Pour peindre l'état nerveux de sa mère
A LA MÊME
Villeparisis, 182 2.
Ma chère sœur,
Je t'écris aujourd'hui sur des sujets de la plus haute importance! Il s'agit de savoir l'opinion qu'on aura de nous.
Tu crois peut-être, d'après ce début, que je m'inquiète de ce que Bayeux, Caen et la Normandie tout entière, pensent de mes belles œuvres? Ah bien, oui! C'est bien autrement grave!
Il est question, ma chère, du voyage de notre mère chez toi, et voici les problèmes que tu auras à résoudre dans ta réponse :
Qu'est-ce que Bayeux? faut-il y porter des nègres, des équipages, des diamants, des dentelles, des cachemires, de la cavalerie ou de l'infanterie, c'est-à-dire des robes décolletées ou colletées? la mise est-elle séria ou buffa?...
Sur quelle clef chante-t-on? sur quel pied danse-t-on? sur quel bord marche-t-on? sur quel ton parle-t-on? quelles personnes voiton? tontaine ton ton!...
Il ne m'appartient pas d'entrer dans les profondeurs de questions si graves; discute-les, résous-les; de lourdes responsabilités pèsent sur toi dans un avenir très-prochain, je ne puis te le dissimuler , et je me dis ton serviteur en toute chose , excepté en celle-ci.
Maman a tant d'apprêts à faire pour ce voyage, qu'elle n'a pas le temps de fécrire, et c'est moi que l'on a chargé de cet aimable soin. Ainsi je dois t' apprendre que Laurence s'est empressée de nous écrire que depuis dix jours son enfant remuait! Papa est toujours bien portant et s'est guéri, il y a quinze jours, d'un anévrisme à la jambe. Bonne maman me prie de te dire toutes les jolies choses qu'elle t'écrirait si cette malheureuse maladie ne prenait pas toutes ses facultés!... Néanmoins, bonne maman commence à sentir que son cerveau se desserre, et, si le printemps arrive, il y a tout lieu de croire qu'elle redeviendra gaie.
J'aurais une grande fertilité d'imagination si je trouvais des évé-
nements de famille à te raconter. Figure -toi une des journées d'autrefois, c'est une des journées d'aujourd'hui, à l'exception que nous t'avons perdue, ainsi que Laurence, et qu'il s'en faut de beaucoup que je ne vous remplace.
Il n'y a rien de nouveau dans Paris que vous ne sachiez : c'est la levée de boucliers du général Berton ; les missionnaires et la dispersion des Écoles ; l'enthousiasme pour nommer des députés libéraux; puis Talma qui représente Bonaparte dans le rôle de Sylla et que tout le monde court voir.
Je te prie de serrer la main de ton mari et de le mettre de moitié dans toutes les tendresses que je t'envoie.
Bonne maman t'embrasse, ainsi que papa ; et maman est aux anges de ce voyage. Adieu; je t'embrasse de tout mon cœur et je te prie de croire que mon affection n'est en rien diminuée par les distances ou par mon silence. 11 y a des torrents qui mènent grand bruit et dont on trouve le lit sec quelque temps après; mais il y a des eaux qui coulent lentement et qui coulent toujours.
Adieu.
Villeparisis, 1822.
A la boUe qui contient tout ce qui plaît; à l'clixir de vertu, de grâce et de beauté; au bijou, au phénomène de la Normandie; à la perle de Bayeux, à la fée de saint Laurent, à la vierge de la rue Teinture, à l'ange protecteur de Caen, à la déesse des enchantements, au trésor d'amitié, — à Laurel..,
Ma chère sœur,
Tu as vu de ces comédies où Crispin, Lafleur ou Labranche, ayant fait un tour à ce bon M. Géronte, se mettent à genoux, racontent leurs méfaits et demandent pardon à l'occasion du mariage de mademoiselle Lucile. Eh bien, figure-toi ton pauvre frère à genoux devant toi, roulant des yeux comme un missionnaire en chaire, et te suppliant de ne pas lui en vouloir de ce qu'il ne t'a pas écrit; il tortille son chapeau en attendant que la petite
bouche de cette petite Laure se lire vers les oreilles en laissant passer un gros franc rire sur cette attitude du sir Honoré!... Eh bien, est-ce pardonné? oui!...
Section de Villeparisis,
Je te dirai que mademoiselle de B... a manqué de se casser en trois en tombant; que mademoiselle E... n'est pas aussi bête que nous nous l'étions imaginé; qu'elle a du génie pour la haute peinture et même pour la caricature; qu'elle est musicienne jusqu'au bout des pieds; que M. C... jure toujours, que madame de B... s'est faite marchande d'avoine, à,e son, de blé et de fourrage, parce qu'elle s'est aperçue, après quarante ans de réflexions, que l'argent est tout. M. de B... n'y voit pas plus cette année-ci que l'autre. Madame Michelin est accouchée d'une Micheline dont M. Michelin est le titulaire.
Nous avons un colonel qui passe pour une bouteille pleine d'essence de chenapan. C'est un danseur d'opéra qui s'est réveillé colonel en 1793, et qui l'est resté jusqu'à présent; à l'entendre, il n'a pas voulu du généralat. La femme de ce colonel est une excellente femme : nous l'avons vue cinq minutes, et elle a parlé comme pour un quart d'heure. C'est ainsi que bonne maman a su qu'elle avait été épicière au détail, vendant de la mélasse aux petits garçons et du gingembre aux vieillards.
Voilà, j'espère, du taffetas à quarante sous!
Maison Balzac»
Si par malheur on attrape la mère Pelletier * et qu'on lui dise une parole, il faut rester trois heures en place à apprendre... que dis-je, apprendre!... divesavoir qu'elle estsourde, que madame Tomkin est madame Tomkin; que le fils est malade, et Pelletier un joyeux vivant, etc., etc., etc.
Louise - a toujours une santé de laquelle on pourrait direce que madame Dubarry disait du café de Louis XV; Louis ^ tourbillonne,
\. La servante de la maison.