A M. A. COLOMB, A PARIS
Paris, 30 janvier 1846, Monsieur,
Je vous prie d'excuser le retard qu'éprouve cette réponse à votre lettre du 2 novembre 18/[5; votre lettre est venue chez moi pendant mon voyage à Naples, et elle a été mêlée à beaucoup de papiers accumulés sur ma table. Occupé des affaires les plus pressées, je n'ai fait la revue de mes papiers que ces jours-ci. Puis, votre lettre se trouvant dans votre brochure sur la vie de Beyle, je ne l'ai lue qu'en lisant votre notice : une vie aussi occupée que la mienne a ses hasards, ses retours, et, si vous songez que jamais personne né m'a en rien aidé, que je n'ai jamais eu de secrétaire ni de suppléant, vous concevrez pourquoi je ne réponds que le 30 janvier 1846 à une lettre écrite en novembre dernier.
Ge que j'ai écrit sur Beyle l'a été avec trop de désintéressement et de conviction pour que vous ne soyez pas libre d'en disposer comme bon vous semblera; je n'y mets d'autre condition que celle d'avoir un exemplaire de ses œuvres, que j'aime beaucoup ^
C'est un des esprits les plus remarquables de ce temps; mais il n'a pas assez soigné la forme; il écrivait comme les oiseaux
1. M. A. Colomb, exécuteur testamentaire de Henri Beyle, désirait reproduire, à la suite de la Chartreuse de Parme, l'article que Balzac avait consacré à Beyle dans la Revue parisienne.
chantent, et notre langue est une sorte de madame Honesta, qui ne trouve rien de bien que ce qui est irréprochable, ciselé, léché. • Je suis très-chagrin que la mort l'ait surpris; nous devions porter la serpe dans la Chartreuse de Parme, et une seconde édition en aurait fait une œuvre complète, irréprochable. C'est toujours un livre merveilleux, le livre des esprits distingués.
Continuez, monsieur, l'œuvre que vous avez entreprise ; soyez fidèle à l'ami qui n'est plus, et je suis heureux d'apporter le denier de la veuve dans cette œuvre.
Trouvez ici l'expression de ma considération la plus distinguée.
ceci.
A MADAME HANSKA, A NAPLES
Passy, 8 février 184 6.
Et pas de lettres!... Non, mon inquiétude est au comble, je ne sais que penser, je vous crois malade. Je suis torturé au point de ne pouvoir vous dire qu'un mot aujourd'hui; d'ailleurs, je n'ai pas un moment à moi, j'ai des courses, des payements à faire, des ennuis sans fin et, par-dessus tout, la douleur d'être sans lettres et sans nouvelles. Je dîne chez M. F..., un sacrifice à faire, et un grand, je vous en réponds ! mais il est bien essentiel de ne pas le mécontenter, il fait bien mes affaires et j'en suis de plus en plus satisfait. Nous attaquons cette semaine un compte bien difficile à terminer, celui de B... Il s'agit de neuf mille francs à payer.
Et toujours pas de lettres! je suis bien malheureux!
Lundi 9.
Que de bonheur! j'ai enfin votre lettre ! Je devrais vous écrire à genoux pour tant de bonté et tant de persévérance et de suite dans cette angélique bonté. Ce passage où vous me dites que vous vous êtes abîmée dans une contemplation d'avenir semblable à l'une des miennes et où vous me paraissez si touchée de ces élans de culte que j'ai si souvent pour vous ; et cette affection si vraie et si humble, venant d'une âme si haute, m'a donné en un moment plus de bonheur que je n'en ai eu dans toute ma vie.
Chère comtesse, ne vous risquez pas à Rome sans que Georges soit tout à fait rétabli ; les courses de Rome le tueraient ; remettez ce voyage au nom de vos enfants! Rome ne s'abîmera pas demain, et une santé y périt dans une semaine. Attendez, attendez !
Quand vous recevrez cette lettre, la Comédie humaine sera terminée.
Je me tiens à un billet de mille francs avec M. Potier; car, voyez-vous, il y a bien des dépenses à faire, il le reconnaît luimême, et ce serait une maison de quarante-cinq mille francs, et quinze mille francs au moins de surplus de mobilier, cela ferait soixante mille francs. Or je ne serais pas alors en mesure pour Monceau. J'espère posséder la maison et avoir soldé tous mes titres inquiétants d'ici à la fin de février. Toutes ces incertitudes m'empêchent de travailler à mon aise, je suis comme l'oiseau sur la branche. J'espère toujours que vous me permettrez d'aller vous rendre compte de mon installation et de passer quelques jours auprès de vous en avril prochain.
