L'abbé Grégoire, ancien conventionnel
COHRESPONDANCE. 0
A MADEMOISELLE LAURE DE BALZAC, A VI L f.E PAR IS IS.
Paris, octobre 1819.
Ma très-chère et honorée sœur,
Je saisis la godardienne occasion ^ qui se présente pour vous envoyer des nouvelles de votre pendard de frère.
Voilà quinze jours expirés pendant lesquels je n'ai rien fait du tout; j'ai mis mon champ en jachère. En récompense, voici trois nuits que je passe, et je me suis rembureauté.
Hier dimanche, j'ai dîné chez ma propriétaire, ousque j'aijoué aux petits jeux innocents ; ils ont été, je t'assure, très-innocents, attendu la stupidité bêtifiante de presque tous les membres de l'honorable compagnie. Les amours vont bien : Zaïre commence à écrire lisiblement ; mais jamais je ne ferai rien d'elle pour la littérature.
L'infâme petit père n'est pas encore venu ! La chaise a encore été placée pour rien! n'est-ce pas abominable? Mais je lui pardonne, je ne suis pas chrétien pour des prunes.
Travailles-tu toujours ton piano? Vous saurez, mademoiselle, qu'on économise pour en avoir un ici. Quand, mère et toi, vous viendrez me voir, vous le trouverez installé. J'ai pris mes mesures; en reculant les murs, il tiendra, et, si ma propriétaire ne veut pas entendre à cette petite dépense, je l'ajouterai à l'acquisition du piano, et le Songe de Rousseau ^ retentira dans ma mansarde, où le besoin de songes se fait généralement sentir.
Laure ! ô ma chère Laure que j'aime ! Comment se fait-il que l'on ne puisse pas décrocher le Tacite de papa? Songe que je m'en remets à toi qui es fine comme fambre, pour l'escofier au profit de ton frère; car encore si on s'en servait! mais c'est comme un diamant dans une châsse : vous ne faites que le voir. Il me le faut absolument. Mon père n'en a pas besoin, maintenant qu'il est dans la
I. C'est-à-dire roccasion d'un farinicr de ViUeparisis, nommé Godard, qui, en amenant ses farines à Paris, faisait les commissions de la famille Balzac. . 2. Morceau de Cramer, fort en vogue alors.
Chine ou dans la Bible. Rien ne doit être plus facile que de trouver la clef de la bibliothèque. Papa n'est pas toujours chez lui, il se promène tous les jours, et le farinier Godard est là pour m' apporter le volume.
L'iris-messagère* vient chercher ma lettre; mais, en conscience, je ne t'enverrai pas cette bribe ; ce sera pour un autre jour, et je m'en vais te serrer dans un tiroir : prends garde d'étouffer!
Samedi 30 (puisqu'il est une heure du matin).
La mère TAntimèche doit venir prendre ma prose ce matin ; et je me relaurise.
J'ai reçu la lettre où tu me dis ; « Écris, écris, écris ! » Tu vois par ce qui précède que je pensais aux Villeparisiens.
Maintenant, dis-moi donc oij tu lis Montesquieu, dont tu me cites des passages que je ne connais pas î Heureux les frères dont les sœurs sont des Laures!
Tu me donnes des nouvelles comme si je ne lisais pas les journaux et comme si j'étais réellement à Alby ; et tu as vraiment perdu une demi-feuille de ta lettre à m' écrire ce que maman m'avait déjà dit, ce que j'avais lu, ce que je savais. — Parlons d'autre chose.
Je n'aime pas, ma chère, tes travaux historiques et tes tableaux, siècle par siècle. Pourquoi t'amuser (et le mot est mal choisi) à refaire l'ouvrage de Blair ? Prends-le dans la bibliothèque, il ne doit pas être loin du Tacite, et apprends-le par cœur.
