CCCLXXIV
A LA MÊME
Vierzschovnia, 2 8 février 18 50.
Ma chère bonne mère, ,
J'ai reçu Ici, il y a deux jours, ta lettre du 11 de ce mois, et j'avais reçu la précédente à Kiev. Hélas! le voyage de Kiev a été funeste à ma santé. Dès le second jour de mon arrivée, pendant que je faisais mes visites aux autorités, un terrible et délétère coup de vent, dit chasse-neige, venu par le cours du Dnieper et qui arrivait peut-être des côtes de la mer Noire, m'a saisi, quoique je fusse enveloppé de fourrures à ne pas laisser une place à frapper, et j'ai eu le plus atroce rhume que j'aie éprouvé de ma vie. J'ai eu quatre jours de fièvre et j'ai gardé vingt jours la chambre, sans sortir. Les bronches, les poumons, tout a été attaqué. Ce n'est pas encore fini. Décidément, ma nature se refuse à l'acclimatement. Ce pays-ci est impossible pour les tempéraments nerveux. Te dire à quel point je suis maigre et faible est inutile. Dans l'état de santé où je suis, il est impossible de voyager sans un domestique; mon excursion à Kiev n'aura pas été absolument vaine, car j'y ai trouvé un jeune homme d'une vingtaine d'années, connu, très-probe, et à qui je puis me fier; qui sait l'allemand, le français (il est Français), le russe et le polonais. S'il peut devenir un bon valet de chambre, ce serait un sujet précieux pour moi.
Maintenant, quand partirai-je? On n'en peut rien savoir. D'abord, la Gallicie est pleine de bandes de brigands armés, qui, d'après des nouvelles sûres, font des expéditions en plein jour. Tu as dû voir dans les Débats qu'aux environs de Cracovie, la loi martiale est proclamée, et qu'il y a des troupes employées à réduire ces brigands. Il faut donc attendre que l'ordre soit rétabli. Puis nous sommes à attendre encore le dégel. Quand il y a dégel, les routes sont impraticables et il faut que le terrain soit redevenu solide ; enfin, mes paquets doivent avoir dix jours d'avance sur moi, car il faut que je les trouve à Radzivilof pour les expédier, de douane autrichienne en douane française, par le roulage, comme j'ai fait à
Paris. Or, nous sommes au 28 février, il est donc assez téméraire de croire que je serai en route pour le 15 mars; et, dans cette supposition, j'arriverai dans les premiers jours d'avril. Mais, si mes espérances tant caressées se réalisaient, il y aurait un retard de quelques jours, attendu qu'il faudrait aller à Kiev pour régulariser mes papiers. Sous ce rapport, tout est probable ; car ces quatre ou cinq maladies successives, les souffrances de la période d'acclimatement que l'affection me fait prendre en riant, ont plus touché cette belle âme qu'elle n'est effrayée, comme femme raisonnable, des quelques petites dettes qui me restent à payer, et je vois que tout ira bien. Dans cette heureuse hypothèse, il ne faudrait pas regretter le voyage de Kiev, car la comtesse m'a héroïquement gardé sans sortir, et il ne faudrait pas non plus s'affliger du petit retard que cela causerait. Mais, même dans ce cas-là, mo7i ou notre arrivée aurait toujours lieu dans la première quinzaine d'avril.
Voilà tout ce que je puis te dire quant à mon retour, à ma santé et à ce qui m'intéresse le plus. D'ailleurs, un mois de traitement de la maladie chronique serait nécessaire pour me mettre en état défaire le voyage ; ce dernier rhume est cause d'une interruption de deux mois et demi dans le traitement de la maladie de cœur, et voilà mes étouffements à propos de rien revenus.
Parlons d'autres choses...
j'en suis bien fâché pour Marguerite, mais il est impossible d'admettre un chat dans une maison comme la mienne; puis madame Hanska exècre particulièrement cet animal. Je suis sûr qu'avec toi, il ne pénétrera nulle part où sa présence ferait des dégâts souvent irréparables. Mais oi^i Marguerite peut-elle tenir son chat? Dans la cuisine? Est-elle sûre qu'il ne s'en échappera pas? Et l'odeur? C'est donc impossible, elle doit bien le voir.
