‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 189 sur 229 · A M. LAZARD, MARCHAND DE CURIOSITÉS, A MARSEILLE · texte numérisé non relu

A M. LAZARD, MARCHAND DE CURIOSITÉS, A MARSEILLE

Passy, 15 décembre 1845.

Mon cher monsieur Lazard,

La petite difficulté dont vous me parlez dans votre lettre d'avis provient, sans doute, d'une erreur de mémoire. Nous avons fait un bloc de l'acquisition pour le commandant du Tancrède et pour moi. Comme cela roule sur dix francs, nous nous en entendrons à mon premier voyage à Marseille, qui aura lieu vers le mois de février prochain.

l'ai reçu mes objets. Trois assiettes se sont cassées par un défaut de précaution : il n'y avait pas assez de paille ou de foin, et les assiettes portaient sur la caisse. J'ai eu des difficultés avec votre entreprise de roulage, qui m'a envoyé les caisses un dimanche, et à six heures et demie du soir; ce qui est contre toutes les lois divines et humaines. Le charretier était gris ; il n'a pas voulu attendre mon retour, et il a dit des injures à la dame à qui les marchandises étaient adressées; puis il est allé déposer les caisses dans une maison de transit. Il en est résulté sept francs cinquante centimes de frais que je ne devais pas et que j'ai payés. Je me suis plaint au commissionnaire de roulage, qui m'a répondu que ceux qui n'avaient pas d'argent se plaignaient tous ainsi; et, quand il m'écrivait, il y avait deux jours, que j'avais soldé la lettre de vol- • ture, dont l'argent était prêt. Je vous engage à faire faire des plaintes, de Marseille, aux correspondants de Paris.

Maintenant, si vous aviez ou si vous trouviez des cornets de porcelaine de Chine pour aller avec mes deux vases, ayez l'obligeance de m'en prévenir; car je voudrais avoir l'occasion de les rassortir, et je les verrais à mon passage en février ; mais avisez-m'en toujours.

Recevez mes civilités.

Si vous trouviez également de très-belles bibliothèques de dix mètres de longueur sur trois mètres de hauteur, ou richement garnies, ou richement sculptées, je m'en arrangerais.

GCXCVI.

A M. MÉRY, A MARSEILLE

Paris, 4 845.

Mon bon et cher Méry,

Je vous remercie mille fois de vos bons soins, et j'écrirai quelque part l'histoire véridique des rencontres d'un poëte et d'un sieur Lazard, marchand d'antiquités.

Je me hâte de vous dire que les époux Lazard m'ont fait, du premier mot, la glace huit cents francs et l'enfant indécent cinq cents, ce qui fait treize cents francs pour ces deux articles ; or, ce n'est rien rabattre que de rabattre trois cents francs. Laissez donc, je vous prie, entrevoir à Lazard que vous donneriez mille francs. Mais, tant qu'il n'accédera pas à ce prix, restez sur les ergots de vos neuf cents francs; regardez stoïquement les objets en vous promenant dans votre capitale, et blaguez beaucoup Lazard. Vous savez que l'enfant est de bronze et la glace de plomb, et que cela ne s'envole pas. Ne reculez pas d'une semelle, et je vous aurai appris à vous mesurer avec les marchands de bric-à-brac.

Pendant que vous blaguerez ce digne Lazard, faites-moi le plaisir d'envoyer de temps en temps des amis à vous, pour marchander les deux objets, et qu'ils en offrent toujours, les uns cinquante, les autres cent francs, ceux-ci vingt-cinq francs de moins que vous. Après une quinzaine de ce régime, Lazard vous les donnera un beau matin. Faites-lui offrir aussi trois cents, quatre cents francs du tableau. C'est une scie qui fait beaucoup rire les artistes et qui commence ainsi : Portier, je veux de tes cheveux!

Si Lazard n'a pas cédé, il cédera lors de mon passage à Marseille. J'attends une lettre qui me permettra peut-être d'aller à Florence. Qui sait si nous n'irons pas ensemble? Je vous soignerai sur le vapeur. La prose sera aux pieds de la poésie.

