CCLXXVIII
A MADAME ZULMA CARRAUD, A FRAPESLE
Janvici" JSio.
Chère, Et vous ne m'écrivez plus, ne fût-ce que tous les trois mois! Vous me laissez me cuisant dans les ardeurs d'un travail gigan-
àlO CORRESPONDANCE.
tesque et qui s'accroît d'efforts en efforts! Oh! c'est très-mal. J'ai causé beaucoup de vous hier avec un jeune professeur qui n'était pas la rose, mais qui avait vécu près d'elle à Frapesle, et nous avons fait un hymne d'éloges en votre honneur.
Vous ne vous figurez pas ce que c'est que la Comédie humaine; c'est plus vaste, littérairement parlant, que la cathédrale de Bourges architecturalement. Voilà seize ans, ma chère et ingrate amie, que j'y suis, et il faut huit autres années encore pour terminer! J'attends que j'aie fini mon édition actuelle pour vous l'envoyer, toujours à condition que vous brûlerez tout ce que je vous ai donné, qui vraiment est indigne, à cause des fautes, de figurer près d'ime perfection céleste comme la vôtre.
Borget ne vient pas me voir une fois par an! J'ai vu Périollas au •Havre ; il a sa niche dans la Comédie humaine, comme tous ceux qui seront bons amis, serviables ou obligeants pour moi. Dans deux mois, rédition en seize volumes sera finie, et, dans un mois, je vais en Allemagne pour six ou sept mois; ainsi, c'est presque un adieu que je vous fais ici.
On dit Yvan un beau garçon; et Borget ne me l'a pas amené!...
Mille tendresses à vous, et mes amiliés au commandant. *
Plaignez-moi; je travaille seize heures par jour, et je dois encore plus de cent mille francs! et j'ai quarante-cinq ans! Voilà une triste chose.
Quand vous reverrai-je dans mon atelier, où vous avez laissé votre parfum pour vous faire regretter de temps en temps?
Allons, adieu !
a madame HANSKA, a DRESDE.
Passy, 15 février 184 5.
Pouvais-je donc vous écrire sans imprudence avant d'avoir reçu contr' ordre, votre dernière lettre me prescrivant de ne plus vous écrire à Dresde? Depuis cette lettre, j'ai reçu un petit mot de quelques lignes écrit à la hâte, qui ne pouvait pas m'engager à répondre et où le statu quo était maintenu.
J'éprouve même une certaine inquiétude en voyant que vous ne
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me parlez pas de mes dernières lettres; une d'elles contenait un article intitulé les Boulevards; je vous en demandais votre avis. Je ne sais même pas si vous avez reçu tout ce qui a paru des Paysans, et qui vous a été envoyé en deux fois. Enfin, je mets la main à la plume sur l'invitation contenue dans votre lettre écrite le 8, et qui m'est arrivée hier, où vous me dites que vous ne partirez pas avant le 1" mars environ. Ces préambules sont nécessaires pour expliquer la position. Si vous m'aviez écrit deux fois la semaine, ainsi que je vous l'avais demandé, il n'y aurait pas eu de ces lacunes; mais je vous vois si triste et si tourmentée, que je n'ose ni gronder, ni récriminer, ni rien dire.
Il y a seulement une observation que je veux faire, rien que pour éclaircissement. Je suis sûr que vous envoyez vos lettres à la poste par quelqu'un d'infidèle, car les deux dernières n'étaient pas franches de port, et vous avez donné sans doute l'ordre d'affranchir; donc, ou affranchissez vous-même, ou n'affranchissez pas du tout. Nous recommençons, comme à Pétersbourg, à payer chacun de notre côté. Prenez, de grâce, des habitudes d'ordre et d'économie. En voyage, on a sans cesse besoin de son argent; c'est bien assez d'être volé par les aubergistes, sans s'y prêter encore d'autre part comme vous faites. Depuis douze ans que j'ai le bonheur de vous connaître, c'est moi-même qui mets à la poste les lettres que je vous écris.
