respectueux sentiments.
GGLXVIII.
A M. AUBER, MEMBRE DE l'iNSTITUT, A PARIS.
Passy, 1844.
Mon cher maître.
Je suis de votre avis, et la strophe On sent dans l'air pur^, etc., est la plus jolie; aussi, peut-être vaut-il mieux intervertir l'ordre des strophes, la mettre la première, et faire porter l'air dessus. D'ailleurs, l'ordre des pensées exige qu'elle vienne en premier, car c'est parce que l'ange des roses a béni les fleurs qu'elles éprouvent l'envie de se voir et de se mirer dans leur goutte de rosée.
Veuillez donc avoir la bonté de faire vous-même cette correction en prenant cette strophe et mettant la musique dessus, et
1. Il s'agit de la pièce de vers qui est publiée avec la musique dans Modeste
Mignon (voir tome T'", page 452),
pardonnez-moi de vous causer tant d'ennuis; depuis que je vous sais si occupé, j'ai des remords. •
J'ai du moins le plaisir de vous exprimer ici mon admiration pour votre beau talent.
A MADAME *** (en lui envoyant un livre qu'il venait de publier).
Le temps des dédicaces n'est plus. Aujourd'hui, l'écrivain a remplacé le prêtre, il a revêtu la chlamyde des martyrs, il souffre mille maux, il prend la lumière sur l'autel et la répand au sein des peuples; il est prince, il est mendiant; il console, il maudit, il prie, il prophétise; sa voix ne parcourt pas seulement la nef d'une cathédrale, elle peut quelquefois tonner d'un bout du monde à l'autre; l'humanité, devenue son troupeau, écoute ses poésies, les médite, et une parole, un vers, ont maintenant autant de poids dans les balances politiques qu'en avait jadis une victoire. La presse a organisé la pensée, et la pensée va bientôt exploiter le monde; une feuille de papier, frêle instrument d'une immortelle idée, peut niveler le globe; le pontife de cette terrible et majestueuse puissance ne relève donc plus ni des rois ni des grands; il lient sa mission de Dieu; son cœur et sa tête embrassent le monde et tendent à le sertir en une seule famille. Une œuvre ne saurait donc être cachetée aux armes d'un clan, offerte à un financier, prostituée à une prostituée; les vers trempés de larmes, les veilles studieuses et fécondes ne s'avilissent plus aux pieds du pouvoir, elles sont le pouvoir.
A Técrivain toutes les formes de la création ; à lui les flèches de l'ironie, à lui la parole douce et gracieuse qui tombe mollement comme la neige au sommet des collines; à lui les personnages de la scène; à lui les immenses dédales du conte et des fictions; à lui toutes les fleurs, à lui toutes les épines; il endosse tous les vêtements, pénètre au fond de tous les cœurs, souffre toutes les pas- .sions, devine tous les intérêts. Son âme aspire le monde et le reflète.
40G GO R RE S POND ANC li:.
L'imprimerie lui a fait avancer Tavenir, tout s'est agrandi : le champ, la vue, la parole et l'homme.
Je ne vous ai donc point fait de dédicace, mais je vous ai obéi. Pourquoi? Je le sais et je vous le dirai.
GGLXX.
A MADAME HANSKA, A VIERZSCHO VNIA.
Passy, 11 octobre 18 44.
Chère comtesse,
Je reçois votre lettre du 25 septembre, elle est venue hier au soir; cela fait quinze jours seulement. Je ne vais pas très-bien; hier, je suis alléchez mon docteur; il faut attaquer la névralgie par les sangsues et une petite mouche volante ; cela va prendre trois ou quatre jours. J'ai fait César Birotteau les pieds dans la moutarde, et je fais les Paysans la tête dans l'opium. En dix jours, j'ai écrit six mille lignes pour la Presse; il faut que j'aie fini le 30 octobre. Votre lettre est encore une raison de me hâter, car, si vous voyagez, je veux être prêt.
Mes souffrances sont au comble ! cette inflammation de l'enveloppe des nerfs, bien décidément causée par un coup d'air, produit des effets de douleur comme des décorateurs font des effets à la scène. Voilà quinze nuits passées à paysanner malgré mes douleurs. Ainsi vous voyez qu'il n'y a pas eu de voyage de Belgique. Soyez tranquille, chère comtesse, vos recommandations quant à la voyageuse sont inutiles; je m'étais dit déjà que, pour vous, je devais obéir aux sottises de l'opinion publique; nous avons, comme toujours, pensé de même.