Et votre roman pour la Presse, est-il aussi avancé que le mien, sur lequel il n'y a pas deux Jignes de faites? Oh! le lansquenet!

Adieu; aimez qui vous admire, c'est-à-dire votre dévoué.

P.-S. — C'est moi qui ai tort sur l'article Râpe, et vous avez

raison. Deux fois merci ! Voyez (toujours en passant) si Lazard n'aurait pas de grands cornets de trente-six pouces de hauteur à personnages, et dans le genre des pots que j'ai achetés. Il n'y en a pas à Paris; j'ai prié Lazard de m'en chercher dans le cercle où il rayonne.

Ne devenez jamais collectionneur : on appartient à un démon aussi jaloux, aussi exigeant que le jeu. Gagnez-vous?...

Addio, carol

CGXGVH.

A MADAME HANSKA, A NAPLES

Mercredi 17 décembre 1845.

Ghère comtesse.

Mes dispositions au travail n'ont pas duré deux jours; je suis repris par le spleen, compliqué de nostalgie, ou, si vous voulez, par un ennui que je n'ai jamais éprouvé. Oui, c'est l'ennui vrai, rien ne m'amuse, ne me distrait, ne m'anime ; c'est la mort de l'âme, la mort de la volonté, l'affaissement de l'être tout entier ; je sens que je ne pourrai reprendre mes travaux qu'après avoir vu ma vie arrêtée, fixée, arrangée. La Comédie humaine, je ne m'y intéresse plus, je me laisserai faire un procès par Ghlendow^ski pour la feuille qui lui manque, et je ne peux pas penser aux six qui doivent terminer mes seize volumes. Bien plus, demain, je dois aller voir une maison dont on m'a dit merveilles, et cela m'intéresse à peine. Je suis anéanti; j'ai trop attendu, j'ai trop espéré, j'ai trop été heureux cette année, et je ne veux plus autre chose. Après tant d'années de malheurs et de travaux, avoir été libre comme l'oiseau de l'air, voyageur insouciant, heureux surhumainement, et revenir à un cachot!... est-ce possible?... Je rêve, je rêve le jour, la nuit, et ma pensée du cœur, repliée sur elle-même, empêche toute action de la pensée du cerveau, c'est effrayant! J'ai demandé les Myslères de Londres, qui vous ont amusée, m'avez-vous dit; je vais les lire pour me fuir moi-même.

J'ai lu hier les Mystères de Londres ; de deux heures après midi jusqu'à minuit, j'ai lu tout l'ouvrage; c'est un peu meilleur que

Sue ou Dumas; mais ce n'est pas bon, j'en avais la fièvre. Ce matin, Captier est venu me chercher; je reviens avec un gros rhume des terrains Beaujon. Il pleuvait à torrents; nous avons eu les pieds dans la boue, l'humidité sur les épaules, pendant trois heures; le mal m'a pris si violemment à la gorge, que j'ai une extinction de voix complète. La maison que nous sommes allés visiter est de deux cent mille francs, et nous en avons offert quatrevingt mille. Elle est grande et belle, elle a neuf croisées de face, elle a deux étages, un magnifique rez-de-chaussée, un premier mal arrangé et qu'il faudrait remanier entièrement; il y aurait encore vingt mille francs au moins de dépenses à y faire ; et puis elle est insolente comme effet, elle a l'air d'un vaste restaurant, et les sacrifices faits au dehors constituent d'énormes inconvénients : ainsi on y monte par un double perron Louis XV, qui aurait besoin d'une immense marquise. Autre chose : le terrain rue Jean-Goujon est impossible, c'est vingt-cinq mille francs qu'on en veut. Bref, en ce moment, il n'y a pas de terrain dans Paris à cent francs le mètre, et il faut près de quatre mètres pour une toise. Jugez donc si l'affaire Monceau est une bonne affaire ! Il faut m'en tenir à cela et ne me presser en rien, c'est ce qui me paraît le plus raisonnable.

Samedi 20.

