Le valet de chambre
commence cinquante ouvrages sans en finir aucun, fume sa pipe, est sale, mais, à cela près, très-bon domestique.
Madame de Balzac a un pied k Paris et l'autre à la campagne; papa est immobile comme un roc; bonne maman le trouve bien heureux d'avoir le cœur froid avec un si bon estomac, de rire de tout... Papa dit que bonne maman est une habile comédienne qui connaît la valeur d'un pas, d'un coup d'œil, et la manière de tomber dans un fauteuil.
Henry a grandi de quinze lignes en quatre mois !
Honoré ne grandit pas;... hélas!...
Mais sa réputation s'accroît de jour en jour, et on peut en juger par l'aperçu suivant :
L Hèriiihre de Birague Vendue 800 francs.
Jean-Louis 1,300 »
Clotilde de Luslgnan 2,000 )>
Tous traités passés et qui deviendront palpables dans un an! Des exemplaires du premier de ces chefs-d'œuvre sont déjà offerts à la rapacité des Bayeusois et des Caenois. L'auteur est gonflé comme une grenouille en pensant que la Renommée prendra les traits de madame Surville et se mettra la trompette du bon côté. (Voir Voltaire dans la Pucelle.)
Chère sœur, je m'en vais travailler comme le cheval d'Henri IV avant qu'il fût en bronze , et, cette année , j'espère gagner les vingt mille fiancs qui doivent commencer ma fortune. J'ai à faire : le Vicaire des Ardennes, le Savant^, Odette de Champdivers (roman historique) et la Famille Khoone, plus une foule de pièces de théâtre !
Dans peu, lord R'hoone^ sera l'homme à la mode, l'auteur le plus fécond, le plus aimable, et les dames l'aimeront comme la prunelle de leurs yeux. Alors, le petit brisquet d'Honoré arrivera en équipage, la tête haute, le regard fier et le gousset plein; à son approche, on murmurera de ce murmure flatteur d'un public ido-
\. Publié sous le titre de le Sorcier (aujourd'hui le Centenaire)» 2. On sait que ce fut là un des pseudonymes de Balzac.
làtre, et ron dira: a C'est le frère de madame Surville! » Alors, les hommes, les femmes, les enfants et les embryons sauteront comme des collines... Et j'aurai des bonnes fortunes en foule; c'est dans cette vue que j'économise pour user au besoin. Depuis hier, j'ai renoncé aux douairières et je me rabats sur les veuves de trente ans. Expédie toutes celles que tu trouveras « à lord R'hoone, à Paris », cela suffit! Il est connu aux barrières! Nota, — Les envoyer franches de port, sans fêlure ni soudure; qu'elles soient riches, aimables; pour jolies, on n'y tient pas... Le vernis passe et le fond du pot reste!
Le pauvre Edouard *** est arrêté dans les ornières de la vie; il commence à envoyer ses gros équipaj^es avec des jockeys en ambassade vers la plus grande souveraine de ce globe sublunaire : la Mort! Ses acolytes, c'est-à-dire mesdames S..., N..., M..., dignes, quant au physique, d'être les dames d'honneur de Sa Majesté Très-Ténébreuse que leur voisinage fait briller, travaillent à ce tissu qui servira pour le papier du testament...
Le cousin V... s'est retrouvé sur ses deux pieds, faisant plus de tapisserie que jamais. Sa femme est toujours pleine de douceur; mais elle n'a pas encore pu arrêter de domestique; et la cousine R... ne se lasse pas de lui en fournir de nouvelles qui viennent de chez mesdames Lin a, Cardon, Poirié, etc., etc., connues ou pas connues, de mesdames B..., C..., D..., H...
La cousine Victoire est venue trois fois manger la soupe grasse, et il y avait toujours quinze jours qu'elle n'en avait mangé...