Il est quatre heures du matin : il va falloir me recoucher pour les sangsues à l'oreille droite ; mais je n'ai pas voulu que ces trois jours de plus fussent ajoutés à votre attente. Avant le départ de M. Gavault, on était arrivé à trente mille francs pour les Jardies; mais le terrain de l'allée des Veuves augmente, et j'ai donné l'ordre au notaire de revenir sur ses offres. Est-ce être sage?... J'attendrai; peut-être trouverai-je une maison toute bâtie et à bon compte.
cou K K S PON D A XC lî. 407
Cette névralgie me dérange beaucoup, car j'ai à faire encore un ouvrage pour Chlendowski, qui est très-chicanier, vous me l'aviez bien prédit et vous avez eu raison comme toujours; j'en serai peutêtre payé, mais, ce qui est sûr, c'est que je ne recomuiencerai pas d'affaires avec lui.
Que vous avez bien fait de me rendre de l'espoir pour Dresde ou Francfort, car, ces jours derniers, je me mourais de chagrin tout en travaillant! je voulais tout quitter pour aller vous trouvera Vierzschovnia. Laisspz-moi au moins l'espoir; n'est-ce pas tout maintenant pour moi? Ah! si vous avez entendu les paroles tristes et tendres que je vous ai dites, vous devez regarder en vous-même, sinon avec orgueil, du moins avec une certaine complaisance. La grandeur de mon affection a rendu petites toutes les grandes difficultés de ma vie. Je surprends tout le monde en disant que je ferai les vingt mille lignes des Paysans dans le mois d'octobre.
Personne n'y a cru, même au journal; mais, quand ils m'ont vu faire six mille lignes en dix jours, ils ont été vraiment épouvantés. Ce qui n'arrive pas une fois sur cent, les compositeurs lisent l'ouvrage ; il s'est répandu parmi eux une rumeur d'admiration, et c'est d'autant plus extraordinaire que c'est dirigé contre la multitude populaire et la démocratie.
Votre lettre a bien tardé; dans mon impatience, j'ai demandé la tête de tous les Rzevuski, hors la vôtre ; ne froncez pas votre beau front aristocratique, mais pensez au travail..., à la souffrance sans coQSolation!
Je suis assez content que vous ayez vu clair sur la pauvre religieuse; mais elle ne vous a abandonnée que pour Dieu, et c'est un peu votre faute : vos exemples, vos lectures, vos conseils l'ont forcément amenée là; ne vous inquiétez pas pour elle, elle se plaît là où elle est; elle espère être bientôt reçue novice. J'espère que, si vous voulez lui envoyer quelque chose, vous ne vous servirez que de moi; pour le moment, je puis très-bien lui remettre en votre nom mille ou deux mille francs sans me gêner le moins du monde; je suis un riche malaisé, voilà tout.
Vous me dites que vdus avez encore le temps de recevoir une lettre de moi avant votre départ; je me hâte, vous le voyez, de vous envoyer de mes nouvelles et de corps et d'esprit. Je ne suis
408 GORRIiSPONDANCE.
pas sorti de chez moi depuis vingt jours; à la lettre, je vis dans Vhébétation que produit un travail si forcé, car j'ai en surplus mes petits articles Hetzel, etc. Le pauvre garçon a besoin que le Diable se vende à vingt mille exemplaires, et le voilà qui lire à quinze mille. Votre serviteur y a contribué, j'y ai mis toute cette fine bêtise qui plaît à la masse. Avoir payé pour vingt mille francs de dettes et me trouver en décembre sur la route de Dresde, les Paysans finis, voilà mon rêve, et ce rêve se réalisera, il le faut. Je ne sais pas comment je traverserai 18/t5, 11 y a un moment oui l'on a la folie de l'espérance, et j'en suis là. J'ai tellement tendu ma vie à ce but, que je sens tout craquer en moi ! Je voudrais ne pas penser, ne pas sentir. Oh! qui vous peindra les heures où je suis resté, pendant ces vingt jours , le coude appuyé , regardant le salon de Pétersbourg et Vierzschovnia , ces deux pôles de ma pensée dont le midi était là devant moi dans son cadre. Espoir et réalité, le passé, l'avenir, tout se heurtait, c'était une mêlée de souvenirs qui me donnait le vertige. Ah! vous êtes bien debout et tout entière dans ma vie, dans mon cœur, dans mon âme ; il n'est pas un mouvement de ma plume, de mon être ni de ma pensée qui ne soit un des rayons dont le centre est vous, vous seule, vous la trop aimée, quoi que vous en disiez.