Mais à quoi bon ? Une jeune fille en sait assez quand elle sait le nom des grands hommes anciens et modernes, qu'elle ne fricasse pas Annibal avec César, qu'elle ne prend pas le Trasimène pour un général et Pharsale pour une dame romaine. Lis Plutarque et deux ou trois livres de ce calibre-là, et tu seras calée pour toute ta vie, sans déroger à ton titre charmant de femme. Veuxtu donc devenir une savante? Fi !... fi!...
J'ai fait cette nuit un rêve délicieux : je lisais le Tacite que tu m'avais envoyé!
i. C'est ainsi qu'il désignait sa femme de ménage, la mère Comin.
CORRESPONDANCn:. 11
Tu me parles de Marie Staarl^ ; bmh ! Je désire que cela n'*ussisse. Le sujet de cette tragédie est assez éloigné pour être mis sur la scène ; espérons que Tauteur luttera avec succès contre les difficultés des sujets modernes, qui ne sont jamais aussi favorables à la poésie que les sujets antiques. Ajoute à cela la difficulté de rendre un moderne intéressant ! nos hommes d'État sont tous les mêmes ; les crimes diplomatiques prêtent peu au théâtre. Excepté deux ou trois grandes catastrophes comme celles de Charles I«% de Louis XVI, etc., il n'y a rien. Les tragédies d'imagination sont horriblement difficiles, il faut tout créer; le spectateur est neuf sur tout. Voltaire (à peu près le seul qui ait réussi dans ce genre) n'a pu faire accepter que Zaïre et Alzire, et encore! — Passons.
Que tu apprennes Guéroult, Lhomond, le diable, c'est indifférent pour ton latin (j'aimerais mieux Lhomond): il suffit, pour le moment, que tu connaisses les cinq déclinaisons, les adjectifs, les verbes, les irrégularités; et, lorsque tu viendras me dire ou que tu m'écriras: u Mon frère, j'en suis à la syntaxe; » lorsque tu sauras tout ce qui précède, comme un perroquet vert qui mange du pain trempé dans du vin, et qui a le bec affilé et blanc, et la tête rouge, alors nous verrons comment nous y prendre pour le reste. Apprends! apprends! apprends par cœur les types des déclinaisons, verbes, etc.; c'est le goddam des Latins, le fond de la langue. Je n'ai pas d'autre conseil à te donner.
Dis à maman que je travaille tant, que vous écrire est mon délassement. Alors, sauf vot' respect et le mien, je vais comme l'âne de Sancho, par les chemins, broutant tout ce que je rencontre. Je ne fais pas de brouillon (fi donc ! le cœur ne connaît pas de brouillons). Si je ne ponctue pas, si je ne me relis pas, c'est pour que vous me relisiez et pensiez plus longtemps à moi. Je jette ma plume aux bêtes, si ce n'est pas là une finesse de femme!...
Mademoiselle Laure, je monte sur mes grands chevaux, je mets mon rabat et mon bonnet carré d'aîné, pour vous gronder. Comment! méchante, à propos de l'aimable demoiselle du second, tu
1. La tragédie de Pierre Lebruu, qui était alors en répétition au Théâtre- Français.
me rappelles la demoiselle du Jardin des Plantes! Fi! que c'est laid, mademoiselle! — Laure, je ne plaisante pas, c'est sérieux. Si on lisait, par hasard, ta lettre, on me prendrait pour un Richelieu qui aime trente-six femmes à la fois. Je n'ai pas le cœur si large, et, excepté vous que j'aime à l'adoration, je n'aime d'amour qu'une seule personne à la fois. Cette Laure ! elle me voudrait voir un Lovelace; et pourquoi, je vous demande un peu! Si j'étais un Adonis encore!
J'ai une fluxion.
Samedi, 10 heures du matin.
Comme tu veux bien t'intéresser à moi, je te dirai que j'ai parfaitement dormi. Comment cela aurait-il été autrement ! je pensais à toi, à maman, à mes amours, à mes espérances, et, en me réveillant, je te donne ma première pensée.