J'ai été faire visite à madame D... Elle est toujours belle et friande, et M. D... toujours malade; il est sur le flanc, et ne se porte bien qu'en Normandie à cause des pâturages. Aussi madame va l'y aller mettre au vert. Elle a raison de craindre le séjour de Paris; je ne pense pas qu'on Py laisse longtemps veuve, se plaignant hautement de son mari... Je Pai trouvée habillée comme un ange; toujours sa jolie taille, sa figure fade, ses yeux langoureux. Elle m'a reproché de ne pas avoir été la voir; nous avons causé de l'amour platonique, puis du physique ; et elle a fini par m'inviter à ses soirées du vendredi. — Son salon est orné de deux vastes portraits : d'un côté, M. D... est en pied dans une attitude mensongère; de l'autre, madame D..., peu ressemblante, touche du piano, et le malheur est
que Ton n'entend rien. Ce portrait est le dixième que je connais... Puissé-je connaître l'original !
Comment ai-je le courage de t'écrire ces folies quand nous sommes dans le chagrin?... Eh! ne faut-il pas rire de l'extrême malheur comme de l'extrême fortune? Se moquer sans cesse de tout, comme Démocrite, n'est-ce pas la véritable philosophie, celle qui convient à la France toujours rieuse? Hélas! quand je pense que rien ne peut empêcher le malheur de ne pas être, que c'est folie de pleurer slt un malheur avant qu'il soit venu, alors je ne puis m'empêcher de me ranger sous les étendards de Roger Bontemps.
Le chagrin abat et la gaieté ravive et donne de l'énergie.
Adieu, petite sœur chérie. Serre bien la main de Surville, et vantez l'Héritière de Birague, tâchez que Caen et Bayeux en fassent une large consommation!
A LA MÊME
Villeparisis, mardi soir, 182 2.
Ma chère bonne petite sœur,
Je vous aime bien et vous le méritez; mais me direz-vous pourquoi vous ne m'écrivez que de petites bouchées qui sont pour moi comme une fraise dans la gueule d'un loup?
Tu recevras incessamment un exemplaire de Jean-Louis; je ne te l'envoie qu'à une seule condition : c'est que tu me jures tes grands dieux de ne le prêter à âme qui vive, de ne pas même le montrer, mais de le vanter beaucoup, afin que cet exemplaire ne fasse pas le tour de Bayeux, et ne nuise pas à mon commerce. Je ne t'ai pas envoyé Birague, parce que c'est une véritable cochonnerie littéraire, car maintenant le voile est tombé.
Il ne tombe malheureusement qu'après l'impression, et, quant aux corrections, il n'y faut pas songer, elles coûteraient plus que le livre. Tu trouveras dans Jean-Louis quelques plaisanteries assez drôles et des espèces de caractères, mais un plan détestable. Le seul mérite de ces deux romans, ma chère, est le millier de francs qu'ils me rapportent; mais la somme n'a été réglée qu'en billets à longues échéances. Seront-ils payés?...
Je commence toutefois à tâter et reconnaître mes forces. Sentir ce que je vaux et sacrifier la fleur de mes idées à de pareilles inepties! C'est navrant !
Ah! si j'avais ma pâtée, j'aurais bien vite ma niche, et j'écrirais des livres qui resteraient peut-être!
Mes idées changent tellement, que le faire changerait bientôt!... Encore quelque temps, et il y aura entre le moi d'aujourd'hui et le moi de demain la différence qui existe entre le jeune homme de vingt ans et l'homme de trente! Je réfléchis, mes idées mûrissent, je reconnais que la nature m'a traité favorablement en me donnant mon cœur et ma tête. Crois-moi, chère sœur, car j'ai besoin d'une croyante, je ne désespère pas d'être un jour quelque chose. Je vois aujourd'hui que CromweU n'avait pas même le mérite d'être un embryon; quant à mes romans, ils ne valent pas le diable, et ne sont pas si tentateurs surtout.