Un affreux malheur est arrivé : le Doubs a subi une crue qui a dépassé toutes les hauteurs de ses crues, le pont que bâtissait mon beau-frère a été emporté, je vais voir ma sœur. — J'ai trouvé, chez Laure, une lettre très-concise du médecin du Lconidas, qui me dit vous avoir vue à Naples; cette lettre m' arrive aujourd'hui et il m'annonce qu'il repart le 21 ; il me demande une réponse, je lui ai répondu en quatre mots, ne sachant pas trop s'il les recevrait. Mon état d'affaissement continue ; je lis les Trois Mousquetaires, et je subis mon rhume. J'ai trouvé la désolation chez ma sœur, sa fille était malade;, je suis resté toute la journée, essayant de les égayer. Concevez-vous que mon beau-frère, ayant deux ponts à faire cette année, aille en Espagne avec M. de P..., un homme qui, à ce qu'il me semble, cherche une fortune sur l'espérance d'avoir un chemin de fer en Espagne? Ma sœur m'a avoué que c'était elle qui avait décidé son mari à ce voyage, et le malheureux lui écrit que

TEspagne lui coûte cher, car, s'il avait dirigé lui-même son pont sur le Doubs, le pont aurait été fini, livré, et ce cas de force majeure aurait regardé l'administration.

On adjuge aujourd'hui le chemin de Creil à Saint-Quentin (chemin de fer du Nord); si Rothschild est adjudicataire, les actions du Nord auront une hausse certaine.

Adieu pour aujourd'hui; je me replonge dans les Trois Mousquetaires, car la vie sans travail est insupportable et je continue à penser à vous avec une persistance qui m'épouvante moi-même ; je reste stupide à la même place et je ne sais pas ce qui peut m'arriver si je ne me jette pas dans le travail à corps perdu. Je n'ai pas une pensée qui ne soit pour vous, pas une volonté autre que celle d'aller vous trouver où vous êtes; je suis comme emporté par ce désir; et, cloué sur place par la nécessité, je reste immobile de douleur. Il m'est impossible d'oublier, et je passe des heures entières, les yeux attachés sur ce tapis brodé par vos belles petites pattes de souris, à regarder ses cases rouges, vertes, et ses rayures bariolées en pensant à vous, et me rappelant les infiniment petits détails de voyage. Non, au lieu de me gronder, ayez plutôt pitié de moi, je suis vraiment trop malheureux. J'implore le travail et il s'obstine à me refuser l'inspiration. J'espère pourtant que cela ne durera pas toujours ainsi, et qu'un de ces jours me reverra sérieusement attablé à l'intention, sinon au profit, de Sa Majesté le public.

Dimanche 21.

J'ai lu les Trois Mousquetaires, voilà toute ma journée d'hier; je me suis couché à sept heures, et me voici levé à quatre heures du matin. Je suis mieux d'esprit, j'ai une sérieuse envie de travailler, et mon ardeur à écrire me paraît de bon augure ; il le faut d'ailleurs, tout m'y convie, et l'argent à toucher, et les obligations à remplir, et la liberté, et la possibilité de vous revoir plus tôt. Figurez-vous, chère étoile de ma vie, que l'argent ne me dit plus rien; non, vraiment, il ne m'émeut plus du tout ; il n'y a plus en mon âme aucun vestige d'ambition non plus, enfin aucun désir de faire fortune; les potiches, les tableaux, toutes les choses de luxe que j'aimais, tout cela m'est devenu indifférent. Oh! quel tyran qu'un sentiment pareil au mien! comme tout disparaît devant lui!

Je comprends, chère comtesse, que vous ayez été choquée des Mousquetaires, vous si instruite, et sachant surtout à fond l'histoire de France, non-seulement au point de vue officiel, mais jusqu'aux moindres détails intimes des petits cabinets du roi et du petit couvert de la reine. On est vraiment fâché d'avoir lu cela, rien n'en reste que le dégoût pour sol-même d'avoir ainsi gaspillé son temps (cette précieuse étoffe dont notre vie est faite). Ce n'est pas ainsi qu'on arrive à la dernière page d'un roman de Walter Scott, et ce n'est pas avec ce sentiment qu'on le quitte; aussi on relit Walter Scott, et je ne crois pas qu'on puisse relire Dumas. C'est un charmant conteur, mais il devrait renoncer à l'histoire ou, sinon, tâcher de l'étudier et de la connaître un peu mieux.