La mort de Thaddée que vous m'apprenez m'a fait du chagrin; vous m'en aviez tant parlé, que j'aimais qui vous aimait ainsi, quoique!,.. Vous avez bien deviné pourquoi j'avais appelé Paz Thaddée, en lui donnant le caractère et les sentiments de votre pauvre cousin. Mais, tout en le pleurant, dites-vous bien que je vous aimerai pour tous ceux qui vous manqueront. Pauvre chère comtesse, la situation où vous êtes et que vous me dépeignez si bien m'a fait sourire; car j'étais ainsi, avant votre dernière lettre : « Ferais-je, ou ne ferais-je pas les Paysans? Partirais-je ou ne partirais-je pas? Que devenir? Faut-il m'engager à un travail? faut-il le refuser? etc. » J'ai coupé le nœud, je me suis mis à l'ouvrage en me disant : « Si je pars, je finirai tout, comme à Lagny en 18^3. » M. Nacquart me disait hier brutalement en m' écrivant son ordonnance : « Vous y crèverez! — Non, lui ai-je dit; j'ai pour moi un dieu particulier, un dieu plus fort que toutes les maladies. — J'espère que, si vous vous mariez, m'a-t-il dit, vous vous reposerez deux ans. — Deux
ans, docteur! je me reposerai jusqu'à mon dernier soupir, si par repos vous entendez être heureux. »
Cette interruption, chère, a été prise par l'exécution des ordonnances du docteur; je n'ai pas quitté le lit, il a fallu sangsues et vésicatoire volant, pendant trois ou quatre jours; mais, de ce matin, tous les symptômes et toutes les souffrances atroces de cette inflammation ont cessé. Dans trois jours au plus tard, je reprendrai mes travaux. Ces quelques jours donnés à la médecine sont des jours de plaisir pour moi ; car, lorsque je ne travaille plus avec cette absorption de toutes les facultés morales et physiques, je ne cesse de penser à 18/i5 ; j'arrange des maisons, je les meuble, je m'y vois, je m'y sens heureux. Je repasse tous les moments si rares où nous avons été ensemble, je me querelle de n'avoir pas prolongé ces heures de douce et intime causerie.
Chère ingrate, vous ne remarquez guère ma persistance à vous satisfaire sur le petit désir des autographes; je vous envoie aujourd'hui du Peyronnet, et je veux m'arranger pour que vous ayez l'écriture de tous les ministres qui ont signé les ordonnances de Juillet.
Vous êtes donc bien contente de ce jeune homme M Examinez-le bien et sans prévention, car les avantages de votre enfant contribuent nécessairement à rendre un prétendu parfait; mais je ne sais pas comment je puis recommander prudence et finesse à celle qui a volé tout l'esprit des Rzevuski, qui a des petites pattes de souris blanche au bout desquelles il y a des yeux. Enfin, chère comtesse, faites bien vos affaires et surtout adoucissez le dragon gouvernemental du Nord.
Je suis exactement comme l'oiseau sur la branche : il est nécessaire que je quitte la rue Basse et que j'aille ailleurs, où je puisse être plus convenablement. Je suis comme ma chère voyageuse avec ses paquets et ses provisions; je n'ose rien faire, car, si je vais pour quatre mois à Dresde, j'ajournerai toutes dépenses; et puis j'aime mieux les faire définitivement que les faire provisoirement encore. Ma nature abhorre le changement, c'est une face de mon caractère que vous avez bien été forcée de reconnaître et que
1. Le comte Georges Mniszeck, fiancé de mademoiselle Anna Hanska.
VOUS reconnaîtrez de plus en plus; vous l'admirerez même, et puis vous finirez par ne plus m'en savoir gré pour les choses du cœur, en trouvant cette constance énormément justifiée par l'esprit Rzevuski de votre race, et par le charme exquis de la personne que vous voyez dans voire miroir en vous y regardant.
