La Femme abandonnée lui est dédiée
GOKIlI'SPONDANCi:. S'i
VOS sensations et la vérité un glacial vieillard? Vous savez sans doute Sterne par cœur; souvenez-vous de l'histoire de Marie. Je trouve que la troisième personne de ce vieillard ôte du charme» surtout dans un récit fait d'une oreille à l'autre, et où le je ne peut avoir que de la grâce. Ne sommes-nous pas tombés d'accord, un jour, que le naturel était le seul attrait que Ton dût priser; et la Fontaine n'a-t-il pas tracé les devoirs des voyageurs dans ces vers que le pigeon dit à l'autre :
« ... J'étais là; telle chose m'avint:
Vous y croirez être vous-même. »
Quant à me moquer, j'admire avec quelle bonne foi l'on parle et l'on écrit ; quel flux et reflux d'opinions contraires se balancent incessamment. Vous m'aviez fait l'honneur de me croire un esprit distingué, un 'de ces gens qui, sans être marqués pour de hautes destinées, savent néanmoins s'élever au-dessus des idées communes; ne sont pas de ces niais qui, ôtez-leur la pluie, le beau temps, la chaleur, le Jockey, les actrices, la mode et les caquets, restent comme des assiégés à qui l'on a coupé les vivres. Je vous remercie humblement de cette opinion. Je ne vous dirai pas si j'en suis flatté, si elle est juste; je vous ferai remarquer seulement que vous l'avez écrit, que vous êtes franche, et qu'alors vous le pensiez. Croyez-vous maintenant qu'un esprit dont les idées ont quelque largeur, qui rassemble de grands rapports, qui voit les choses en masse, descende jusqu'à se moquer? La moquerie est ce qu'il y a de plus froid dans le monde : elle annonce toujours quelque sécheresse dans le cœur, et le grand va rarement sans le bon. Ensuite, je vous demanderai en quoi je pourrais me moquer, et sur quoi. Rousseau vous aurait dit brutalement : « Pourquoi supposiez-vous que l'on pût se moquer de vous? » L'histoire d'Inès est bien, mais comme accessoire d'un grand récit; comme nouvelle seule, elle perdrait tout; ce sont de ces fleurs qui brillent au milieu d'un bouquet.
Je vous demanderai encore qui a pu vous dire que j'étais dans des chaînes fleuries, et quel génie me \aut votre recommandation d'aller sans bourrelet, ni lisières, ni bonne? Je puis vous assurer, madame, que, si j'ai une qualité, c'est, je crois, celle que vous me
verrez le plus souvent refuser, celle que tous ceux qui croient me connaître me dénient, je veux dire l'énergie. Vous devez avoir éprouvé vous-même combien les malheurs développent chez nous cette terrible faculté de se raidir contre la tempête et d'opposer à l'adversité un front calme, immobile. Moi (excusez-moi de toujours parler à la première personne, mais vous m'y forcez malgré toute ma répugnance), j'ai contracté l'habitude d'y sourire. Et il n'y a qu'une seule occasion pour moi de me moquer : c'est quand le sort me tourmente, et il n'a pas encore cessé. Je suis vieux de souffrances, et vous n'auriez jamais présumé mon âge d'après ma figure gaie. Je n'ai même pas eu de revers, j'ai toujours été courbé sous un poids terrible. Ceci peut vous paraître une exagération, une manière d'attirer sur moi votre intérêt; non, car rien ne peut vous donner une idée de ma vie jusqu'à vingt-deux ans. Je suis tout étonné de n'avoir plus à combattre que la fortune. Vous interrogeriez tout autour de moi, vous n'obtiendriez aucune lumière sur la nature de mes malheurs. Il y a des gens qui meurent sans que le médecin ait pu dire quelle maladie les a emportés.
Tout ceci n'est à autre fin que de vous assurer que, de la dure contrainte dans laquelle j'ai vécu, il est au moins résulté une sauvage énergie et une horreur poul' tout ce qui sent le joug dont vous ne pouvez pas avoir l'idée. L'habitude du commandement doit vous faire souffrir un refus comme le plus grand mal ; eh bien, je ne parle pas des refus (il n'y a rien de philosophique au monde comme un refus ou un mépris non mérité), mais d'une domination: une domination m'est insupportable ; j'ai tout refusé, en fait de places, à cause de la subordination, et, sur cet article, je suis un vrai sauvage. Et c'est moi que vous imaginez mené, ou qu'on vous a dit mené! Rien n'est plus faux.