En ouvrant ma fenêtre du côté de la rue, ce matin, j'ai eu un étourdissement et j'ai encore tout le sang à la tête; mais je vais prendre un bain de pieds, et cela passera. D'ailleurs, si je travaille, l'équilibre se remettra, et je vais travailler. Oh! si vous saviez quel respect j'ai pour moi-même, sachant qu'un être si parfait, qu'une créature accomplie s'intéresse à mon existence; depuis un an, je n*ai de mémoire que pour elle, et voilà deux semaines que je ne pense qu'aux moyens de la revoir, que je range les miettes du festin, que je m'absorbe dans le souvenir de riens qui deviennent des poëmes. Figurez- vous que Schwab est à Paris! 11 est venu me voir ce matin, et, le croirez-vous? j'ai revu Schwab avec délices, car Schwab, c'est tout la Haye... Vous souvenez-vous d'une certaine promenade faite à pied vers le bazar chinois, en arrière des enfants? Non, jamais deux âmes n'ont donné l'une dans l'autre avec plus de poésie et de charme... Ces souvenirs, pour moi, sont autant de soleils brillant au fond du Spitzberg ; ils me font vivre, et je ne vis que de cela. Il y a de ces choses du passé (de ce passé qui est le vôtre) qui me font l'effet d'une fleur gigantesque, que vous dirais-je? d'un magnolia qui marche, d'un de ces rêves du jeune âge trop poétiques, trop beaux pour être jamais réalisés...

Pardonnez-moi!... je suis resté comme hébété, j'ai pleuré comme un enfant; je suis si malheureux d'être à Passy, quand vous êtes à Naples ! Je me suis laissé aller à vous écrire, dans cette lettre, ce que je rêve à toute heure, et, dans la pensée, c'est moins dangereux que formulé. Dans la pensée, c'est un fil de la Vierge à travers x\iv. 31

l'azur; là, sur du papier, c'est un câble en fer qui vous étreint et vous serre jusqu'à faire jaillir le sang avec les larmes du désespoir.

Adieu pour aujourd'hui; si je m'écoutais, je vous écrirais jusqu'à demain. Je suis insensé de regret et de douleur, j'implore le travail pour ne pas devenir fou.

Lundi 22.

J'ai dîné hier chez madame de Girardin, et j'y ai entendu d'excellente musique faite par mademoiselle Delarue : c'est la fille du vieux bonhomme que vous avez connu à Vienne. Gautier, qui était là, m'a fait promettre d'aller prendre du hachich avec lui à l'hôtel Pimodan ce soir. Je sors pour toute sorte d'ennuyeuses affaires...

Mardi 2 3, quatre heures.

J'ai résisté au hachich; du moins, je n'ai éprouvé aucun des phénomènes dont on m'avait parlé. Mon cerveau est si solide, qu'il fallait, à ce qu'on m'a dit, que la dose fût plus forte. Néanmoins, fai entendu des voix célestes et j'ai vu des peintures divines; puis j'ai descendu pendant vingt ans l'escalier de Lauzun ; j'ai vu les dorures et les peintures du salon dans une splendeur féerique. Mais, ce matin, depuis m.on réveil, je dors toujours et je suis sans force et sans volonté*.

Jeudi 25.

Hier, j'ai dormi toute la journée, et, demain, j'irai à Rouen voir des panneaux en ébène qui sont, m'a-t-on dit, donnés pour rien. Ce matin, je vais voir, avec M. Captier, un terrain, rue du Rocher.

Il m'est impossible de me faire payer de la succession Dujarier. J'ai perdu ma journée hier en courses pour cette affaire et je n'arrive à rien. Je ne puis toujours pas travailler.

Samedi 2 7.

Je suis parti hier à six heures du matin de Passy; j'étais à sept heures au chemin de fer et à onze heures à Rouen. C'est la route que j'ai faite avec vous et Anna. N'est-ce pas vous dire que j'ai pensé toute la journée à vous deux? Je me transportais .en idée à

1. Théophile Gautier a fait le récit de cette soirée. (Voir Portraits et Souvenirs littéraires, notice sur Baudelaire, 1875.)