Comment pouvez-vous me recommander votre parfumeur? je ne pense qu'à cela! j'ai maudit Viardot de ne pas m' avoir averti de son arrivée; vous auriez déjà votre provision. Mais, si nous nous voyons à Dresde, vous aurez, chère comtesse, des parfums pour le reste de vos jours, j'en réponds. Nous avons donc aussi les mêmes vices, car je porte la passion des fines odeurs jusqu'à en faire un défaut.
. Hélas! je le vois bien, il faut vous dire adieu; mais souvenezvous que vous m'avez laissé près d'un grand mois sans lettres, et que vous n'êtes pas à Paris, et que vous n'avez pas de feuilletons à faire pour excuse. A propos, je suis déjà allé trois fois à l'Arsenal, et je n'ai pas encore obtenu l'autographe de Nodier, mais je l'aurai.
On m'annonce que David a terminé le marbre de mon buste et que le marbre n'est pas moins beau que la terre; ce sera à la prochaine Exposition sans doute. Vous ne sauriez croire combien je regrette de ne pas avoir pris le vase en malachite ; j'ai trouvé pour trois cents francs un piédestal magnifique qui m'aurait épargné les folles dépenses de celui que j'ai fait fabriquer, avec des bronzes.
Je souffre toujours, je suis obligé de m'arrêter; peut-être vous donnerai-je de meilleures nouvelles en fermant ma lettre ce soir.
Tout va bien, les douleurs névralgiques ont disparu comme par enchantement, et, si je n'ai pas fini ma lettre, c'est que j'ai dormi douze heures de suite, en retrouvant la tranquillité de la non-souffrance.
Adieu, chère souveraine aimée; examinez bien le jeune comte xMniszeck; il s'agit de toute la vie de votre enfant. Je suis bien heureux que vous ayez trouvé ce premier point si nécessaire à votre bonheur à toutes les deux, celui du goût et de la sympathie personnelle; mais étudiez-le, et soyez sévère comme s'il ne vous plaisait pas; il s'agit surtout des principes, du caractère, de la fermeté, etc.
Suis-je stupide de faire ces recommandations à la meilleure, à la plus dévouée des mères !
Je reprends demain mes travaux, et j'aurai fini, je l'espère, pour le mois de décembre en travaillant avec activité. Je ne puis pas vous donner des nouvelles de Lirette, n'ayant pu aller à son couvent au milieu de ma maladie et de mes ordonnances à exécuter; mais ma première lettre vous en donnera. Devinerez-vous que je suis plus à vous aujourd'hui, que je vous aime davantage après avoir été quelques jours souffrant dans mon lit à penser à vous, à votre cher esprit fraternel et enfantin. Aussi vous ai-je dit tant de choses, que je crois fermement qu'il vous en sera arrivé quelque nouvelle à l'oreille qui vous aura tinté ; vous aurez eu quelque étincelle à votre bougie, un fil se sera soudain cassé sans cause, et vos oreilles auront entendu ces bruits étranges que font les ailes des idées en voulant s'y reposer, fatiguées d'un si long voyage. Mais rien de tout cela ne vaut à mes yeux cette petite feuille de papier sur laquelle je vous mets toutes les fleurs de mon âme et de mon cœur en la regardant avec une curiosité désespérante. Je ne suis pas encore fait à cette idée que ce papier sera dans dix-huit jours entre vos mains, et que, moi, je reste, en maugréant, si loin de vous et si malheureux!... oh! oui, bien malheureux! J'ai faim et soif de votre chère présence, étoile de ma vie, for but présent. Peut-être pensez-vous aussi à moi quelquefois. Qui sait?... mais, hélas! vous m'avez si peu écrit ces derniers temps!... et je suis bien noir en pensant que, vous, vous ne pouvez pas me donner un souvenir au moins tous les deux jours, au milieu de vos moujiks, dans vos déserts, dans cette solitude absolue. Je suis là-dessus incorrigible! Moi si occupé, pris par tant de travaux, souvent nialade, je vous écris tous les jours. Ah! c'est que je vous aime, moi! Allez, je sens profondément votre indilTérence, j'allais dire votre ingratitude, tant je suis exaspéré par cet intervalle d'un mois entier. Vous seriez effrayée si vous saviez quelles idées me travaillaient! Enfin, quand la leltie est arrivée, tout a été oublié, j'étais comme une mère qui revoit son enfant. Mais il ne faut pas que cela finisse par des reproches.
Trouvez ici tout mon cœur, touie ma foi, toute ma pensée et toute ma vie.
CGLXXI.