XXIV
Jeudi 6.
La chaleur est aujourd'hui si dissolvante, que je n'ai pu écrire un mot; je trempe deux chemises par jour à rester dans mon fauteuil et h relire Walter Scott. 11 faut bien vous aimer pour vous écrire même quelques lignes ; ma main et mon front ruissellent. Gela me retarde et me fait gémir. J'attends Potier aujourd'hui; je suis décidé à en finir avec lui, si c'est possible, avant mon départ, pour qu'on fasse tout, les réparations et le reste, pendant mon absence, afin qu'à mon arrivée je puisse emménager.
Adieu ; toutes mes pensées sont à vous et à tout ce qui peut vous rendre heureuse, même aux dépens de ma vie et de mon bonheur. Avant la fin du mois, j espère que je vous verrai enfin! je vais travailler ferme pour ne pas retarder mon voyage. J'espère que vous serez contente de ce que je vous apporte. Mon cher critique sera trop attendri pour être bien sévère.
GCCXIII.
A M. GEORGES MNISZECH \ A WIESBADEN.
Paris, août 184 6.
Mon bon, cher, excellent Georges,
Je suis bien touché de la lettre que je reçois de vous; je n*ai pas besoin de vous exprimer la part que j'ai prise à votre douleur. La comtesse a dû vous dire ce que je lui ai écrit sous le coup, lorsqu'elle m'a appris ce triste événement. C'est un avis du Ciel, cher ami, qui vous dit ainsi de refaire la famille qui se détruit.
Croyez-moi, malgré vos idées sur l'aristocratie, qui est une chose fort bête portée par les sots, mais sublime sur les épaules des gens d'esprit, la famille est ce qu'il y a de plus beau dans le monde, de plus saint, de plus sacré; vous qui la reconnaissez dans le monde entomologique, il ne faudrait pas la nier dans le monde social. De même que certains escarbots sont bleus et travaillés comme des bijoux de Froment Meurice, de même il y a des êtres qui ont de belles pensées, de beaux sentiments, qui sont droits,
5, Maître Cornélius lui est dédié.
loyaux, nobles de cœur, dont l'âme a mille facettes brillantes, délicates, et qui perpétuent ces qualités dans leur race. Ce n'est pas vous faire un compliment que vous dire, après avoir voyagé pendant deux ans avec vous, que vous avez l'aristocratie du cœur et de l'esprit, qui est la plus solide de toutes; mais, quand elle se trouve comme chez vous avec l'autre, cela ne gâte rien.
Tout cela est pour vous dire de remplacer ce qui s'en va, de mettre dans votre vie l'amour d'une femme à la place de l'affection filiale. Zéphirine est la jeune fille la plus naturelle, la plus charmante que j'aie jamais vue au milieu des sphères les plus raffinées de la société. Si vous aviez quarante-sept ans comme moi, si vous aviez observé le monde depuis trente ans comme moi, vous seriez dans une admiration profonde de ce caractère ingénu; car cette enfant, c'est la vraie ingénuité, c'est la perle dans sa coquille. Je souhaite bien vivement d'être auprès de vous quand vous aurez une comtesse Georges, et ce vœu est bien naturel chez le pauvre Bilboquet, qui a vu Anna à l'âge de trois ans, et qui l'aime autant pour ne pas dire plus que ses nièces.
Vous avez là, près de vous, tant de consolations, que celles de Bilboquet sont presque superflues; mais j'ai besoin de vous répéter que j'ai partagé d'autant plus votre chagrin que je l'ai éprouvé moi-même. J'étais en voyage lorsque j'ai eu l'effroyable malheur de perdre mon père. Or, je vous ai autant parlé de mon père, que vous m'avez parlé du vôtre pendant nos voyages.
Je vous apporterai tous les insectes que je pourrai rassembler et je rapporterai ceux que vous ne voudrez pas. Vous savez que vous pouvez mettre Bilboquet à toute sauce; après qu'il vous a vu si tendrement occupé de ses bric-à-brac et de ses tableaux, il se dit ici avec tout son cœur entièrement à vous.
CGGXIV.