Je tiens à cette femme parce qu'elle est très-probe, et que, n'ayant à faire chez moi que la cuisine, elle devra se trouver trèsheureuse et bien servir; mais, si elle ne sent pas son bonheur (ce que je verrai par moi-même), si elle a des caprices insoutenables, comme elle ne manque pas de places, je chercherai, nous chercherons quelque autre trésor moins coûteux ; mais je veux la voir moi-même et lui parler. Je te supplie de lui faire comprendre qu'elle sera avec deux braves et honnêtes gens, Fran(^ois et Eugène,
que j'ai déniché à Kiev; et j'espère que la femme de chambre que nous aurons sera aussi très-probe, travailleuse et supportable.
Je t'écrirai encore une fois d'ici , puis de Berlin ;' de là , je pourrai l'indiquer, à un jour près, la date de mon arrivée, et tu auras encore cinq ou six jours au moins devant toi pour tout finir, approprier et arranger, en cas de double arrivée, car nous prendrions par Francfort et Strasbourg à cause des cinq douanes qui sont entre Berlin et Paris.
Ainsi, chère mère, quand tu recevras cette lettre, quoi qu'il arrive, il n'y aura plus qu'un mois à attendre pour que je sois de retour. J'espère que le voyage me remettra et que je n'arriverai pas aussi maigre que je le suis en ce moment ; mais, quant à la maladie de. cœur, elle persiste, et il faudra revenir ici pour la faire guérir radicalement par celui qui l'a entreprise.
Mille tendresses, en attendant que je puisse t'embrasser, et trouve ici les respects et l'obéissance de ton fils soumis et affectionné.
CGCLXXV.
A LA MÊME
Berditchef, 11 mars 1850, Ma chère mère,
Me voici enfin à Berditchef, où tout est préparé pour l'affaire que tu sais ; mais je ne t'en écrirai qu'à Vierzschovnia, après la terminaison : ces choses-là, ici comme partout, ne sont finies que quand on sort de la cérémonie. Aussi ne t'écrivé-je aujourd'hui que pour te dire un changement important dans l'itinéraire. Au cas où je ne reviendrais pas seul , nous ne passerions plus par Berlin, et, si tu as à m'écrire, adresse ta iettre « à M. de Balzac, hôtel de la ville de Rome, à Dresde (Saxe royale) »; car ce sera notre premier séjour, et c*est même de là seulement que je te pourrai dire le jour probable de l'arrivée.
Je te recommande toujours la plus grande discrétion; elle est aussi nécessaire à Paris qu'ici. Dans le cas de succès, ce serait le 14 de ce mois, à sept heures du matin. Nous repartirons le jour même pour Vierzschovnia, où nous resterons une dizaine de jours
pour terminer d'importantes affaires ; puis nous irons à Kiev, pour arranger les passe-ports ; en sorte que nous ne serons pas sur la route avant le 1-'' avril, et il faut alors plus de dix-huit jours pour le voyage.
Maintenant, chère mère, fais bien attention à la recommandation suivante :
Je voudrais que madame Honoré trouvât la maison dans sa plus belle parure, et qu'il y eût de belles fleurs dans toutes les jardinières. Mais, comme il faut que les fleurs soient fraîches, je t'écrirai de Francfort pour t'indiquer le jour oii tu devras faire placer les fleurs. C'est une surprise que je prépare, et je n'en dis rien. Je ne t'écrirai donc, dans cette lettre, que ceci : N'oublie pas, pour tel jour, de faire arranger les jardins.
Tu trouveras, dans le grand bol de Chine qui est au-dessus de l'armoire brune de la première pièce d'en haut, du côté du salon de marqueterie, l'adresse d'un jardinier des Champs-Elysées ; ce jardinier est déjà venu, en 1848, chez moi, pour voir ce qu'il fallait de fleurs par quinzaine, pour garnir la maison et faire un prix pour toute l'année. Il s'agissait de six à sept cents francs par an. Comme je devais partir, j'ai ajourné cette dépense, qui ne peut être faite que si les fonds suffisent, et si elle plaît à une personne qui, d'ailleurs, adore les fleurs. Donc, ce jardinier, ayant garni une fois la maison, aura des bases pour faire avec toi le marché. Tâche .d'avoir de belles fleurs ; sois exigeante.
Voici ce qui doit être garni: 1° la jardinière de la première pièce; 2° celle du salon en japon ; 3° les deux de la chambre en coupole ; h" de petites bruyères du Cap dans les deux petitissimes jardinières de la cheminée de la pièce grise en coupole ; 5° les deux grandes jardinières des deux paliers de l'escalier ; ô** de petites bruyères dans les deux bols montés par Feuchères.