Pauvre chère comtesse! combien de choses à vous dire! Mais, avant tout, parlons raison. Sans votre inexorable défense, il y a un mois que je serais à Dresde {Stadt-Rom), en face de l'hôtel de Saxe; et, si vous levez la défense, répondez courrier par courrier et j'arrive. Puisque vous voulez, ainsi que votre enfant, revoir absolument votre Lirette, il n'y a pour cela qu'un moyen : c'est de venir la trouver à Paris. Ce voyage ne peut avoir lieu que de la manière suivante : Vous venez à Francfort, vous vous y établissez; vous vous proposez un voyage sur les bords du Rhin; vous commencez par Mayence, oia vous me trouvez avec un passe-port pour ma sœur et ma nièce. Vous prenez la malle-poste, et vous passez du 15 mars au 15 mai à Paris, sans en rien dire à qui que ce soit au monde. Vous regagnez votre chez vous à Francfort, et j'y arrive quelque temps après. Comme vous n'aurez vu personne dans les
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premiers jours de votre arrivée à Francfort, on n'aura fait aucune attention à vous deux, et Ton ne s'occupera peut-être de vous qu'à votre retour. Seulement , obtenez de votre diplomate un passeport pour Francfort et les bords du Rhin; vous serez quitte pour revenir par Coblence, Cologne, etc., en faisant viser le passe-port pour ces endroits-là.
J'aurai trouvé, pendant ce temps, pour vous deux, un petit appartement meublé à Chaillot, non loin de Passy. Vous verrez à votre aise la grande ville incognito. 11 y a douze théâtres pour votre enfant, puisqu'elle ]es aime et que vous voulez Pamuser. Cela fera bien des courses, sans compter les visites au couvent, qui seraient plus fréquentes que celles du théâtre, si je consultais vos goûts ; mais ils sont tellement mêlés à ceux de votre fille et vous passez si • bien votre vie à vous sacrifier Tune pour l'autre, que l'on ne sait jamais laquelle de vous veut une chose ou ne la veut pas. Vous ne dépenserez presque rien, si vous voulez faire le voyage en garçon, et garder un silence absolu sur cette escapade. Vous verrez l'Exposition, les théâtres, les monuments; je me précautionnerai pour les concerts du Conservatoire; enfin, je m'arrangerai pour qu'en deux mois vous en ayez pour votre argent. Voilà mon plan*
Mais, dans ces sortes de choses, il faut de la hardiesse et du secret, peu de bagages, le strict nécessaire. On trouve, ici, tout de meilleure qualité et à meilleur marché que partout ailleurs, comparativement aux prix où je vous ai vues acheter vos robes et vos chiffons en Italie, en Suisse et en Allemagne!
J'ai dit, et je me résume. — Arriver à Francfort, vous y établir comme à votre quartier général d'excursion sur le Rhin; et, au bout de trois jours, venir à Mayence par le chemin de fer; vous livrer à une excursion du 15 mars au 15 mai, et revenir enchantées du Rhin. La malle-poste contient trois personnes. Elle vous emmène, elle vous ramène. A Chaillot, vous trouverez un bon petit appartement meublé par mes soins, des domestiques, une cuisinière, une femme de chambre, un valet de pied, le tout pour deux mois. Le matin, vous irez dans Paris à pied, ou en fiacre pour diminuer les distances. Le soir, vous aurez votre voiture. Pas une rencontre possible en suivant ce programme et n'allant pas dans le monde.
Chère comtesse, les incertitudes de votre airivée à Francfort ont bien durement pesé sur moi; car que pouvais-je faire, attendant à toute heure une lettre qui pouvait me faire partir sur-le-champ? Je n'ai pas une ligne d'écrite sur la fin des Paysans. Ces incertitudes ont tout désorganisé chez moi. Au point de vue des intérêts matériels, cela m'a été fatal. Malgré votre belle intelligence, vous ne sauriez jamais le comprendre ; car vous ne savez rien de l'économie parisienne, ni des moyens pénibles qui constituent la vie d'un homme qui veut vivre avec six mille francs par an. Ainsi, je dois absolument quitter Passy, où je suis trop à l'étroit. Eh bien, je n'ai rien osé faire, ni rien entreprendre, à cause de toutes vos incertitudes. Mais le plus grand mal est mon inoccupation. Comment puis-je me jeter dans un travail absorbant avec une idée comme celle de partir sous peu et de partir pour vous revoir? C'est impossible! il faudrait n'avoir ni tête ni cœur. J'ai donc été tenaillé, torturé comme jamais je ne l'ai été. C'est un triple martyre, celui du cœur, celui de la tête, celui des affaires, et, mon imagination aidant, il a été si violent, que je vous déclare que je m'en suis senti hébété, et tellement hébété, que, pour échapper à la folie, je me suis mis à aller en soirée et à jouer au lansquenet chez madame Merlin et che2, d'autres; il fallait bien appliquer un moxa sur un pareil mal. Je n'ai fort heureusement ni perdu ni gagné. Je suis allé au spectacle, j'ai dîné en ville; enfin, j'ai mené une vie folle depuis une quinzaine. Maintenant, je vais essayer de travailler nuit et jour, afin de terminer les Paysans et un petit bout du livre pour Chlendowski.