Au surplus, madame, comme je ne veux plus avoir à vous parler de moi, car rien ne m'est plus à charge et n'est plus ridicule, je vous dirai que vous ne pouvez rien conclure de moi, contre moi; que j'ai le Caractère le plus singulier que je connaisse. Je m'étudie moi-même comme je pourrais le faire pour un autre : je renferme dans mes cinq pieds deux pouces toutes les incohérences, tous les contrastes possibles, et ceux qui me croiront vain, prodigue, entêté, léger, sans suite dans les idées, fat, négligent, paresseux, inap-
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pliqué, sans réflexion, sans aucune constance, bavard, sans tact, mal-appris, impoli, quinteux, inégal d'humeur, auront tout autant raison que ceux qui pourraient dire que je suis économe, modeste, courageux, tenace, énergique, négligé, travailleur, constant, taciturne, plein de finesse, poli, toujours gai; celui qui dira que je suis poltron n'aura pas plus tort que celui qui dira que je suis extrêmement brave, enfin savant ou ignorant, plein de talents ou inepte; rien ne m'étonne plus de moi-même. Je finis par croire que je ne suis qu'un instrument dont les circonstances jouent.
Ce kaléidoscope-là vient-il de ce que, dans l'âme de ceux qui prétendent vouloir peindre toutes les affections et le cœur humain, le hasard jette toutes ces affections mêmes, afin qu'ils puissent, par la force de leur imagination, ressentir ce q^i'ils peignent? et l'observation ne serait-elle qu'une sorte de mémoire propre à aider cette mobile imagination ? Je commence à le croire.
Quoi qu'il en soit, permettez-moi de vous assurer que personne au monde plus que moi n'abhorre le joug, le joug même dont vous prétendez parler dans votre lettre.
En voilà assez sur moi ! J'espère qu'après une telle confession, vous ne me ferez plus parler de moi-même. Mais vous, comment se fait-il que vous vous portiez mal avec toutes les livrées de la santé? Je n'accorde pas ce crachement de sang avec vos fraîches couleurs. Platon appelait le corps l'autre; alors, je vous dirai que je plains l'autre de ses souffrances, car votre âme doit être toujours la même.
Je compte aller à Paris, et, malgré mon envie, il me sera presque impossible d'aller à Versailles : j'ai un monde d'occupations, de courses, d'opérations. N'y a-t-il pas jusqu'à trois dents qu'il faut que je me fasse arracher! Vous voyez que nous sommes l'un et l'autre entre les mains de la chirurgie, vous sous le pouvoir de la lancette, et moi du davier. Si votre sang pouvait me donner mes dents, ou mes dents vous donner, à vous, la santé, nous pourrions ne subir qu'une opération à nous deux. Ainsi, pour le coup, vous vous fâcherez, et cependant Versailles n'est bien qu'à cinq lieues de Paris; mais je puis vous assurer une chose, c'est qu'il est sur la route de Paris à Tours.
La rapidité avec laquelle j'écris m'a forcé de relire ces trois
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pages, et j'ai ri en voyant avec quelle facilité nous donnons des armes contre nous. Vous vous moquerez de moi et de mon horreur pour tout ce qui est ordre et commandement. Vous ne vous étonnerez plus qu'il ne faille à monsieur que des Bianca Gapello, comme si les Bianca Gapello se trouvaient communément. Au moins, promettezmoi de ne rire qu'entre nous deux, et, si vous pouvez me démontrer que j'ai tort, nul n'est plus disposé que moi à quitter le sentier de l'erreur.
Adieu, madame; j'espère que vous serez sans inquiétude sur votre santé lorsque vous recevrez cette lettre, et je vous prie d'accepter mes sincères et respectueuses amitiés.
A MADAME ZULMA CARRAUD, A SAINT-CYR
Paris, janvier 182 9.