Tu m'engages à venir te voir à Baveux plutôt que d'aller en Touraine ; sans doute je le préférerais aussi; mais il faut d'abord savoir si je voyagerai; et cela me paraît fort douteux d'après les choses que j'entreprends. Au surplus, sois sûre que, si je fais un voyage, ce sera celui de Bayeuxl
Vous êtes bien heureux, vous autres, d'avoir maman en portrait et en original! Je n'ai point de nouvelles à vous apprendre, ni de la famille, ni de la politique, ni de rien. Ces quinze jours-ci sont unis comme bonjour. Mais, ma chère sœur, je crois que, quand on a maman, les lettres d'un vieux grigou de frère ne sont pas bien intéressantes, et je me hâte de finir celle-ci en t'assurant que je t'aime toujours beaucoup, mais un peu moins depuis que tu possèdes maman.
Adieu; porte-toi bien et pense quelquefois à nous lous. Aujourd'hui, c'est moi qui suis chargé de te présenter le souvenir du trio villeparisien. Adieu, méchante qui m'écris si peu, qui gardes maman, et qui ne dis rien; adieu, je t'aime.
A LA MÊME
Villeparisis, 14 août 1822, au matin.
Laure, ti Laure,
Avec la même énergie que jadis tu écrivais à madame Delannoy*; « Étouffez Montargis ! » je t'écris : Envoie-moi le manuscrit du Vicaire des Ar demie s !
Écoute, tu sais dans quel embarras pécuniaire je me trouvais en arrivant à Paris. A mon débotté, je me vois happé par le citoyen PoUet, et il ne me lâche que lorsque j'ai signé un traité par lequel .il faut que je lui fournisse deux romans d'ici au 1^^ octobre : le premier est le Savant; le second le Vicaire. Ils seront mis sous presse tous les deux ensemble, et le luron m'a donné deux mille francs dont six cents comptant et le reste en billets à huit mois, le tout distribué selon les remises des volumes. Les deux romans ne seront tirés qu'à mille exemplaires et je n'ai vendu qu'une édition. Vu l'argent comptant et l'échéance des billets, c'est vendu deux fois plus cher que Clotilde.
Ainsi nous avons le mois de septembre pour faire le Vicaire. Je crois qu'il y a impossibilité pour nous de faire chacun deux chapitres par jour pour que j'aie le Vicaire le 15 septembre; encore n'aurais-je que quinze jours pour le refondre. Consultez-vous.
Vous voyez, j'espère, ti Laure et Surville, que l'infernal besoin de l'or m'a fait sacrifier notre projet de faire ensemble le Vicaire. Mais, d'un autre côté, j'ai fait une chose avantageuse en ce sens que vous êtes sûrs de vendre vos romans à Pollet. Aussitôt que j'aurai reçu les manuscrits du Vicaire, je vous enverrai un plan de roman bien expliqué, et je crois que ce sera fondé sur une idée mère qu3 Laure m'a suggérée. Si vous avez quelque pitié pour moi, vous m'enverrez ce diable de Vicaire ; et, si vous soupçonnez une bourde, je vous enverrai le traité de Pollet qui stipule
1. Vieille amie de la famille Balzac, qui vint souvent en aide à Honoré. — La Recherche de Vabsoiu est dédiée à madame Joséphine Delannoy, née Doumerc.
(in dédit, dans le cas où le Vicaire ne serait pas imprimé au mois de novembre.
Cela demande d'autant plus de promptitude qu'Auguste Ricard fait un Vicaire et qu'il faut que le mien paraisse six mois avant le sien. Heureusement que le plan de ces ouvrages-là coûte peu à tracer, les titres des chapitres à écrire et les pages à remplir.
