A MADAME GEORGES MNISZECH, A DRESDE
Paris, janvier 1847.
Ma chère Anna,
Je serais bien ingrat si je ne répondais pas à votre gentille lettre, surtout au commencement de cette année, qui verra, je l'espère, de nouveaux bonheurs pour vous. Vous savez si l'affection que je vous porte depuis tant d'années peut augmenter encore; je n'ai rien à vous en dire, je ne puis que vous la continuer. Aussi vous demandé-je de soutirer à Georges de nouvelles commandes entomologiques. Dites-lui bien que je le remercie de tout cœur pour son portrait de Léonidas, et qu'en revanche je le prie de me dire quelles sont les coquilles et les insectes qu'il désire avoir des pays les plus lointains; car, en pensant à lui, je me suis assuré de six vaisseaux baleiniers, de six docteurs Darnel quelconques qui brûlent du désir de m' obliger jusque dans les banquises
1. C'était Véron qui avait proposé dix mille francs de la tête de femme peinte par Greuze, laquelle est aujourd'hui dans le cabinet de madame de Balzac.
(lu pôle antarctique. Un de ces vaisseaux s'appellera sans nul doute le Balzac, et nous aurons positivement les plus beaux insectes polaires qui peuvent se trouver dans, sm- et autour des baleines, cachalots, etc., sans oublier les coquilles; mais encore faut-il les demander.
Adieu, chère Zéphirine; je sais par votre adorable mère, qui vous aime plus même que vous ne le savez tout deux, que vous êtes heureuse, et que, dans votre bonheur et votre sagesse, vous êtes décidée à renoncer à la toilette de Froment iMeurice; mais n'êtes-vous pas toujours digne de votre mère et de vous-même? n'êtes-vous pas toujours la svelte et mignonne hermine que j'ai tant admirée cette année, et à qui je souhaite tous les bonheurs que Dieu nous permet ici-bas!
Je n'écris pas cette fois à notre cher Georges, persuadé qu'il lira cette lettre avec vous et qu'il prendra sa part dans les fleurs d'amitié que vous envoie ici votre vieux et bien dévoué ami.
A M. GEORGES MNISZECH, A VIERZSCHO VN I A.
Paris, 2 7 février 1847.
Ma chère Anna et mon cher Georges,
N'ayez pas la moindre inquiétude pour votre chère maman. D'abord, elle est ici dans le plus strict incognito, puis elle est pleinement rassurée sur sa santé. Enfin, chargé de la lâche immense de suppléer ses enfants bien-aimés si essentiels à son bonheur, et je puis dire au mien, car toutes mes affections humaines sont concentrées sur ces trois têtes chéries, je me suis mis en quarante mille pour, non pas faire oublier ceux qui sont l'âme de sa pensée et de sa vie, mais pour rendre leur absence aussi supportable que possible. Notre chère Atala adorée est dans un charmant et magnifique appartement (et pas trop cher). Elle a un jardin; elle va beaucoup au couvent et un peu au spectacle. — Je tâche de^la distraire et je m'efforce d'être le plus Anna possible pour elle ; mais le nom de sa chère fille est si journellement et si continuel-
Icment sur ses lèvres, qu' avant-hier, comme elle s'amusait beaucoup aux Variétés, — riant aux éclats au Filleul de tout le monde, joué par Bouffé et Hyacinthe, — au plus fort de sa joie, elle s'est demandé, avec un accent déchirant et qui m'a fait venir les larmes aux yeux, comment elle pouvait rire ainsi et s'amuser sans sa chère petite. J'avoue, chère Zéphirine, que j'ai pris la liberté de lui dire que vous vous amusiez infiniment sans elle avec votre seigneur et maître, Sa Majesté le roi des coléoptères; que j'étais même sûr que vous étiez, à cette heure, une des plus heureuses femmes de la terre; et j|espère que Gringalet, sur qui je tirais cette lettre de change, ne m'a pas démenti. J'ai à faire avancer contre votre souvenir perpétuel des forces respectables : l*' le Conservatoire; 2° l'Opéra; o° les Italiens; k"" l'Exposition, etc. J'ai laissé de côté toutes mes affaires, excepté l'arrangement de la maison, et je me suis attaché à cette grande œuvre, la plus belle que j'aurai faite : empêcher une mère, séparée d'une enfant aussi adorable que Sa Grâce la comtesse Georges, de mourir de chagrin.
Vous savez qu'au mois d'avril je la reconduis en Allemagne et que, de là, elle ira vous rejoindre à Vierszchovnia. Quant à moi qui ne peux pas trop vivre sans vous, j'espère aller vous voir un peu plus tard.
Bientôt, mes chers bien-aimés, j'aurai achevé la grande tâche de ma vie, j'aurai acquitté toutes mes dettes; j'espère même avoir une centaine de mille francs de capital, et le premier usage que je ferai de mon indépendance, en fait d'argent, ce sera d'aller vous voir dans vos terres. La littérature a beaucoup donné; voilà quarante à cinquante mille francs que j'aurai gagnés en trois mois; encore un trimestre pareil et je deviendrai capitaliste. Aussi croyez bien que l'hôtel Bilboquet s'en ressentira. Je veux que cette petite maison soit un écrin digne des bijoux qui y seront serrés et qu'en venant des splendeurs de Vierzschovnia, mes amours de saltimbanques et leurs enfants ne soient pas trop dépaysés.
Adieu, chère Anna; adieu, mon bien-aimé Georges. Pensez à capitaliser, devenez des papas Grandet, faites comme Bilboquet, qui ne pensera plus qu'à amasser, une fois sa maison pleine de belles choses ; travaillez à vous donner l'indépendance financière qui permet de planter sa tente là où l'on veut. Vous devez savoir
qu'il ne se dit pas ici dix paroles sans que vous soyez nommés, et que Bilboquet ne vous sépare jamais dans ses vœux, dans ses rêves et dans tous ses plans. Je donne à travers les distances une bonne poignée de main à mon cher naturaliste, volcans, soulèvements admis, et je mets des hommages pleins d'affection aux pieds mignons de la gracieuse, charmante et mille fois bénie comtesse Anna, autrement dite Zèphirine, épouse Gringalet. Mille tendresses et mille encore de votre fidèlement dévoué