COR RHSPOND ANGE. 483

cette journée où nous avous vu Rouen; c'était une fête que je me donnais. J'ai été heureux, oh ! bien heureux ! J'ai revu le traître pâtissier, et, de Rouen à Mantes, je me suis rappelé mes atroces souffrances et comme je me croyais empoisonné. Ah! vous avez été bien bonne et, comme toujours, mon ange gardien et mon étoile bienfaisante.

J'ai trouvé à Rouen les débris d'un meuble royal et je les ai eus pour quatre-vingts francs. Voilà des affaires! Il coûtera cher à refaire et arranger à la vérité; cela m'épouvante, et néanmoins je vais le livrer à un ébéniste, pour que le remords soit complet.

Autre résultat moins satisfaisant: comme je n'avais rien pris du mal in au soir, j'ai attrapé une affreuse migraine.

Dimanche 28.

Je reviens de la poste, et il n'y a pas de lettres de Naples; je commence à être très-inquiet, car je devais en avoir une du 18, qui est le jour de passage du paquebot; et six jours de navigation, trois jours de Marseille ici, cela fait neuf jours. — Je viens de voir l'annonce d'un hôtel, rue du Montparnasse : on en veut quatrevingt-dix mille francs ; avec les frais, cela irait à cent mille francs. Je pourrais à la rigueur m'en arranger, il y a trois quarts d'arpent dans la propriété. J'irai voir cela; c'est le quartier du Luxembourg.

Il faut vous dire adieu; toutes les fois que je ferme une lettre et que je la porte à la poste, il me semble que je vais moi-même vous trouver. Ah ! à propos, ne calomnions personne. M. le duc de S... est mort pour d'autres causes que celles que l'on vous a dites. C'est une histoire à vous raconter qui est fort curieuse. 11 allait se marier, et, quand il a vu que sa future ne serait jamais que sa future, moins philosophe que Louis XVIII, il s'est brûlé la cervelle.

M. Captier m'a apporté un croquis de maison; cela coûte toujours entre quarante et cinquante mille francs, et cinquante mille francs de terrain, c'est toujours cent mille francs. Or, tant que je conserverai l'espoir de trouver une maison toute prête pour ce prix-là, j'attendrai.

Mon incapacité de travail me rend bien malheureux. Mercredi, dernier jour de l'année, je dîne chez madame de Girardin afin de prendre mes mesures avec Nestor Roqucplaa pour les Variétés, et

alors je commencerai sérieusement à m'occuper de Richard Cœurd'èponge. Je vous dis cela pour que vous sachiez bien ce que je fais ou compte faire. Vous aurez cette lettre à votre l^'' janvier, c'està-dire le 6, votre anniversaire. Dieu veuille que, dans cette année 1846, nous ne nous quittions jamais d'un instant, que vous déposiez le fardeau de vos responsabilités et que vous n'en ayez plus aucune; voilà mes vœux ostensibles; il en est un autre que je garde pour moi seul. Je finis cette année en vous aimant plus que jamais, en vous bénissant pour toutes les immenses consolations que je vous ai dues et qui sont toute une vie déjà. Par moments, je me trouve ingrat en pensant à Tannée 18Z[5, et je me dis que je n'ai qu*à me souvenir pour être heureux. Ce que j'ai au cœur, voilà mon hachich! Je n'ai qu'à m'y retirer pour être dans le ciel. Chère étoile lumineuse et toujours, hélas! si lointaine, surtout ne vous découragez pas, espérez, ayez foi en votre fervent serviteur ; croyez que, quand vous lirez ces lignes, je serai tout au travail, expédiant des feuillets de copie, et que je serai promptement libre d'aller vous trouver, si toutefois vous ne me le défendez pas trop rigoureusement. Mais non, vous n'aurez pas le courage, me sachant si malheureux, de me refuser la seule consolation qui me fasse supporter la vie.

CCXGVIIl.

Page 1