Cette suée de travail est impossible pour toi, Laure ; je ne crois pas que tu puisses écrire par jour soixante pages de roman. Au surplus, si vous le pouvez, si vous me répondez de m'envoyer le roman le 15 septembre, faites; mais, attendu le chien de dédit, si le 17 septembre je n'ai pas le manuscrit, je m'y mettrai, et vous savez que, pour Pollet, en un mois on fait un roman.
Ouf! voilà mon grand crime accompli. J'ai commencé par l'intérêt, cet intérêt odieux, crasse, abominable; je le laisse et je vous abandonne aux mouvements de votre générosité. J'ai tout exposé, jugez, et, bien que vous soyez parties dans la cause, je respecterai votre jugement. En tout cas, si vous décidez que vous me renverrez le manuscrit, mettez-le à la diligence en l'adressant « à Villeparisis, sur la route de Metz » ; que le paquet soit bien arrangé, bien ficelé, de manière que ce fameux Vicaire ne se perde pas.
Alors, je vous riposterai par un plan de roman sur la ruine d'une grande maison par un petit ennemi.
J'ai été très-bien reçu à Villeparisis. Maman n'avait pas encore lu ta lettre. Maman était à Paris. Je suis resté jusqu'au lundi matin avec de la besogne comme un beau diable, car le Savant est sous presse et je le corrige à mesure. Chaque minute est pour moi d'une valeur précieuse.
Je n'ai rien à vous écrire sur la maison, tout y est de même, aujourd'hui comme autrefois.
Dieu me pardonne, j'allais oublier de te remercier de ta touchante hospitalité ; mais que le diable m'emporte si mon cœur n'est pas la moitié de la journée sur cette ottomane sacrée où je me vautrais, avec le petit pantalon, sans bas et sans cravate !
Terre! ciel! mer! ô sacrilège! ô abomination ! ô calamité ! fléau! peste! j'ai laissé chez toi mon couteau, le cher couteau qui ne m'abandonne jamais! Maman prétend que j'ai oublié aussi une serviette à liteaux rouges et un mouchoir. Tu débrouilleras le tout.
Je n'ai pas ea le temps d'aller à l'adresse que M. Varia m'a donnée : j'ai eu des affaires par-dessus la lête. Pendant huit jours, je vais faire à Paris le métier d'un cheval de poste pour les articles de journaux. Si Surville va à Caen, qu'il demande partout Clotilde: la pauvre polissonne de fille reste en boutique... J*ai l'àme en paix pour mes affaires d'argent, mais je suis sur le gril pour livrer les volumes aux époques fixes.
J'ai lu le commencement de Wann-Clilorc^ : il a plu à Villeparisis.
Papa est bien portant; tout à l'heure il a manqué me faire étouffer de rire par ses saillies. Bonne maman frise sa maladie de nerfs; maman est très-bien. Bonne maman prétend qu'il fallait lui envoyer deux chemises à faire, et elle a commencé ce matin celle que j'avais apportée.
Au total, s'il y a chez vous quelque étincelle de pitié, de grandeur d'àme, vous m'enverrez le Vicaire, car un dédit de mille francs m'épouvante.
Je vous écris de bric et de broc; j'ai la têie pleine de choses, et la possibilité de gagner sur-le-champ mon pain pour l'année prochaine me brouille la cervelle.
Adieu ; je vous embrasse de tout mon cœur et je vous écrirai en détail dans quinze jours, lorsque je serai revenu de mes fatigues parisiennes.
A LA MÊME
Paris, -20 août 182 '2.
Chère sœur, -
Tu me mets dans un affreux pétrin ! Auguste fait un Vicaire, comme je te l'ai dit; le mien est vendu, Pollet attend chaque jour l'envoi, car il faut que ce qui en est fait soit mis sous presse; je le composerai à mesure qu'on l'imprimera.
Ainsi, par tout ce qui t'est cher, et si tu as quelque souci de l'intérêt, de la gloire, de l'amour-propre de ton frère, envoie, aussitôt cette lettre reçue, envoie les manuscrits à la diligence. Meis-