BALZAC. VII
dans cet hôpital, entre autres des ateliers de travail pour les vieillards valides, à qui il fit allouer un salaire.
Sa mémoire, son esprit d'observation et de repartie n'étaient pas moins remarquables que son originalité; il se souvenait, à vingt ans de distance, de paroles qu'on lui avait dites. A soixante et dix ans, rencontrant inopinément un ami d'enfance, il s'entretint avec lui, sans aucune hésitation, dans l'idiome de son pays, où il n'était pas retourné depuis l'âge de quatorze ans !
Ses fines remarques lui firent plus d'une fois prédire les succès ou les désastres de gens qu'on appréciait bien autrement qu'il ne les jugeait; le temps lui donna souvent raison dans ses prophéties!
Les répliques, enfin, ne lui faisaient jamais défaut en aucune occurrence.
Un jour qu'on lisait dans un journal un article sur un centenaire (article qu'on ne passait pas, comme on peut croire), contre son habitude, il interrompit le lecteur pour dire avec enthousiasme :
— Celui-là a vécu sagement et n'a pas gaspillé ses forces en toute sorte d'excès, comme le fait l'imprudente jeunesse...
Il se trouva que ce sage se grisait souvent, au contraire, et soupait tous les soirs, une des plus grandes énormités que l'on pût commettre contre sa santé (selon mon père).
— Eh bien, reprit-il sans s'émouvoir, cet homme a abrégé sa vie, voilà tout!...
Quand Honoré fut d'âge à comprendre et à apprécier son père, c'était un beau vieillard fort énergique encore, aux manières courtoises, parlant peu et rarement de lui, indulgent pour la jeunesse, qui lui était sympathique ; laissant à tous une liberté qu'il voulait pour lui; d'un jugement sain et droit; malgré ses excentricités, d'une humeur si égale et d'un caractère si doux, qu'il rendait heureux tous ceux qui l'entouraient!
Sa haute instruction lui faisait suivre avec bonheur les progrès des sciences et les améliorations sociales, dont, à leur début, il