Madame,
J'espère que vous ne manquerez pas de charité envers un malheureux qui travaille jour et nuit jusqu'à ce que mort s'ensuive. Si vous venez à Paris, vous ne m'oublierez point, n'est-ce pas? Figurez-vous que j'ai entrepris deux ouvrages à la fois, outre nombre d'articles. J'ai promis que ces deux ouvrages paraîtraient, l'un au milieu de février, l'autre en avril, et je les commence. Les jours me fondent entre les mains comme de la glace au soleil. Je ne vis pas, je m'use horriblement; mais périr de travail ou d'autre chose, c'est tout un. — J'ai vingt fois pris mon chapeau et mes gants pour aller à Saint-Cyr, et j'ai eu autant de fois la route barrée par des affaires.
Mais, au risque de perdre une occasion d'argent, j'irai, j'espère, ces jours-ci, respirer auprès de vous, loin des travaux, des tracas. Vous m'avez bien puni, du reste, de mon propre malheur, car vous ne m'avez pas récrit de ces paroles consolantes qui soutiennent. J'ai appris que vous aviez éprouvé un grand chagrin et j'y ai pris part. M. Borget^ m'a dit aussi que vous aviez été malade et je vous
1. Auguste Borget, peintre de genre, auteur de la Chine ouverte, HlQ la Chine et les Chinois, et l'un des premiers artistes qui nous aient initiés aux mystères du
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ai excusée de m'avoir laissé sans lettres, mais non pas de m'avoir laissé dans l'ignorance de votre indisposition.
Si vous veniez à Paris, dites-moi le jour, afin que je me procure ma propre liberté pour cette journée. Puis, si les épreuves, les manuscrits à donner me prêtent vie, j'irai du 3 au 6 à Saint-Cyr, vous rendre ma tardive visite du jour de Fan.
Rappelez-moi au souvenir do ces messieurs et agréez les sincères expressions d'une vive amitié et d'une inaltérable reconnaissance.
A MADAME LAURE SURVILLE, A CHAMPROSAY, PRÈS CORBEIL (SEIN E-ET-0 ISe).
Château de Sache, 1829.
Qu'est-ce que tu dis donc, ma chère sœur, que je te délaisse et que je ne t'écris pas, tandis que voilà deux lettres que je t'envoie, contre toi une petite liche de rien! — Ce n'est pas que je compte, du reste !
J'aurais beaucoup à te dire; mais figure-toi que M. de Margonne^ part demain; que, dans le désir de te pouffîner une petite lettre qui ne coûte pas de port, j'ai quitté mon travail, et que je n'ai qu'un quart d'heure pour écrire à papa, à maman et à toi. Mais patience : dès que mon roman me laissera un peu de répit, je te promets, et tu peux compter dessus, une grande coquine de lettre qui n'en finira pas, et aussi à ton mari, auquel je dois une réponse, et je te jure qu'alors tu seras contente.
Tu as l'air triste dans ta petite lettre. Est-ce que Sophie n'irait pas bien, qu'elle n'aurait plus dit ga, qu'elle aurait déchu de la gentillesse que tu lui devinais in futurum? ]e pourrais te dire aussi que tu ne me dis presque rien. Si tu savais comme je suis affairé, plus que le légat, couime dirait bonne maman. J'ai visité tout Saint-Lazare- et vu bien des choses à faire.
Céleste Empire. Auguste Borget habitait, à cette époque, rue Cassini, près do l'Observatoire, le mOme appartement que Balzac. — La Messe de l'Athée lui est dédiée.
1. Son hôte de Sache, auquel est dédiée une Ténébreuse Affaire.
2. Ferme que madame de Balzac possédait aux environs de Tours.
P.-S. — Je suis à Tours aujourd'hui et vais ce soir au bal chez madame d'Outremont, ousque je vais danser avec ÉlisaB..., qui est toujours rousse, et Claire D..., qui est si petite qu'on ne l'épousera que pour en faire une épingle de chemise.
Je vais aller à Sache et retourner bientôt vous voir à Champrosay ; car, excepté l'air et le ciel qui sont tout d'azur, la Touraine a des habitants bien mous !
Adieu, chère sœur. Mille amitiés à ton mari.
Le reste au prochain numéro, je te le jure.
Ton frère qui t'aime.