A propos, la lettre de Laurence était très-gentille, mieux que la tienne ; ce n'est pas étonnant : elle s'est appliquée, et, toi, tu as écrit ta conversation.
Laure, je crois que je ferai la folie d'aller voir Cinna en loge grillée ^ Cette idée me possède depuis que Talma joue Auguste, Lafon Cinna, mademoiselle Duchesnois Emilie, et Michelot Maxime, Je finirai par céder... Mon estomac en tremble'!... Ce qui pourrait m'entraîner, c'est que je n'ai pas encore vu jouer de pièces de Corneille, notre général ! et j'ignore absolument la manière dont on dit ses vers, qui sont plus rudement faits que ceux de Racine. Mais j'aurais perdu la tête; ainsi je n'irai pas...
Les nouvelles de mon ménage sont désastreuses : les travaux nuisent à la propreté. Ce coquin de Moi-Même se néglige de plus en plus. Il ne descend que tous les trois ou quatre jours pour les achats, va chez les marchands les plus voisins et les plus mal approvisionnés du quartier ; les autres sont trop loin, et le garçon économise ses pas ; de sorte que ton frère (destiné à tant de célébrité!) est déjà nourri absolument comme un grand homme, c'est-à-dire qu'il meurt de faim !
1. On comprend qu'il parlait de loge grillée, parce qu'il était censé à Alby, et qu'on ne devait pas le rencontrer à Paris.
2. Il avait une très-mince pension et ne pouvait se permettre un plaisir qu'au pri.i de toute sorte de privations.
Autre sinistre : le café fait d'affreux gribouillis par terre, il faut beaucoup d'eau pour réparer le dégât; or, l'eau ne montant pas naturellement dans ma céleste mansarde (elle y descend seulement les jours d'orage), il faudra aviser, après l'achat du piano, à l'établissement d'une machine hydraulique, si le café continue à s'enfuir, pendant que maître et serviteur bayent aux corneilles.
Avec le Tacite, n'oublie pas de m'envoyer un couvre-pied. Si lu pouvais y joindre quelque vieillissime châle, il me serait bien utile. Tu ris? C'est ce qui me manque dans mon costume nocturne. 11 a fallu d'abord penser aux jambes, qui souffrent le plus du froid; je les enveloppe du carrick tourangeau que Grogniart\ de boustiquante mémoire, cousillonna. Le susdit carrick n'arrivant qu'à mi-corps, reste le haut, mal défendu contre la gelée, qui n'a que le toit et une veste de molleton à traverser pour arriver à ma peau fraternelle, trop tendre, hélas! pour le supporter ! Quant à la tête, je compte sur une calotte dantesque pour qu'elle puisse braver aussi l'aquilon. Ainsi équipé, j'habiterai fort agréablement mon palais!
Je finis cette lettre comme Caton finissait ses discours; il disait : a Que Carthage soit détruite! » Moi, je dis : Que le Tacite soit pris !
Et je suis, chère historienne, de vos quatre pieds huit pouces le très-humble serviteur.
ïu ne sais pas, j'ai un véritable remords de conscience que nous ayons mis M. de Villers -, qui m'aime tant, en dehors de notre secret. Je ne connais personne auprès de qui il puisse nous trahir, et je crois d'ailleurs à toute sa discrétion. J'ai songé qu'après l'hiver laborieux que je vais passer, quelques jours de campagne me seront bien nécessaires... — a Non, maman, ce n'est pas pour fuir ma bonne vache enragée ; j'aime ma vache! Mais quelqu'un, près de vous, vous dira que l'exercice et le grand air sont bien utiles à
1. Grogniart était un petit tailleur de Tours, chargé jadis d'ajuster à la taille du fils les habits du père, et qui ne s'acquittait pas de ce travail à la satisfaction d'Honoré.