Je vous envoie, par les messageries, le tome XI de la Comédie HUMAINE, où vous trouvcrez Splendeurs et Misères des courtisanes; le tome IV, qui renferme u votre » Modeste Mignon et la fin de Bcatrix; puis le Diable à Paris. Ces livres vous amuseront peut-être; dans tous les cas, dites-m'en votre avis, comme vous avez coutume de le faire, c'est-à-dire avec la sincérité d'un esprit fraternel et la sagacité, la sûreté de jugement d'un vrai critique. Si la réduction de mon buste de David est faite, je vous l'enverrai également. Nonseulement l'achèvement des Paysans est une nécessité absolue devant laquelle tout doit céder, relativement à la littérature et à .la réputilion de loyauté que j'ai pour les engagements de
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plurne, mais c'est d'une absolue nécessité pour mes intérêts.
Cette année est une année climatérique pour mes affaires. Sous quarante-cinq jours, l'impression de la Comédie humaine va se terminer. Les éditeurs ont mis là-dessus les deux plus fortes imprimeries de Paris, et il faut que je voie deux fois plus d'épreuves qu'auparavant; il en résulte une somme importante pour moi. Les Paysans, s'il y a succès, peuvent donner trente mille francs en librairie et donnent dix mille francs au journal, c'est quarante mille francs; quinze mille francs de la Comédie humaine font cinquante-cinq mille; trente mille francs des Jardies dans le mois de mars font quatre-vingt-cinq mille; dix mille francs de mes autres travaux font quatre-vingt quinze mille, et les vingt mille du Nord font cent quinze mille francs. Otez-en soixante-cinq mille pour le demi-hectare du parc Monceaux, reste cinquante mille francs; et ces cinquante mille francs payent la portion la plus ennuyeuse de ma dette... Je ne construirai à Monceau qu'après avoir payé mes derniers créanciers et après avoir gagné les cinquante mille francs nécessaires à la construction. Mais, comme il faut deux ans pour bâtir, sécher et meubler une maison, si l'on fait le gros œuvre en 18^6, elle ne sera habitable qu'en 18Zi8. J'ai donc à me loger dans un appartement convenable pendant trois ans, et je ne puis cependant quitter Passy que mes dettes pressantes payées. Donc, il faut finir les Paysans, il faut finir la Comédie humaine, et les Petits Bourgeois, et le Théâtre comme il est. Or, chère comtesse, vous m'avez fait perdre tout le mois de janvier et les quinze premiers jours de février à me dire : (( Je pars — demain — dans huit jours; » à me faire attendre des leitres; enfin, à me tordre dans des rages que moi seul connais! Ceci a fait un dégât effroyable dans mes affaires, car, au lieu d'avoir ma liberté le 15 février, j'ai aujourd'hui pour un mois de travaux herculéens, et à inscrire dans ma cervelle ceci, qui sera démenti par mon cœur : Ne pense ni à ton étoile, ni à Dresde, ni a voyager, reste a la chaîne et travaille misérablement!