A LA MÊME
Ah! Laure, si tu savais comme je raffole (mais motus!) de deux écrans bleus brodés de noir (toujours motus!).
C'est, au milieu de mes tourments, un point sur lequel revient toujours ma pensée! Alors, j'ai dit : « Je vais confier ce désir à sœur Laure. Quand j'aurai ces écrans, je ne pourrai rien faire de mauvais! n*aurai-je pas toujours sous les yeux le souvenir de cette sœur si indulgente... pour ses pensées, si sévère pour les miennes?... » Tout à l'heure, je viens de faire devant mon feu ce geste contractile de bras et de mains que tu as et qui ressemble assez à un battement d'ailes, quand tu es contente de toi, d'un bon mot, de tout ce que tu voudras; alors, j'ai pensé à toi et j'ai dit : a 11 faut que je lui écrive pour lui dire que je l'aime bien et Surville aussi. » Et voilà.
Un quart d'heure de mon temps et une pensée d'amitié valent bien quatre sous? Et en avant Flore vers la boîte de M. le directeur des postes!
Une poignée de main au Canal^; et dis à madame de F... que je ne pense à elle que juste ce qu'il faut pour rester dans les bornes d'un sentiment décent. Comme cette douceur vient par la poste, elle doit gagner de poids ou de vitesse en raison du carré des dis-
1. M. Surville s'occupait du projet d'uû canal latéral à la basse Loire que Charles X voulait faire construire, dans l'hypothèse d'une guerre avec les Anglais.
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tances ; par conséquent, cette douceur-là pourrait l'écraser si tu la lui disais trop vite.
Adieu, sœur.
Les dessins des écrans comme tu voudras; ce serait je ne sais quoi, que je les trouverais toujours jolis, puisqu'ils me viendront de mon aima soror.
Je rouvre ma lettre, chère sœur; tu verras, par les dates, que j'avais écrit pendant que ta lettre m'arrivait. Je souffre bien amèrement d'être l'objet de perpétuels soupçons. Je crois que ma lettre doit répondre à tout. Je suis pourtant assez malheureux! il me faut, pour gagner de l'argent, la tranquillité du cloître et la paix! Quand je serai heureux, peut-être me rendra-t-on justice; il sera trop tard, car je ne serai heureux que mort.
Croit-on que cinquante placards et quarante épreuves à revoir, un manuscrit à refaire, soient des jeux d'enfant? que quatre volumes à faire imprimer du 15 janvier au 15 février (ce qui fait un volume par semaine, et il y en avait un tout entier à écrire) se corrigent par la baguette d'une fée? Oh! Laure, Laure, je pleure...
Nous passons la vie à nous faire des peines inutiles; quand on ne se comprend pas plus que cela, l'éloignement est un bien, et des rapprochements donnent un supplice atroce.
Toujours mes écrans! j'ai plus besoin encore d'une petite joie au milieu de tels tourments!
A MADAME ZULMA CARRAUD, A SAINT-CYR
Paris, 17 avril 1829.
Madame,
Avez-vous dit quelquefois : a M. Honoré tarde bien à m'envoyer cette gravure oblongue qu'il m'a promise pour ma boîte à gants! Et mon écran! Et mon porte-allumettes ! Il promet facilement et ne lient guère ! » etc., etc.
Je n'ose pas me flatter de ces reproches; mais, en cas que vous
ayez pensé à moi, je me confie en votre bonté pour être excusé de mon apparente insouciance. Si vous voulez que l'on pense toujours à vous, donnez des commissions à ceux que vous aimerez, car je vous dirai qu'il n'y a rien de si éloquent et de si tyrannique au monde que le souvenir d'une chose que l'on doit faire et que Ton ne fait pas.
Ce matin, j'étais au coin du feu, occupé à cacheter des lettres, et, chaque fois que je prenais une nouvelle allumette, les deux chiens que vous avez mis autour de mon joli petit meuble aboyaient après moi. C'est pour la centième fois.
Non, M. Honoré n'est pas un étourdi; mais, depuis un mois, il est obligé d'achever en hâte un ouvrage auquel il ne met pas son nom; car les artistes font des tableaux pour vivre qu'ils ne signent pas, et des tableaux qu'ils exposent au Salon pour se faire un nom. J'en suis là.