Je ne ^ais pas si Grohé a fini la jardinière en marqueterie du salon vert. Si elle est prête (elle se place entre le meuble à écrire et l'armoire en marqueterie), il faudra la garnir de belles, belles fleurs.
Adieu, ma chère mère. Dans quatre jours, je t'écrirai plus amplement. Je ne pouvais t'écrire que d'ici pour les fleurs.
Mille respectueuses tendresses.
GGGLXXVI.
A LA MÊME
Vierzschovnia, 15 mars 1850.
Ma bonne chère mère aimée,
Hier, à sept heures du matin, grâce à Dieu, mon mariage a été bénit et célébré dans l'église Sainte-Barbe de Berditchef, par un envoyé de révêque de Jitomir. Monseigneur aurait bien voulu me marier lui-même; mais, empêché qu'il était, il s'est fait représenter par un saint prêtre, le comte abbé Gzarouski, l'aîné des gloires du clergé catholique polonais. Madame Eve de Balzac, ta belle-fille, a pris, pour lever tous les obstacles d'affaires, une résolution héroïque et d'une sublimité maternelle : c'est de donner toute sa fortune à ses enfants, en ne se réservant qu'une rente.
Ainsi , maintenant , l'époque de mon retour est assurée : elle dépend d'un autre voyage à faire à Kiev pour régulariser mon passe-port en y inscrivant le nom de ma femme. Or, nous avons pour dix jours à emballer ici, dans quatre ou cinq grandes caisses, tous les effets que nous expédions sur Paris, et qui doivent partir au moins quinze jours avant nous; car, autrement, nous serions obligés de les attendre à la frontière, où il faut les plomber pour le transit. Donc, il est difficile que nous soyons à Brody avant le 1'^'' avril; et, de là, il nous faut quinze jours pour être à Paris, en supposant que tout aille comme sur des roulettes. Au surplus, comme je te l'ai déjà écrit, tu recevras de Dresde une lettre dans laquelle je te donnerai les dernières instructions et t'indiquerai le jour précis de notre arrivée.
Nous sommes maintenant deux à te remercier des bons soins que tu as donnés à notre maison, comme nous serons deux à te témoigner notre tendresse respectueuse. J'espère que tu jouis d'une excellente santé. Je te réitère de ne pas épargner les voitures pour diminuer les peines que nous te donnons pour nos affaires.
A bientôt!
Trouve ici l'expression de mon respect et de mon attachement
ûlial.
Ton fils soumis.
Ma femme avait l'intention d'écrire quelques lignes au bas de cette lettre; mais le courrier attend, et elle est au lit, les mains tellement enflées qu'elle ne peut écrire; elle te mettra ses soumissions dans ma première lettre.
CCGLXXVII.
A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS
Vierzschovnia, 1 5 mars 1850.
Ma chère sœur,
Hier, à Berditchef, dans l'église paroissiale de Sainte-Barbe, un délégué de l'évêque de Jitomir, un saint et vertueux prêtre, en tout point semblable à notre abbé Hinaux, le confesseur de la duchesse d'Angoulême, a béni et célébré mon mariage. 11 y a donc, depuis vingt-quatre heures, une madame Eve de Balzac, née comtesse Rzevuska, ou une madame Honoré de Balzac, ou une madame de Balzac l'aînée. Ce n'est plus un secret, et, comme tu le vois, je te l'annonce dans le plus court délai ; car, hier, nous sommes partis de Berditchef après les cérémonies, nous avons voyagé jusqu'à dix heures et demie, et la fatigue a exigé que nous nous couchions tous. Je viens de me réveiller et je t'écris, ainsi qu'à notre bonne mère.
Les témoins étaient le comte Georges Mniszech, le gendre de ma femme, le comte Gustave Olizar, beau-frère de Pabbé comte Czarouski, l'envoyé de monseigneur l'évêque, et le curé de la paroisse de Berditchef. La comtesse Anna accompagnait sa mère, toutes les deux au comble de la joie. C'est, comme tu le sais, avant tout, un mariage de cœur, car madame Eve de Balzac a donné toute sa fortune à ses enfants, le comte Georges étant peut-être meilleur pour elle que beaucoup de fils ne le sont pour leur mère.
