Il avait été blessé dans une chute de voiture
de commander une pareille folie. Tous les gens raisonnables gémissent. On dit que fa Litluianie et les provinces de l'ouest de la Russie vont se soulever aussi, à cause du recrutement pour le Caucase. Et que de désastres pour l'avenir de l'Europe ne peut-on pas redouter avec ces populations arrivées à l'état de démence chronique! et les gouvernement^, qui se disent déjà épuisés, pourrontils toujours les contenir et les réprimer? Quel bonheur que vous soyez à Rome! car, vous si sage et si intelligente, vous avez tant d'envieux et de malveillants là-bas autour de vous! D'ailleurs, on ne sait pas ce qui peut arriver quand on se trouve entre les insurgés et les troupes. La Gazette de Cologne a publié, sous la censure prussienne, un article qui parle de l'aveuglement des gouvernements à l'endroit de la Pologne, en faisant observer que les nationalités ne périssent jamais. (Ne parlez de ceci à personne.) J'espère qu'il ne sera rien arrivé de fâcheux à la comtesse Mniszech; mais Georges cependant doit être bien inquiet au sujet de sa mère, car on parle du soulèvement de toute la Gallicie. On dit que la Hongrie, jusqu'à présent si fidèle, est en armes aussi.
Mille amitiés autour de vous. Je crois qu'une fois à Rome, j'obtiendrai de Schnetz qu'il fasse le portrait de votre chère enfant pour vous, ou du moins qu'il vous donne le meilleur élève de sa troupe pour cette besogne, s'il ne la peut faire lui-même.
Vous ne pouvez pas avoir une idée de mon bonheur depuis que ma place est retenue à la malle de Lyon et que je fais mes derniers arrangements.
J'ai donné à Lirette l'argent que vous m'aviez confié pour elle. Je suis allé souffrant encore à son couvent. Chose étrange ! elle a été priée par l'abbé J... d'envoyer à Pétersbourg une attestation pour affirmer que l'abbé, ainsi que vous. Paviez détournée d'entrer en religion, attestant d'autre part qu'elle ne possédait pas quarante roubles, et que, par conséquent, elle n'avait pas donné cette somme à son couvent. Qu'est-ce que tout cela veut dire ?... J'espère qu'on lui permettra d'écrire, et que je vous en apporterai de longues lettres.
Soignez-vous bien, et n'oubliez pas de me faire savoir où vous êtes à Rome (en adressant votre lettre « à M. Lysimaque, au consulat de France, à Civita-Vecchia, pour la remettre à M. de B... »),
et tâchez de me nicher quelque part non loin de vous, fût-ce dans une cabane de chien. J'espère que ma précédente lettre vous sera parvenue par l'entremise de la maison Rothschild.
Comment trouvez-vous M. de Custinequi me proposait une lettre de recommandation pour le prince Georges (Michel-Angelo)? 11 ne se souvenait pas de son alliance avec vous ! Je prends tellement part à tous vos intérêts et à ceux de votre chère enfant, que je tremble tous les matins en ouvrant les journaux. Mon Dieu que d'inquiétudes quand je songe surtout à l'état dans lequel se trouvent vos affaires! Il ne faut songer à retourner que quand tout sera pacifié là-bas. J'écrivais à Schnetz pour un lascia-^Jassare, et j'ai pensé un moment à vous envoyer de sûres nouvelles sous son couvert. Vous voyez si je suis tout à vous et aux vôtres. Vrai, je ne pense qu'à vous.
Et les caisses de Georges dans celte bagarre?... il faut bien égayer les nouvelles. Quant au cœur, il ne bat que pour vous et ses chers saltimbanques.
Sans adieu donc, et à bientôt.
CCGIII.
A M. MÉRY, A MARSEILLE
7 mars 184 6.
Mon cher Méry,
Je serai le 20 à Marseille, arrivant je ne sais à quelle heure, par la malle de Lyon, attendu qu'on a supprimé les voyageurs sur la ligne directe de Marseille.
Les lettres triomphent, mais les lettres taxées. {Latour-et- Taxis vient de Taxe et nom de Tasso-Torquato.)
Je repars le 21 par le paquebot, c'est vous dire que je veux passer avec vous le peu d'heures que j'aurai, sauf une petite conférence avec Lazard.
Aimez bien qui vous aime, et que le mistral s'adoucisse pour votre paletot !
Votre dévoilé.
Madame de Girardin me disait à brûle-pourpoint: « Quand viendra-t-i^ à Paris? Il était le roi de l'esprit. »
GCCIV.
A M. EMILE DE GIRAnOIN, A PARIS.
Paris, 1 7 mars i 840.
Mon cher Emile,
Si quelqu'un devait avoir de la rancune, ce serait moi. Dujarier a interrompu la publication de l'introduction des Paysans, dans l'intérêt purement pécuniaire de la Reine Margot, qui devait être publiée à jour fixe en librairie. Ce temps d'arrêt a été fatal à mes travaux , et mes voyages ont été nécessaires pour rétablir ma santé.
Depuis mon retour, la Presse annonce les Paysans, après cinq autres ouvrages, en dernier; et vous avez fait tomber sur les Paysans une note qui me donne tort aux yeux du public.
Aujourd'hui, je me sens si fatigué de mes travaux, qui ont terminé la première édition de la Comédie humaine, que je prends un mois :1e vacances pour me rafraîchir la cervelle ; car j'ai la conviction que je ferais peu de chose en voulant forcer la nature.
En somme, les Paysans seront finis cette année; ils peuvent paraître quand la session sera terminée, et, à mon retour, si cela ne vous convient pas, vous me le direz.
Jamais les Deux Frères ^ n'ont souffert de l'interruption plus considérable qui a séparé la première partie du reste.
Vos abonnés sont venus après la Reine Margot, et la situation pour eux eût été la même dans ce temps, comme à présent.
Présentez à madame de Girardin mes hommages affectueux et mes adieux ; car je pars aujourd'hui même pour Rome, et je reviendrai bien chagrin, pour terminer la seule obligation que j'aie, celle d'achever les Paysans,
Mille amitiés.