Or, chère, ce que j'appelle travailler, c'est quelque chose qu'il faut voir et qu'aucune prose ne peut dépeindre; car, depuis un mois, ce que j'ai fait aurait mis sur les dents un homme. bien organisé. J'ai corrigé les treizième et quatorzième volumes de la Comédie humaine, qui contiennent la Peau de chagrin, la Recherche de
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l'absolu, Melmoth réconcilié, le Chef-cVœuvre inconnu, Jésus-Christ en Flandre, les Choua^is, le Médecin de campagne et le Curé de village. J'ai fini Béalrix, j'ai fait et corrigé des articles pour le Diable à Paris, et j'ai noué des affaires. Tout cela n'est rien, ce n'est pas travailler; travailler, chère comtesse, c'est me lever tous les soirs à minuit, écrire jusqu'à huit heures, déjeuner en un quart d'heure, travailler jusqu'à cinq heures, dîner, me coucher et recommencer le lendemain; et, de ce travail, il sort cinq volumes en quarante jours. C'est ce que je commence après avoir achevé cette lettre ; il faut faire six volumes des Paysans, et six feuilles de Comédie HUMAINE, pour Chlendowski et pour la Comédie humaine elle-même, attendu que c'est la seule chose qui me manque pour terminer cette édition, qui aura dix- sept volumes. J'en espère une deuxième pour 18/i6, et cette deuxième aura vingt-quatre volumes et peut me donner deux cent mille francs.
Ainsi voilà un rapport sur les affaires de votre serviteur et sur le projet de voyage de Votre Seigneurie.
Maintenant, laissez-moi arriver à ce qui est plus grave que tout, je veux dire ce nuage de tristesse que j'aperçois sur votre front olympien. Gomment! parce qu'une folle n'a pas pu être heureuse, elle vient cracher sur la vendange, comme dit Charlet, et vous brouiller le cœur, et vous l'écoutez! vous! Prenez-y garde, ceci est un crime de lèse-camaraderie, de lèse-fraternité. Et vous m'écrivez des tristesses à faire mourir le diable. Dans votre avant-dernière lettre, vous me proposiez gracieusement, avec ces formes russes que vous avez sans doute empruntées pour cette occurrence, un petit congrès où les deux grandes puissances auront à décider si elles doivent continuer ou non leur alliance offensive et défensive. Ceci, ma chère dame, est, croyez-le, un plus grand crime que ceux sur lesquels vous me raillez agréablement, car je n'ai jamais eu besoin de consulter là-dessus, et, depuis 1833, vous savez trèsbien que je vous aime, non pas seulement comme un insensé, mais comme un clairvoyant, et les yeux bien ouverts, et que, depuis cette époque, j'ai eu toujours et sans cesse le cœur plein de vous. Les erreurs que vous me reprochez sont de fatales nécessités humaines, très-bien jugées par Votre Excellence elle-même. Mais je n'ai jamais mis en doute que je ne dusse être heureux avec vous!
Décidément, chère comtesse, je vous conseille de quitter Dresde au plus tôt. Il y a là des princesses qui vous empestent et vous empoisonnent le cœur, et, n'étaient les Paysans, je serais parti sur l'heure pour montrer à cette vénérable invalide de Cythère comment aiment les hommes de mon espèce, qui n'ont pas reçu, comme son prince, une citrouille russe au lieu d'un cœur français, des mains de la nature hyperboréenne. En France, nous sommes gais et spirituels et nous aimons, nous sommes gais et spirituels et nous mourons, nous sommes gais et spirituels et nous créons, nous sommes gais et spirituels et néanmoins constitutionnels, nous sommes gais et spirituels et nous faisons des choses sublimes et profondes!... Nous haïssons l'ennui, mais nous n'en avons pas moins de cœur, nous allons à toute chose gais et spirituels, frisés, pommadés, souriants ! Voilà pourquoi on dit sur un air sublime :
La Victoire, en chantant, nous ouvre la carrière !
ce qui nous fait prendre pour un peuple léger, nous qui, dans ce moment même, applaudissons les tartines de George Sand, d'Eugène Sue, de Gustave de Beaumont, de Tocqueville, du baron d'Eckstein et de M. Guizot. Nous légers! sous le règne du sac de mille francs et de Sa Majesté Louis-Philippe! Dites à votre chère princesse que la France sait aimer. Dites-lui que je vous connais depuis 1 833, et qu'en 18^5, je suis prêt à aller de Paris à Dresde pour vous voir un jour; et il n'est pas impossible que je fasse ce voyage i si, mardi prochain, j'étais heureux au jeu chez madame MerUn, je serais dimanche 23 à l'hôtel de Rome, pour en repartir le 24.