Malgré tous nos efforts , nous avons encore quelques dettes ; aussi, je vais être obligé de travailler encore d'arrache-pied ; mais nous avons la certitude qu'en 1852, au plus tard, notre ménage aura du moins l'aisance. C'est les soixante mille francs versés au otiemin de fer du Nord qui nous ont si fort obérés ; je dis nouS; car nous étions fiancés dès 1846, à Strasbourg. Mais enfin on
voit le terme des sacrifices faits à l'idole moderne, le chemin de fer! Obtint à madame de Balzac, que t'en dirai-je encore? elle peut être enviée ; mais, à l'exception de sa fille, il n'y a pas, dans ce pays, de femme qui lui soit comparable; c'est bien le diamant de la Pologne et le joyau de cette vieille et illustre famille Rzevuski ; on peut, dans tous les pays, être fier d'elle, et j'espère que, d'ici à peu, tu la verras, car, avant le mois de mai, je te présenterai ta belle-sœur. Elle ne veut plus, d'ailleurs, vivre que pour ses enfants et pour moi ; elle a bravement tout retranché de sa vie, hors ces trois êtres, la prédilection de son cœur. Malheureusement, elle est, depuis plusieurs années, atteinte d'une affection des plus douloureuses, une goutte arthritique qui travaille la lymphe, maladie dont est morte sa mère, mais qui peut encore se guérir. Les pieds et les mains enflent au point de ne pas lui permettre de remuer les doigts et de marcher. Il y a certitude deguérison à Paris, car elle y pourra faire de l'exercice, — ce qui n'est pas possible ici pendant six mois de l'année, — et suivre un traitement déjà prescrit par Ghelius, de Heidelberg, et Hédénius, de Dresde, deux célèbres docteurs allemands. Il est plus que temps de se mettre à l'œuvre pour lui rendre la jeunesse réelle qui lui est due, car elle a la beauté extérieure de la jeunesse.
J'espère que nous serons en route dans quinze jours, et notre voyage durera à peu près autant ; ainsi je puis te dire : u A bientôt! »
Ton frère Honoré, au comble du bonheur!
Mille amitiés à Surville et à mes nièces. Sophie me doit un cadeau, prix de notre pari.
CCGLXXVIII.
A MADAME ZULMA CARRAUD, A NOHANT EN GRAÇAY (cHER).
Vierzschovnia, 1 7 mars 1850.
J'ai remis jusqu'aujourd'hui à répondre à votre bonne et adorable lettre, car nous sommes de si vieux amis que vous ne pouvez apprendre que de moi le dénoûment heureux de ce grand et beau drame de cœur qui dure depuis seize ans. Donc, il y a trois jours,
j'ai épousé la seule femme que j'aie aimée, que j'aime plus que jamais et que j'aimerai jusqu'à la mort. Cette union est, je crois, la récompense que Dieu me tenait en réserve pour tant d'adversités, d'années de travail, de difficultés subies et surmontées. Je n'ai eu ni jeunesse heureuse, ni printemps fleuri; j'aurai le plus brillant été, le plus doux de tous les automnes. Peut-être, à ce point de vue, mon bienheureux mariage vous apparaîtra-t-il comme une consolation personnelle, en vous démontrant qu'à de longues souffrances, la Providence a des trésors qu'elle finit par dispenser.
Je ne vous parlerai pas de votre lettre, elle m'a donné tout autant d'admiration que de douleur. Voilà tout ce que j'en peux dire; mais elle vous a valu la plus sincère amie dans la personne de ma femme, à qui, depuis longtemps, je ne cache rien et qui vous connaissait depuis longtemps aussi par toutes vos grandeurs d'âme que je racontais, par ma reconnaissance pour vos trésors d'hospitalité envers moi. Je vous ai si bien dépeinte et votre lettre a si bien achevé votre portrait, que vous êtes une connaissance de longue date. Aussi, d'un même élan, d'un commun accord, avec le même mouvement d'âme, vous avons-nous offert une bonne petite chambre en notre maison à Paris, pour que vous y puissiez venir absolument comme chez vous. Et que vous dirai-je? Vous êtes la seule personne à qui nous fassions cette offre, et vous devez l'accepter ou vous seriez digne du malheur; car, songez-y bien, je suis allé chez vous avec la sainte bonhomie de l'amitié, quand vous étiez heureuse et que, moi, je luttais contre tous les vents, les hautes marées de l'équinoxe, noyé dans les dettes! J'ai les douces et tendres représailles de la reconnaissance. Certes, si vous n'étiez pas un cœur, un esprit, une femme d'élite, je ne me conduirais pas ainsi. Ce que j'exige de vous serait mal apprécié. Nous, nous devons nous comprendre. Eh! chère, vous aimez l'élégance comme la poésie des choses, et non par vanité comme la plupart des Parisiens. C'est chez vous un besoin comme de respirer, de voir les fleurs que vous aimez tant; et, privée de cette grâce de la vie, vous devez, comme moi, comme la cantatrice retirée du théâtre, aimer à faire un exlra, à revoir ce que vous adorez.