Vous aurez un écran! j'ai contracté cette dette avec trop de plaisir pour que ce ne soit pas un plaisir pour moi que de m'en acquitter. D'ailleurs, si vous mettez votre porte-allumettes et votre écran à Frapesle * parmi tous les jolis meubles que vous y portez, il y a là une amorce d'amitié à laquelle je ne saurais résister. Être un souvenir pour une belle âme est une de mes plus chères illusions.
Je suis en procès pour avoir des exemplaires de mon livre, et, tant que l'affaire ne sera pas jugée, je suis privé de vous l'envoyer, car je ne rougis pas de vous avouer que je ne suis pas assez riche pour l'acheter.
Rappelez au souvenir de M. Carraud un auteur qui devient de jour en jour plus soucieux et plus misanthrope, mais qui se souvient parfois qu'il oubliait ses peines à Saint-Gyr.
Présentez mes amitiés à M. Périollas^, et prenez pour vous, madame, tout ce qu'on peut offrir de plus doux et de plus sincère dans un compliment.
1. Nom d'une campagne que M. Carraud possédait, près d'Issoudun.
2. Alors capitaine, sous-directeur des études à Saint-Cyr; plus tard chef d'escadron d'artillerie. — Pierre Grassou lui est dédié.
COUnESPOiNDANCF. C3
A MADAME LA DUCHESSE d'ABRANTÈS, A VERSAILLES.
Paris, 1829.
Madame,
Il serait bien désagréable pour moi de me présenter devant vous chargé de quelque iniquité. Je pourrais, quant à la force et à la sensibilité, me rejeter, comme les orateurs de la Chambre, sur la chaleur de l'improvisation, car ma réponse vous fut écrite à la hâte et avec une plume d'auberge, impatient que j'étais de vous détromper.
Sans vouloir non plus, comme les commentateurs, trouver autre chose que ce qui est écrit au texte, il serait facile de vous répondre que, de ce que la force étouffe la sensibilité, il n'y a pas lieu d'induire que la sensibilité n'existe pas, et vous m'avez répondu comme si je vous eusse dit ; « Vous n'êtes pas sensible; » ce qui est la plus forte injure que Ton puisse faire à une femme; n'est-ce pas la dépouiller, d'un mot, de tout ce qui constitue la femme, puisque vous n'êtes, ne vivez, ne plaisez, n'attrayez que par la sensibilité?
Permettez-moi une comparaison qui vous rendra mon idée inoffensive et claire. Voltaire avait prodigieusement d'esprit, il avait du génie; mais, dans la masse totale du caractère, la dose d'esprit était plus forte que celle du génie, tandis que, d'un autre côté, il n'y avait presque pas d'esprit chez Rousseau, et beaucoup de génie.
Maintenant, raisonnant en thèse générale, je vous dirai que nous ne nous donnons pas nos caractères, nous les subissons, en naissant, de la conformation bizarre de nos organes (voilà pourquoi j'ai toujours trouvé absurde d'accuser l'orgueil d'un homme de génie, comme d'en vanter la modestie); mais je ne vois pas qu'on puisse refuser comuie outrageant un caractère aussi extraordinaire pour une femme : il a ses avantages, ses brillants reflets, son attrait comme celui qui ne brille que par une exquise sensibilité. 11 y a deux grandes classes de caractères chez les femmes : les Isidora* (permettez-moi de prendre ce touchant emblème de la grâce
l. Héroïne d'un ouvrage de madame d'Abrantès; de même que Ik'IviiK'ra et Biauca Capullo, dont les noms reviennent plusieurs fois dans ces leUres.
et de la soumission) et les Staël, dont les mâles idées, les conceptions hardies, la force enfin se trouve bizarrement unie à toutes les faiblesses de votre sexe. Clarisse, dans Richardson, est une fille chez qui la sensibilité est à tout moment étouffée par une force que Richardson a nommée vertu. Enfin, il y a là, à mon avis, deux sensibilités comme deux douleurs. La sensibilité de cette Espagnole dont l'amant se battait et qui lui servait de témoin; elle arrive la première, l'adversaire lui demande pourquoi elle vient là : a Pour vous enterrer! » dit-elle. Et la sensibilité de Bianca Gapello, qui quitte honneurs, richesses, patrie, père, religion, tout, pour suivre son amant, et, nouvelle Isidora, de ses blanches mains apprête les divins repas de son bien-aimé.