Chère étoile de première grandeur, je vois avec peine dans votre lettre que vous commettez la faute de me défendre quand on m'attaque en votre présence, et de prendre feu à mon endroit. Mais vous ne songez pas, chère, que c'est un piège que vous tendent d'infâmes galériens de la galère du monde, pour jouir de votre embarras. Quand, devant vous, on dit du mal de moi, vous n'avez qu'une seule chose à faire, vous moquer de ceux qui me calomnient en enchérissant sur ce qu'ils disent, et conclure en leur disant: (( S'il échappe à la vindicte publique, c'est qu'il est si habile qu'il endort le glaive de la loi! » C'est le mot de Dumas, à qui quelqu'un
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vient (lire que son pore était noir, et qui répond : a Mon grandpère était sin^'c! »
Non, quand je pense que je pouvais partir le l" janvier, être à Dresde le 7, et qu'en en repartant le 7 février, je vous aurais vue un mois sans avoir fait aucun dégât à mes affaires, que je serais à mon bureau comme j'y suis, heureux, rafraîchi, plein d'ardeur au travail, sans avoir subi les plus atroces supplices de l'attente, il me prend des rages qui tourbillonnent comme la vapeur quand elle siffle hors de son tube. Je vois que vous ignorez complètement ce que vous êtes pour moi. Cela ne fait honneur ni à votre jugement ni à votre pénétration. Aujourd'hui, cette délicieuse escapade m'est impossible. Dans les premiers jours de mars, il faut régulariser la vente des Jardies; il faut remplir promptement les formalités légales pour mettre ces précieux trente mille francs de côté; il faut terminer LA Comédie humaine et réaliser les quinze mille francs qui me seront dus; il faut enfin compléter soixante-trois mille francs pour mon arpent et payer vingt-cinq mille francs de dettes qui pourraient m'empêcher de devenir ostensiblement propriétaire.
Villemain est à Chaillot; il n'est pas plus fou que vous et moi. Il a eu quelques hallucinations qui ont porté sur les idées comme j'en ai eu sur les mots en 1832, à Sache; je vous les ai racontées : je prononçais des mots involontairement; mais il est si bien guéri, qu'il parle de ce qu'il a eu, avec la sagesse et le sang-froid d'un médecin; il avait beaucoup baissé comme talent, il était impropre aux négociations avec le clergé, on a profité de sa démission pour se débarrasser de lui. Nous avons, lui et moi, causé de cela ensemble pendant plus de deux heures. D'après ce qu'il m'a dit, je crois qu'il est à jamais perdu pour la politique.
Je vois bien que je n'ai rien de mieux à faire qu'à m'ordonner à moi-même de travailler pendant un mois, sans regarder ni en avant ni en arrière. Si quelque chose a pu adoucir Thumeur rageuse que j'ai, eue, c'est votre lettre qui m'a appris que tous ces délais et toutes ces incertitudes ont été occasionnées par votre santé. Ce mot-là est un talisman, il me ferait rester un doigt pris dans une porte sans rien dire. Aussi je vous supplie de ne plus penser à moi dès que votre chère santé se trouve en jeu, cette chère et précieuse santé qui vous donne ce frais, jeune et radieux visage ;
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je ne sais pas ce que je ferais pour voir un instant, par un pouvoir magique, le sourire sur vos lèvres, le soleil de la joie et du contentement dans vos yeux, et vos petites pattes blanches et agiles, tracassant les perles de votre collier. Dans ces moments-là, voyezvous, je serais prêt à faire toutes les folies possibles et les sacrifices les plus grands et les plus réels, à laisser là Paysans et journaux et à m'enfoncer, de deux ans de profondeur, dans ma dette pour vous voir une heure seulement. Mais, hélas! vous le savez, je ne suis que trop lié par les chaînes pesantes de l'argent. Je ne rêve que de Dresde, je connais la façade et le côté de l'hôtel de Saxe, à vous dire comment sont les rideaux des fenêtres ; je vois tout cela devant mes yeux. Et la terrasse donc! oh! combien je voudrais y être, aller vous y dire un mot qui durerait deux jours à prononcer, puis repartir!