2. L'abbé de Villers, ami de la famille Balzac, vivait retiré à Nogent, petit village situé près de l'Isle-Adam (Seine-et-Oise).
la santé de l'homme I Or, puisque Honoré ne peut se montrer chez son père, pourquoi n'irait-il pas chez le bon M. de Villers, qui l'aime jusqu'à soutenir le rebelle?... Une idée, mère : si vous lui écriviez pour arranger ce voyage ? Allons, c'est comme si c'était fait, vous avez beau prendre votre air sévère, on sait que vous êtes bonne au fond, et l'on ne vous craint qu'à demi ! »
Tu voulais une longue lettre : j'espère que celle-là doit compter. Je ne suis pas avare de bêtises avec vous, et vous, en revanche, vous me privez de votre charmante conversation. Fi! que c'est vilain^ mesdames, quand il existe un Godard !
Ah çà ! tu sauras encore que je suis quelquefois bousard envers moi-même, et que je fais ma lippe. Ma bonne maman n'est pas là pour le dire, mais je suis dupe de moi-même, tantôt gai, tantôt rêvassant. Je suis trop inégal, il faudra que je me défasse de ma compagnie.
J'ai fait en bas un boston, et un boston à piccolo encore, et j'ai gagné trois francs. Si je n'y prends garde, la société s'emparera encore de moi. Ce boston m'a fait penser aux nôtres, par conséquent à vous aussi; j'ai perdu, tout le temps que j'y pensais !
Mes lettres sont des macédoines ; je te parle de trente-six choses différentes dans la même page; mais tu dois facilement excuser cela, vu le caractère de l'individu.
Quand viendrez-vous me voir, vous chauffera mon feu, boire mon café, manger des œufs brouillés, raccommodés sur un plat que vous m'apporterez ?
Adieu, soror! J'espère avoir une lettre sororis, répondre sorori, voir sororem alors, a soror ! mais je verrai aussi le départ sororet
Réponds-moi aussi longuement que je t'écris.
Ma fluxion est bien désenflée ce matin. Hélas ! dans quelques années peut-être, je ne pourrai plus manger que de la mie, de la bouillie et les mets des vieux ; il me faudra ratisser des radis comme bonne maman! Tu auras beau dire : « Fais arracher! )> J'aime autant laisser la nature à elle-même ; les loups ont-ils des dentistes?
A M. THÉODORE DABLIN, A PARIS.
Paris, novembre 1819.
Mon cher petit père,
Vous n'êtes pas venu : la chaise a encore une fois été mise pour rien! Ce n'est pas pour vous faire des reproches que je vous écris; mais, ne pouvant pas sortir, je suis obligé de m'en remettre à vous pour un achat bibliographique que votre sagesse saura concilier avec mes moyens pécuniaires.
Je voudrais une Bible très-complète, latine, avec le français en regard, si cela se peut. Je ne veux pas du Nouveau Testament, je l'ai.
Je crois qu'on a imprimé dernièrement quelque chose dans ce genre-là chez Desoër ou chez Didot. Si le français en regard était diliicile à trouver, ou s'il doublait le prix du livre, je m'en tiendrais au latin seul; je ne veux pas du français seul.
Si vous achetez pour votre instruction les Vêpres siciliennes^, je présume assez de vous pour avoir l'espoir de les lire.
J& compte bien aussi sur vous pour les journaux de la session, par huitaine.
A propos, si Girodet met son Endymion à l'exposition, ayez l'obligeance de me procurer un billet pour le jour où il est censé n'y avoir personne. J'irai le matin, on ne me verra pas.
Adieu.
P. -S. — Vous me causeriez encore une plus grande joie si vous mettiez en réquisition M. Pepin-Lehalleur et me procuriez et envoyiez un billet de parterre pour les Français, un jour qu'on donnerait Cinna. On ne me reconnaît pas dans les rues, et je n'ai pas encore vu une seule pièce de mon vieux général Corneille. C'est mal à un jeune soldat.