Eh bien, venez de temps en temps, voir votre enfant et respirer
Fart, Paris, l'élégance, causer avec des gens supérieurs et vous retremper dans deux cœurs qui vous aiment, l'un parce que vous avez été bonne et douce amie, l'autre parce que vous avez été tout cela pour moi. Vous serez heureuse tous les trois mois quelques jours. Vous viendrez plus souvent si vous voulez; mais vous viendrez, c'est entendu.
J'ai fait cela, jadis! je me suis retrempé pour les luttes, à Saint- Cyr, à Angoulême, à Frapesle, et j'y ai puisé des forces, j'y ai eu le spectacle de ce qui me manquait, j'y ai abreuvé mes désirs. Vous saurez combien c'est doux, et vous apprendrez par vous-même tout ce que vous avez été, sans le savoir, pour moi, travailleur incompris, accablé, pendant tant de temps, sous la misère physique et morale. Ah! je n'oublie pas vos maternités, votre sympathie divine pour les souffrants. Aussi, en pensant à tout ce que vous valez, à la façon dont vous vous colletez avec l'adversité, moi qui me suis tant mesuré avec ce rude adversaire, je vous dirai que j'ai honte de mon bonheur en vous sachant malheureuse; mais nous sommes tous deux plus haut que ces petitesses du cœur. Nous pouvons nous dire que le bonheur et le malheur sont des façons d'être où de grands cœurs se sentent vivre fortement ; qu'il faut autant de vigueur philosophique dans l'une que dans l'autre position, et que le malheur qui a de vrais amis est peut-être plus supportable que le bonheur envié. Je me suis reconnu dans la vie que vous menez à Nohant, et, si nous avons eu des larmes aux yeux, j'ai été aussi fier de vous. Là encore, vous faites du bien ! comme vous en faisiez à Frapesle ! Vous serez bénie, allez ! vous l'avez été ici.
Donc, dès que vous voudrez venir à Paris, vous y viendrez, sans même nous prévenir. Vous viendrez rue Fortunée comme chez vous, absolument comme j'allais à Frapesle. C'est mon droit. Je vous rappelle ce que vous avez dit un jour de moi à Angoulême, lorsque, brisé d'avoir fait Louis Lambert, malade, et vous savez comment, je craignais la folie, je parlais de l'abandon où l'on laisse ces malheureux : « Si vous deveniez fou, je vous garderais! » Jamais ce mot, votre regard ni votre expression n'ont été oubliés. Tout cela est encore en moi comme au mois de juillet 1832. C'est en vertu de ce mot-là que je vous réclame aujourd'hui, car je suis presque fou de bonheur.
CORRESPONDAxNGE. G.iio
Je souhaite bien vivement que cette lettre, qui n'est qu'une effusion de reconnaissance, vous fasse, à huit cents lieues d'ici, tout le bien que m'ont fait les rares, bien rares témoignages d'intérêt que j'ai reçus autrefois, entre autres de votre ami Borget, ces fleurs d'affection qui passent si vite, mais qui, chez moi, pour vous, sont éternelles. Quand on m'a questionné ici sur mes amitiés, je vous ai nommée en premier. J'ai raconté ce foyer toujours embrasé qui s'appelle Zulma, et vous avez eu deux sincères amiesfemmes (ce qui est un tour de force), la jeune comtesse Mniszech et ma femme. Donc, à bientôt, car je pars dans quelques jours.
Trouvez ici toutes les tendresses d'une vieille affection. Mille amitiés au commandant, et mes souvenirs au bon Borget.
Votre ami.
CCCLXXIX.
A MADAME DE BALZAC, A SURESNES
Vierzschovnia, 2 avril 1850.
Ma chère mère,
Aujourd'hui seulement, les caisses destinées à prendre la voie du roulage sont parties, et les voituriers doivent mettre plus de douze jours pour aller à Radzivilof, à cause du dégel général qui vient de se déclarer. Nous ne partirons donc que dans une douzaine de jours, car il faut que j'arrive en même temps que les caisses à Radzivilof, où il faut remplir les formalités de douane; or, de Radzivilof à Paris, il y aura pour au moins seize jours de voyage ; ce qui reporte notre arrivée vers le 30 avril au plus tôt, en ne nous supposant aucun retard par force majeure. Donc, il ne faut arranger la maison que pour le 30 avril.