En allant chez Souverain, j'ai vu, chez un marchand de bric-àbrac, la miniature de madame de Sévigné faite de son temps, à ce qu'il m'a semblé; on l'aurait pour très-peu de chose; la voulezvous? elle me paraît assez bien, mais il faut dire que je l'ai à peine regardée, tant j'étais pressé.
Mardi 10.
J'ai revu la miniature : elle' est affreuse! Mais, en revanche, j'achète le portrait de la reine Marie Leczinska d'après Coypel, évidemment faite dans son atelier. C'est acheté pour la valeur du cadre, et, comme c'est un de ces portraits que les reines donnaient à des villes ou à de grands personnages, quoique ce soit une copie, elle peut encore orner un salon.
Je m'ennuie plus que je ne peux vous le dire; je travaille mal, sans inspiration,, sans goût, sans courage; ma vie, mon âme et toutes ses forces sont ailleurs. J'ai prié Gautier de m'amener un peintre nommé Chenavard, ami de la Belgiojoso que je connais, mais dont l'adresse m'est inconnue, pour m'éclairer sur la valeur du portrait de la reine Marie, car, comme Louis XIV, « je nerveux pas me tromper ».
Mercredi 11.
Beaucoup de courses, beaucoup de fatigue sans résultat. M. F... est tombé dangereusement malade et cela retarde d'autant mes affaires. Voyez-vous, chère comtesse aimée, je ne suis pas maître de cette liquidation, le moindre effort serait puni, il faut attendre comme le chasseur à PafTût. C'est affreux ! Je vous assure que les ennuis de mes affaires, joints à ceux de mon âme (qui est bourrelée par l'absence, comme on l'est, dit-on, par le remords), influent puissamment sur ma pauvre cervelle. Sans vanité, je puis vous certifier que je suis admirable ; je me lève toutes les nuits, je pense à vous, je vous écris, et je reste ainsi deux heures avant de pouvoir me mettre à l'ouvrage; je continue d'écrire, mais à vous, et non, comme je le devrais, au public; ou, si par extraordinaire ce n'est pas à vous que je pense, ce sera alors à l'une des maisons qu'on me propose, à son mobilier, à son arrangement et aux mille détails de mes affaires, car chaque affaire de mille francs exige autant de soins qu'une affaire de cent mille francs. Puis je relis vos chères lettres, je regarde mes épreuves, et je me raisonne. Le jour arrive, je n'ai rien fait!... Je me dis que je suis un monstre, que, pour être vraiment digne de vous, il faut vous oublier et ceindre la corde du travailleur, je me dis mille injures, et je m'empare de Fivoire de Daffinger, et je vous crois là, et je rêve... et je me réveille au désespoir d'avoir rêvé au lieu d'avoir travaillé.
Madame de Girardin m'écrit pour me demander de la venir voir; il doit y avoir une lady, fille ou petite-fille de Sheridan, qui se môray de voâre moâ. J'irai dans mon grand costume des belles manières.
Jeudi 12. *
Je me suis couché ce matin; voilà toutes mes heures dérangées! et tout cela pour une scie d'Anglaise qui m'a lorgné comme elle aurait lorgné un acteur! Madame de Girardin, charmante en petit comité, est, il faut l'avouer, une maîtresse de maison moins agréable quand il s'agit de grande réception. Elle ne dément son origine que par son talent ; mais, quand elle est hors de son talent, elle redevient' fille de sa mère, c'est-à-dire bourgeoise et Gay pur sang. Le duc de Guiche, qui s'est rallié, était là; il a fait des frais,
il a été presque spirituel, ce dont je doutais. Le souvenir de madame Kalergi,que je ne connais pas, que je n'ai jamais vue, comme vous savez, m'a poursuivi jusque-là. L'amiral de la Susse m'a peint la désolation de la société de Bade, de ce que j'avais refusé toutes les invitations de la belle dame russe, et que je ne quittais pas une certaine famille qui m'avait confisqué à son profit. A partir de ce moment, je suis devenu d'une stupidité mirobolante. Aussi madame de Girardin m'a dit à l'oreille : « Qu'avez-vous donc ce soir? » à quoi j'ai répondu ; « L'Anglaise me porte au cœur... » Elle s'est mise à rire, et j'ai gardé ma mélancolie à moi... Je revoyais le paysage de Bade, l'hôtel du Cerf, les promenades, etc. tout enfin. — Oh! combien vous m'absorbez! Cela ne peut plus s'exprimer; un mot, un rien, tout me ramène à vous.
