‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 188 sur 229 · HUMAINE · texte numérisé non relu

HUMAINE

Hier, après avoir achevé mon travail, je suis allé chez ma sœur, sur une lettre qu'elle m'avait écrite et où elle me disait que sa fille aînée était mourante; Sophie n'avait eu qu'une légère congestion à la tête; une boisson rafraîchissante Pa heureusement dégagée. J'ai appris de Laure qu'un M. Bleuart était sur le point de se ruiner pour avoir entrepris le quartier Beaujon, et qu'il y avait là des maisons à acheter; j'y ai couru. Il y a là, en effet, terrains et maisons. Mais, de toutes les maisons, il n'y en a qu'une d'à peu près terminée, et elle est immense (neuf croisées de face). Je vais y aller mercredi avec l'ami de Claret et un jeune homme qui a le secret des affaires de M. Bleuart. Vous voyez que je me remue pour trouver une bonne affaire et réparer de quelque manière que ce soit le désastre des Jardies; mais il faut surtout travailler! J'ai rencontré aussi mon ancien propriétaire de la rue des Batailles, du quartier Chaillot, qui m'a dit que le terrain de la rue Jean-Goujon était pour rien et que je devais me hâter de conclure à ce prix-là.

En revenant de Beaujon hier, je suis allé faire une visite d'une demi-heure chez madame de Girardin. Revenu à six heures, j'ai dîné, et je dormais à sept heures. En examinant bien mes ressources, je crois que je puis me passer de ce que vous savez (affaire de Dresde); c'est, j'y ai réfléchi, si difficile d'écrire, de recevoir, d'envoyer ces sortes de papiers, que je tâcherai d'attendre, et de destiner cela à quelque dernier résultat en son lieu et temps. J'ai si fort l'habitude de penser tout haut, de calculer et recalculer en vous écrivant, que vous voyez toutes mes reculades, mes hésitations, mes additions, etc. Vous êtes en tout et toujours ma pensée unique; c'est vous, et vous le savez bien de reste, qui êtes le fond de tout cela. Si j'ai trouvé la force cette nuit de m'atteler aux six feuilles, c'est que je voudrais aller de Naples à Rome avec vous et que je tâcherai de partir le 11 janvier. Je voudrais vous installer à Rome, comme je vous ai installée à Naples. Madame de Girardin m'appelle le veturino per amore.

Adieu pour aujourd'hui. Comment allez -vous? Vous amusezvous quelquefois?... Georges vous soigne-t-il bien toutes deux? S'il vous arrivait quoi que ce soit sous ses auspices, j'écraserais sa boîte d'insectes dans le bateau. Je vous bénis tous les jours de ma vie et je remercie Dieu pour votre bonne affection. Vous êtes mon bonheur, comme vous êtes ma gloire et mon avenir. Vous souvenez-vous quelquefois de cette matinée de Valence au bord du Rhône, où la douce causerie triomphait de votre névralgie et où nous nous sommes promenés pendant deux heures à l'aube, malades tous deux, sans nous apercevoir ni du froid ni de nos souffrances. Croyez bien que de tels souvenirs, qui sont tout âme, sont aussi puissants que les souvenirs matériels des autres; car, chez vous, l'âme est encore plus belle que les beautés corporelles pour lesquelles se perdent tous les fils d'Adam.

Adieu jusqu'à demain, douce et spirituelle puissance qui tenez asservi sous vos lois votre pauvre et fervent serviteur.

J'ai reçu hier à quatre heures votre n° 4. Je vous vois toujours inquiète; mais vous n'avez pas pensé à une chose, c'est que vous avez commencé à m'écrire pendant que je voyageais et qu'il faut du temps pour que le service s'établisse en quelque sorte. Ainsi, aujourd'hui 16 décembre, j'aurai reçu quatre lettres de vous; bien. Vous, d'ici au 30 décembre, vous aurez reçu quatre lettres de moi. Quelle est la différence? quatorze jours. Ces quatorze jours, c'est les cinq jours de mer, les trois jours de Marseille, les trois jours de malle-poste et la première semaine pendant laquelle je vous ai écrit de Paris. Ainsi je calcule qu'aujourd'hui vous recevez du capitaine du Tancrède un paquet de moi. C'est mon n° 2 ; huit jours après, le 2/t, vous aurez mon n" 3, envoyé par Anselme de Rothschild, et vous aurez ceci le 30, puisque ceci va partir le 21. Ainsi, chère comtesse, malgré Tinquiétude que vous cause ce retard primitif dû à la force majeure, vous voyez que je ne suis pas en faute, que je vous ai écrit tous les jours, trop même, car je n'ai encore fait que penser à vous, et j'ai peu écrit pour lapostéritc; or, ne pas écrire, c'est retarder ma libération.