•Allons, adieu ! Mais je m'aperçois que je vous dis adieu dans mes lettres comme je vous disais bonsoir à Pétersbourg, à l'hôtel Koutaïtsof ; nous nous promenions du canapé à la porte et de la porte au canapé plus de dix minutes sans parvenir à l'adieu définitif. Si je pouvais faire en huit jours la deuxième partie des Paysans, je partirais, et, dans six jours, je vous verrais. Dites-vous bien qu'il ne se passe pas une heure sans que vous soyez dans ma pensée; car, pour mon cœur, vous y êtes toujours et sans cesse.
L'hiver a repris ici avec une grande rigueur. Vous avez bien fait de rester à Dresde. Évitez, je vous en supplie, ces passages subits du chaud au froid et du froid au chaud, dont vous me parlez. C'est bien de penser sans cesse comme vous faites à votre enfant ; mais ce serait mal, et ne pas l'aimer, que de vous oubliertoujours vousmême pour elle. De tous les personnages dont vous m'avez entretenu, il n'y a que la comtesse de L... qui m'ait souri: cette aimable vieille qui a reconnu en vous l'enfant du comte Rzevusti m'est allée au cœur, elle est bien de mon monde. Quant à Lara, vous me ferez le plaisir de ne plus le recevoir chez vous dorénavant. Pour le porteglaive, passe encore!
Vous ai -je dit qu'on a nommé le bœuf gras de cette année le Père Goriot, et qu'à ce propos il y a eu force calembours et puffs à mon endroit? Ceci est un petit restant de nouvelles. Je suis assez fâché de n'être pas allé à Dresde ; je n'ai pas eu le temps, quand j'y ai été uniquement pour voir la Galerie, de visiter le pays
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et d'aller à Kulm, afin de pouvoir écrire la bataille de Dresde; ce sera une des pages les plus importantes de mes Scènes df la Vie MiLrfAinF.
A bientôt; soignez-vous bien, et dites à votre chère enfant les choses les plus tendrement aimables de la part d'un des plus sincères et fidèles amis qu'elle aura jamais, sans excepter son mari, car je l'aime comme l'aimait son père.
Néanmoins, mes bons anges, pensez-y bien et que votre affection pour votre ami ne vous entraîne pas trop loin ; pesez bien les inconvénients, les dangers de ce voyage; quelque plaisir immense que me donne la seule idée de vous montrer Paris à toutes deux, de vous l'expliquer, de vous initier à cette vie, etc., j'aime mieux y renoncer que de vous exposer au moindre regret. Examinez donc bien si j'ai tout prévu; et, si vous trouvez les risques trop forts, sachez renoncer à ce mirage ; il ne faut pas se donner des regrets éternels pour deux mois d'un plaisir qui n'est que retardé, celui de voir un visage ami, à travers les grilles d'un couvent.
CGLXXX.
A MADAME EMILE DE GIRARDIN, A PARIS
Paris, mars 1 84 5.
Madame,
Puisque je me suis, avant-hier, si bien acquitté de la présentation de la princesse Gallitzin, permettez-moi de croire que je ne serai pas plus malheureux en remplissant une autre mission près de vous.
Vous avez désiré, je crois, voir madame de Castries : elle me charge de vous dire qu'elle sera charmée de vous recevoir.
J'ai acquis la précieuse nouvelle que ma bêtise, à l'endroit d'un faux Rességuier, est devenue tout ce que l'esprit français pouvait faire déplus ingénieux; le jeune homme rêve de vous, avecTimagination d'un homme de seize (dirait Lautour), et j'ai comblé ses désirs en ne croyant faire qu'une mauvaise plaisanterie. J'ai doue eu du bonheur dans ma bêtise. Mais, maintenant, je ne me risque-
Z,aO CORRESPONDANCE.
rai avec nulle autre que vous; car vous seule pouvez offrir de semblables chances.
Agréez, je vous prie, l'expression de mes sentiments et les plus affectueux hommages de qui a l'honneur d'être voire humble serviteur.
CGLXXXI.