Libraire-éditeur à Paris
52 GORUESPONDANCE.
peu, vous recevrez des livres avec les dessins. De la persévérance et du courage, et vous acquerrez gloire et profit.
A MADAME LAURE SURVILLE, A VERSAILLES
Paris, 1827.
Ma chère Laure,
ïa lettre m'a donné deux détestables jours et deux détestables nuits. Je ruminais ma justification de point en point, comme le mémoire de Mirabeau à son père, et je m'enflammais dé|à à ce travail; mais je renonce à l'écrire. Je n'ai pas le temps, ma sœur, .et je ne me sens d'ailleurs aucun tort.
On me reproche l'arrangement de ma chambre; mais les meubles qui y sont m'appartenaient avant ma catastrophe M Je n'en ai pas acheté un seul ! Cette tenture de percale bleue qui fait tant crier était dans ma chambre à l'imprimerie. C'est Latouche et moi qui l'avons clouée sur un affreux papier qu'il eût fallu changer. Mes livres sont mes outils, je ne puis les vendre; le goût, qui met tout chez moi en harmonie, ne s'achète pas (malheureusement pour les riches) ; je tiens, au surplus, si peu à toutes ces choses, que, si l'un de mes créanciers veut me faire mettre secrètement à Sainte-Pélagie, j'y serai plus heureux : ma vie ne me coûtera rien, et je ne serai pas plus prisonnier que le travail ne me tient captif chez moi.
Un port de lettre, un omnibus sont des dépenses que je ne puis me permettre, et je m'abstiens de sortir pour ne pas user d'habits. Ceci est-il clair?
Ne me contraignez donc plus à des voyages, à des démarches, à des visites qui me sont impossibles; n'oubliez pas que je n'ai plus que le temps et le travail pour richesse, et que je n'ai pas de quoi faire face aux dépenses les plus minimes.
Sivous songiez aussi que je tiens toujours forcément la plume, vous n'auriez pas le courage d'exiger des correspondances. Écrire
1. 11 venait de céder, après des pertes considérables, l'imprimerie qu'il avait fondée rue des Marais-Saint-Germain (aujourd'hui rue Visconti).
CORRESPONDANCE. o.j
quand on a le cerveau fatigué et l'àme remplie de tourments! Je ne pourrais que vous afïliger, à quoi bon?... Vous ne comprenez donc pas qu'avant de me mettre au travail, j'ai quelquefois à répondre à sept ou huit lettres d'affaires?
J'ai encore une quinzaine de jours à passer sur les Chouans^ jusque-là, pas d'Honoré; autant vaudrait déranger le fondeur pendant la coulée.
Ne me crois aucun tort, chère sœur; si tu me donnais cette idée, j'en perdrais la cervelle. Si mon père était malade, tu m'avertirais, n'est-ce pas? Tu sais bien qu'alors aucune considération humaine ne m'empêcherait de me rendre près de lui.
Il faut que je vive, ma sœur, sans jamais rien demander à personne; il faut que je vive pour travailler, afin de m'acquitter envers tous! Mes Chouans terminés, je vous les porterai; mais je ne veux en entendre parler ni en bien ni en mal; une famille, des amis sont incapables de juger l'auteur.
Merci, cher champion dont la voix généreuse défend mes intentions. Vivrai-je assez pour payer aussi mes dettes de cœur?...
A MADAME ZULMA CARRAUD^ A SAINT-CYR (SEINE-ET-OISE )
Paris, samedi matin, 1828. Madame,
J'ai le regret de partir pour un voyage assez long, sans avoir pu aller vous remercier en personne de votre aimable lettre et de toutes les bontés que vous avez pour moi. A peine ai-je même le temps de prendre ainsi congé de vous par écrit; mais j'espère, madame, que vous serez assez indulgente pour excuser un poëte dont l'allure est aussi capricieuse. Je vais travailler. Si vous alliez
i. Madame Carraud, née Tourangin, femme d'un grand cœur et d'une liaute intelligence, avait été l'amie d'enfance de mademoiselle Laure de Balzac, et, on souvenir de cette liaison , elle fut toujours profondément dévouée à Honoré. — La Maison Nucingen lui" est dédiée. Son mari, M. le commandant Carraud, était, en 1830 et I8;n, directeur des études à l'Kcole militaire de SaiutCyr. 11 fut ensuite inspecteur de la poudrerie d'Angoulôme.
en Berry, écrivez-moi un mot à Tours, poste restante, et, dans le mois de juillet ou d'août, je reviendrais par Issoudun; car, comme vous savez, tout chemin mène à Paris.
Ayez la bonté, madame, de me rappeler au souvenir de ces messieurs et de leur présenter mes compliments affectueux.
Si je ne reviens pas par Issoudun, je reviendrai toujours par Saint-Cyr.
Adieu, madame, et soyez bien certaine que votre souvenir ne sera pas fugitif au milieu de toutes les impressions que je vais chercher.
Agréez mes hommages respectueux.
A MADAME LA DUCHESSE d'aBRANTÈsS A VERSAILLES.
Villeparisis, 22 juillet 182^.
Madame,
La lettre que ma sœur a dû vous remettre est la seule que j'aie reçue de M. de Dillon. S'il ne vous a pas écrit, ne vous en prenez qu'à lui, madame, et non pas à votre pauvre courrier. Si étourdi que je puisse paraître, je ne le suis pas encore au point de semer sur la route des papiers que vous m'aviez recommandés comme des plus importants. Ainsi, malgré votre envie de vous fâcher contre moi, rendez-moi encore vos bonnes grâces, et tâchez de ne jamais me gronder que sans sujet, je ne vous accuserai point de susceptibilité.
Quelle idée aviez-vous donc de ma discrétion pour m'ordonner si sévèrement de garder pour moi seul la traduction de Casti et Inès? Plus que personne, je vous jure, je connais les exigences et la pudeur des auteurs, et je ne suis pas homme à déchirer le voile dont vous couvrez vos écrits, comme ces fleuristes qui jettent une gaze sur leurs guirlandes commencées.
Maintenant, je] vous demanderai : Pourquoi n'avoir pas raconté l'histoire d'Inès comme elle était arrivée? pourquoi avoir mis entre