J'ai une rechute grave de ma maladie de cœur et de poumon. Nous avons perdu beaucoup de terrain sur ce qui avait été gagné ; les douze jours que je passe ici sont employés par le médecin à me mettre en état de supporter la route.
Fais parvenir la lettre ci-jointe à la bonne madame Delannoy ; je ne l'avais pas oubliée; mais j'ai gagné à Kiev une ophthalmie : mes yeux ont une tache noire qui n'a pas encore disparu et qui couvre
les objets, et cela m'empêche encore d'écrire; en sorte que j'ai interrompu mes écritures. Je tâche aujourd'hui d'écrire pour la première fois depuis ce coup d'air.
Nous sommes dans tous les préparatifs de ce long voyage, et ma femme n'a pas une minute à elle; d'ailleurs, ses mains sont si prodigieusement enflées par suite de l'humidité du dégel, qu'elle se fait remplacer par sa fille pour le peu de mots que les affaires exigent.
Notre apprenti valet de chambre fume, et, ce matin, je lui ai dit qu'à Paris je le renverrais s'il ne se déshabituait pas ; ainsi tâche plus que jamais de m'avoir le fameux Antoine.
Nous te remercions de cœur de tout ce que tu fais, et enfin nous voyons arriver avec plaisir le moment de te décharger de ce fardeau que tu as porté pendant vingt mois.
Je suis bien chagrin d'être sans nouvelles de vous tous ; mais la nécessité le veut ainsi.
Adieu, ma bonne mère ; j'espère que ce mois ne finira pas sans que je sois à Paris et que je ne t'aie vue et embrassée. Hélas ! ma santé a bien besoin de l'air natal, et j'en attends beaucoup pour la santé de ma femme, qui est aussi dans un état déplorable.
Mille tendresses à Laure et à mes chères petites nièces, auxquelles je me recommande pour des linges à barbe. Quant à toi, je t'embrasse de cœur en fils soumis et dévoué.
GCCLXXX.
A LA MÊME
Vierzschovnia, 1 5 avril 1850.
Ma chère mère,
C'est à peine si je puis y voir pour t'écrire : j'ai un mal d'yeux qui ne me permet pas de lire ni d'écrire ; c'est la suite d'un coup d'air et un effet de mon traitement, car le médecin ne s'en effraye point. Je ne t'aurais même pas parlé de cela; mais nous sommes retenus ici pour quelques jours encore par la maladie régnante, la rougeole, qui a atteint la jeune comtesse, notre chère enfant !
Nos bagages sont déjà partis, et ils doivent être arrivés aujour-
CORRESPONDANCE. 6ii7
d'hui à la frontière. Donc, nous nous mettrons en route lorsque la santé de notre chère Anna ne donnera plus la moindre inquiétude à sa mère.
Si nous partons le 20, ce sera beaucoup. Que ce retard ne t'inquiète point. D'ailleurs, tu recevras, de notre première étape, une lettre qui te dira sûrement le jour probable de notre arrivée, laquelle aura lieu maintenant en mai. Je ne puis être certain de rien avant d'avoir atteint Cracovie, à cause du temps que me demandent les formalités de douane à la frontière russe, et celles d'expédition à la frontière autrichienne. Ces deux affaires exigent trois jours environ, et elles doivent être solidement arrangées, car nous avons deux mille kilos de bagages à envoyer en France. Une fois à Cracovie, je saurai bien à quoi m'en tenir.
Le médecin, d'ailleurs, souhaite que je prenne encore, au moins pendant six jours, ses remèdes ; car je ne vais pas bien du côté du cœur et du poumon. Tout mouvement me syncope la parole et la respiration. Dieu veuille que ma femme ni moi n'ayons la rougeole ! Ce serait une bien autre cause de retard. Cette maladie est ici au moins aussi mauvaise qu'à Paris.
Ma femme me prie de te présenter ses respects ; elle ne quitte pas le chevet de notre chère petite ; mais elle n'aurait pas cette douloureuse occupation, qu'elle est privée de ses mains et de ses pieds : les inquiétudes, les chagrins sont des véhicules pour cette humeur arthritique qu'elle tient de sa mère, seul legs que celle-ci lui ait laissé.
Adieu, ma chère mère. Attends une prochaine lettre pour tout préparer, et trouve ici les tendresses et les respects de ton fils affectionné.
Mille tendresses à Laure et à ses petites. Mes amitiés à Surville. Oh ! mes pauvres yeux, si bons I