Mon Dieu, comme vos leUres me font vivre! j'ai de l'idolcitrie

pour ces chers papiers; je suis là-dessus un vrai enfant; votre exactitude me ravit. Ne pensez jamais que je méconnaisse le prix d'une telle bonté de votre part. Je vous en supplie, soignez-vous bien; vos maux d'estomac me tourmentent. Les miens ont disparu ou, du moins, je n'en souffre que rarement. 'Ce qui est déplorable, c'est que, maintenant, le travail me fatigue, les symptômes que le bonheur et les voyages de cette année avaient fait disparaître, reviennent... Les yeux battent et les tempes aussi, et je me sens fatigué. Il m'a fallu acheter un flambeau de nuit à cinq bougies, les trois ne suffisaient plus, mes yeux souffraient; et ce petit flambeau si laid en cuivre dédoré, que vous devez avoir remarqué dans mon cabinet, est maintenant remplacé par un flambeau de ministre d'une magnificence inouïe, en bronze ciselé et doré; mais cela brûle pour un franc cinquante centimes de bougies en une nuit, entendez-vous, chère madame? Or, deux francs de feu et cinquante centimes de café en sus, cela fait quatre francs par nuit. Voilà les contes des 3Iille et une Nuits bien renchéris!...

Chère comtesse, je puis donner à Lirette son capital sans aucune difficulté pour moi. Dites-moi ce que vous lui destinez et je le lui remettrai; j'irai régler cela avec elle à son couvent; et, moi, je serai très-content de retrouver cela au mois de mai. Pourquoi vous donner le souci de l'envoi de cet argent, des changes de place, etc.? Laissez-moi être cette fois au moins votre homme d'affaires.

Je n'ai pas encore votre fantastique parure; mais je l'aurai bientôt. Froment Meurice veut tellement se distinguer pour la canne de Georges, que je ne sais pas si pour le jour de Tan ce sera fini. C'est un bien grand artiste. Je vous assure qu'on est effrayé de ce qu'il y a de talent et de génie dans Paris. Je suis si précautionneux pour tout ce qui vous concerne, que je ne puis pas risquer d'envoyer cette lettre demain 17, car le bateau part le 21. Dans cette saison, la malle peut éprouver du retard, et j'aime mieux jeter ma lettre à la poste le 16 que le 17. Aussi je ne puis vous rien dire sur les maisons Bleuart, vous saurez tout par le départ du û^'" janvier; vous saurez si je puis arriver par le paquebot du 11. Je vous en supplie, n'insistez pas dans votre défense. En premier lieu, je vous préviens que non-seulement vous ne seriez pas écoutée, mais que je serais très-heureux de vous désobéir. Tout

cela ne vaut rien du tout, car le plus grand bonheur ne devrait consister, pour moi, que dans la plus complète soumission à votre volonté souveraine toujours et partout; mais, je vous le répète, vous en serez seule responsable si vous persistez.

Je n'ai toujours pas de nouvelles de mes acquisitions d'Amsterdam; voilà des chagrins mobiliers. Dans ce moment, on m'apprend un grand malheur : la belle madame Delaroche, la fille d'Horace Vernet, est morte. Allons, chère madame, adieu (vous voyez ce que je mesure pour cet adieu), ou plutôt a bientôt; car vous permettrez encore, n'est-ce pas? ce petit voyage. Laissez-moi vous remercier de nouveau pour vos excellentes et charmantes lettres; j'éprouve tant de douceur à savoir où vous êtes, comment vous êtes, que, si vous le permettez, j'irai de Naples à Rome avec vous. Soyez tranquille, j'écrirai quelques feuilles pour subvenir à ce voyage; vous ne savez pas combien je suis heureux en lisant vos adorables pages de savoir où vous étiez, ce que vous regardiez tel jour. Ah! vous avez donné bien de la place aux succès d'Emilie, cela m'a valu une page et m'a procuré des réflexions de terrasse : vous devez avoir pensé cela sur votre balcon. Je suis assez triste de vous envoyer une lettre encore pleine d'incertitude sur mes acquisitions. Mais je vous avoue que je ne puis faire à la légère une chose aussi capitale que mon installation définitive. Après l'école des Jardies, Salluon était une autre école : ça aurait coûté cent cinquante mille francs sans le mobilier; j'ai frémi! Plus M. Gavault me conseillait d'acquérir, moins je m'y sentais porté. Je me suis aperçu à la longue que M. Gavault voulait me voir faire des sottises; il est d'une envie cachée, affreuse contre moi. J'ai eu raison, car, à bâtir, je dépenserai moitié moins, et la belle maison Rleuart ne doit pas valoir cent cinquante mille francs. Cela ne coûte rien de trembler, et la hardiesse est très-chère quelquefois... Mais enfin, d'ici au 1" janvier, j'aurai passé un Rubicon quelconque. Allons, à bientôt. Consentez-y de bonne grâce, puisque vous ne ♦ gagneriez rien à refuser. Ne croyez-vous pas que ce soit l'alimentation de l'hôtel Vittoria qui vous cause des maux d'estomac?

GGXGV.

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