Chère comtesse, il faut consoler ce pauvre Georges. Je trouverai le catalogue Dejean, il est très-rare, il a été brûlé en entier à la rue du Pot-de-Fer (lors de cet incendie qui a consumé les Contes drolatiques). Ce catalogue ne se trouve plus que dans les ventes; mais je l'am^ai d'une manière ou d'une autre. De plus, je trouve par mes relations un ouvrage dont vous verrez le titre sur le feuillet qui sert d'enveloppe à ma lettre. Écrivez-moi si Georges le connaît. C'est la plus belle iconographie de coléoptères qui existe. Il n'en reste plus que sept exemplaires. On a plané les planches, et tout est dit. S'il le veut, je le lui apporterai à notre première rencontre, avec ses insectes et son Dejean. En flânant samedi, j'ai trouvé dei\x vases de Sèvres (Restauration) sur lesquels on a peint — pour quelque entomologiste sans doute — les plus jolis insectes du monde; c'est un travail d'artiste et cela a dû coûter cher; Georges sera satisfait en les voyant, et je lui rendrai pots peints pour pots peints. On aura peut-être offert ces deux vases à Latreille, car on n'a pu faire un travail si consciencieux que pour une très- grande célébrité de l'entomologie. C'est une vraie trouvaille, une occasion comme je n'en ai jamais vu ! On ne sait pas ce que c'est que Paris; avec du temps et de la patience, tout s'y trouve, même le bon marché. En ce moment, je marchande un lustre qui vient du mobilier de quelque empereur d'Allemagne, car il est surmonté de l'aigle impériale à deux têtes. C'est un lustre flamand qui a dû venir de Bruxelles avant la Révo-
lution ; il pèse deux cents livres et il est tout en cuivre ; le cuivre vaut deux francs cinquante centimes le kilo, et j'aurai le lustre pour sa valeur intrinsèque (/t50 francs). Je le destine à ma salle à manger, qui sera dans le même style. Je vous vois tout effrayée de ces communications; mais, soyez tranquille, on ne fait pas de dettes; on obéit à vos ordres suprêmes. Lirette sera payée selon vos intentions. Froment Meurice de même, et, quant à mes affaires personnelles, la liquidation a plus d'argent qu'il ne lui en faut.
Je travaille pour le Musée des Familles, tout en terminant la Comédie humaine. Et je vous arriverai avec les vases entomologiques, l'iconographie (s'il y a lieu), les insectes, le catalogue Dejean et la canne de Georges. Gomme vous le voyez, m'occuper de ma chère troupe aimée, c'est ma vie, ma joie, mon bonheur, car c'est toujours m'occuper de vous.
Froment Meurice est vraiment le bijoutier impossible ! nous sommes aujourd'hui au 17 février et la figure de la Nature n'est pas achevée; elle est encore, dit-il, entre les mains du ciseleur. Il est tout absorbé par la toilette de la duchesse de Lucques.
Mardi 17.
Je ne vous dis qu'un bonjour très-pressé ce matin. J'ai quelques
personnes à déjeuner, entre autres Chenavard, avec lequel je vais
voir le portrait de la reine Marie Leczinska, et je reviendrai tard
de ces courses.
Mercredi 18.
Ah ! j'ai enfin reçu la lettre où vous me .dites que Georges va de mieux en mieux, qu'il est venu vous voir à la villa Reale; cette bonne lettre qui me prouve que le calme s'est fait dans votre cœur et votre esprit, puisque vous avez repris vos habitudes d'écrire tous les soirs quand votre bonne amitié reprend sa lutte avec le sommeil, souvent vaincu à mon profit. Chose étrange ! il y a dans cette longue lettre que je vais porter à la poste des choses qui répondent à bien des questions de la vôtre. Ce rapport m'a attendri jusqu'aux larmes. Comme j'aime vos lettres! comme elles sont vraies! En vous lisant, il me semble vous entendre parler; elles sont vraiment un baume pour toutes mes plaies. De grâce, n'allez pas à Rome! je vous le répète, ce voyage pourrait être fatal à Georges ; il est bien délicat. Au reste, j'ai été comme cela à son
âge, mais je ne me suis jamais préoccupé de moi, et les autres s*en souciaient encore moins.