Croyez-vous que les deux tableaux ne sont pas également beaux? Pour tel caractère, celui de l'Espagnole sera séduisant ; pour tel autre, Bianca semblera supérieure. Des réflexions que m'ont suggérées toutes les bizarreries nées de la sensibilité développée de tant de manières, j'ai formé pour moi cet axiome que « la femme n'est jamais si touchante et si belle que lorsqu'elle renonce à tout empire et s'humilie toujours devant un maître ». C'est vous dire que Bianca Capello, Isidora et Mademoiselle sont mes héroïnes.
N'allez pas croire que ce soit par fatuité et je ne sais quel sentiment que vous supposez toujours aux hommes ; je parle en ce moment comme un artiste, comme un sculpteur qui prétendrait que les nus sont plus beaux que les draperies; car je vous avouerai, entre nous, que Bianca Capello, Belvidera et toutes ces femmes qui se prosternent dans une obéissance perpétuelle et guettent les sourires, les regards, les désirs, comme les fleurs attendent la rosée, celles-là exercent sur nous l'empire le plus despotique et le plus entier qui jamais ait pressé le cœur sous un seul sentiment, unique, impérissable.
L'autre caractère a cet attrait incontestable qu'il flatte sans cesse r amour-propre de l'homme. Quelle satisfaction pour l'homme qui règne sur un cœur indompté par les autres ! Voir une fière et terrible créature qui foule aux pieds toute la terre, domine tout ce qui a vie, et régner sur elle 1 C'est le roi qui s'assied sur un trône, c'est la jouissance enfin des maîtresses de Jupiter, qui riaient avec ses sourcils devant lesquels tremblait le globe ; et Henri III certes
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ne méritait guère l'amour de cette héroïne de son temps qui, fière et sauvage, foulait aux pieds de ses chevaux les seigneurs qui avaient osé dire un mot sardonique sur elle.
Après ces explications, je crois, madame, que vous reconnaîtrez mon innocence, et laissez-moi croire que les agitations terribles de votre vie ne vous ont été mesurées que sur la force de votre caractère; que cette force vous donne de hautes et de belles pensées sur le changeant spectacle au milieu duquel vous vous êtes trouvée; que, dans ce moment, la retraite au sein de laquelle vous vivez n'est pour vous qu'une nouvelle nuit qui attend son jour. En effet, plus j'ai réfléchi à votre destinée et à la nature de votre esprit, plus j'ai été poursuivi de cette idée, que vous étiez un de ces génies de femme qui peuvent prolonger leur règne plus loin que ne le veulent les lois ordinaires; que vous pouviez faire sur une époque brillante ce que madame Roland n'a qu'essayé sur un temps de douleur et de gloire. Je ne sais si souvent vous n'avez ressenti de ces mouvements impétueux qui sortent du fond du cœur et vous maîtrisent, à l'aspect de la multiplicité des scènes, des figures héroïques, des grands caractères, mais j'aime à le croire, car il me semble que la nature vous a marquée d'un sceau choisi. Le hasard seul vous aurait-il lancée à travers toutes les contrées de notre vieille Europe, remuée alors par un titan entouré de demi-dieux!
Voilà, madame, ce que je pensais sur vous et ce que je n'avais pas le loisir de vous exprimer à Tours ; mais ajoutez-y que c'est l'expression de mes sentiments, et qu'ils sont vrais. Je puis m'étre trompé; mais, pour votre mérite même, je ne saurais rien retrancher, rien ajouter. 11 y a chez moi une franchise étourdie qui ressemble beaucoup à celle de mademoiselle Joséphine^ : j'ai trop d'insouciance pour prévoir, trop de vivacité pour mentir.
L*amitié que vous daignez m'offrir, madame, est une chimère que je poursuis toujours, malgré les fréquents désappointements qui me sont échus.. Depuis le jeune âge, au collège, j'ai cherché non pas des amis, mais un ami. Je suis de l'avis de la Fontaine et je n'ai point encore trouvé ce qu'une imagination romanesque et