Je ne travaille pas autant que je le devrais. Vous faites bien de me le dire: croyez que je me le reproche beaucoup plus rudement. (( Les jours s'en vont, » comme vous dites; mais vous ne savez pas le dédale où me promène ma liquidation, et vous ignorez les courses incessantes qui me dérangent si souvent à propos de créances de cent francs. Ma tranquillité, c'est la propriété, c'est le déménagement, c'est la considération. Donc, je vous avoue, dusséje m'attirer votre blâme (pour moi si terrible!), que ma liquidation marche avant le travail littéraire.
J'aime que la gravure et la devise de votre chevalier armé vous aient plu. Personne n'a aidé votre serviteur, croyez-le bien: le latin est bien de mon propre fonds. Virens sequar et Fulge, vivam, sont dignes de l'E, inscrite dans l'étoile.
J'ai enfin le portrait de la reine Marie! Ce n'est pas de Goypel, mais c'est fait dans son atelier par un élève, soit Lancret, soit un autre, c'est au choix ; il faut être connaisseur pour ne pas le croire un Coypel. Le portrait a été gravé d'ailleurs, et je ne perdrai jamais là-dessus, a dit Chenavard. Ah ! j'ai rencontré Koref, qui a eu l'impudence de me dire qu'il avait beaucoup parlé de moi avec une de vos amies et dans les termes les plus élogieux ; j'aurais voulu que vous me vissiez regardant Koref et lui disant : « Je n'en doute pas! » Il m'a quitté net.
Allons, il faut bien avoir la force de terminer! Dites-moi où il faut vous adresser mes lettres? où vous chercher? où vous trouver? sera-ce à Florence? sera-ce à Rome? J'espère que vous ne tarderez pas à me le dire.
Mille soumissions et autant d'adorations.
CCGII.
A LA MÊME
Paris, mars 18 46.
Chère comtesse,
La personne qui vous remettra cette lettre est un de mes amis, M. Schnetz, l'auteur du beau tableau du Vœu à la madone, qui est XXIV. 32
à Saint-Roch ; il est directeur de TÉcole française à Rome , et je profite de son obligeance pour vous donner de mes nouvelles à votre arrivée.
Comme Favait prophétisé M. Nacquart, mon courage a eu son prix ; aujourd'hui, je marche^ et tous mes préparatifs de voyage sont faits. Le directeur des malles a retenu ma place à Lyon; car le service de Marseille a tant de lettres, que les lettres simples sont chassées en ma personne de l'intérieur de la malle par les lettres taxées.
Je garderai mon appareil encore un mois, mais rien ne s'oppose à ce que je voie Rome avec vous, ou plutôt vous avec Rome. Oh ! c'est Dieu qui vous a conduite à Naples, vous et les vôtres, mieux que vous ne le croyez peut-être. Maintenant, ce que vous avez de plus raisonnable à faire est de rester à Rome, et de ne poursuivre votre voyage projeté que quand vous aurez reçu de bonnes nouvelles; car on dit que vos provinces sont dans un état de fermentation très-inquiétant. J'ai entendu même parler d'un soulèvement général. Cent onze seigneurs et propriétaires de Gallicie ont 'été massacrés par leurs paysans, qu'ils voulaient entraîner à la révolte contre leur souverain l'empereur d'Autriche. Les Autrichiens sont aujourd'hui officiellement en retraite (vous verrez cela dans les Débats). La révolte ou l'insurrection a été simultanée dans toute l'ancienne Pologne (prussienne, autrichienne et russe); le mouvement est communiste. J'ai tremblé pour votre cousin L... Les insurgés, m'a-t-on assuré, ont occupé Podhorce. C'est vraiment affreux! on ne se fait quartier d'aucun côté, prêtres, femmes, enfants, vieillards, tout s'est soulevé. Des bandes de dix mille Polonais mourant 'de faim se jetaient de la Pologne russe en Prusse (où la disette commence), et les Prussiens les repoussaient comme des pestiférés par un cordon de troupes. Tout le monde ici ne prévoit que malheurs pour cet infortunée nation ; on s'étonne que la Gallicie, qui paraissait si bien administrée, si heureuse même sous le sceptre de l'Autriche, se soit soulevée si mal à propos. Chlopiçki, qu'on a voulu mettre à la tête du mouvement, a refusé; il s'est retiré en Prusse en disant qu'il se brûlerait la cervelle plutôt que