Le Feuilleton des journaux politiques
Hier, c'était une affaire à conclure; demain, ce sera une dtîlicieuse soirée où l'on entendra laMalibran; ce matin, c'est un déjeuner de garçons ; le soir, un travail urgent. Et le gouffre dévore une vie qui, passée dans la solitude, serait pleine ou glorieuse.
Cependant, ne croyez pas que je sois si dissipé. J'ai travaillé horriblement et mes débauches sont des volumes. En juin, j'espère vous offrir les Trois Cardinaux^, œuvre qui peut-être ne sera pas indigne d'attention.
Si j'en ai le loisir, je viendrai de bonne heure, et, si je n'écoutais mon plaisir, je resterais à ce Saint -Cyr que vous trouvez si triste.
Agréez, madame, les hommages d'une sincère et respectueuse amitié.
Mille compliments à M. Carraud et au capitaine PerioUas.
A ADAME LAURE SURVILLE, A CHAMPROSAY
Paris, 1830.
Il est venu jusqu'à moi que ma chère sœur avait écrit que (( Honoré semblait ne pas exister pour Champrosay ».
J'ai sous les yeux vos gronderies, madame; il vous faut encore, je le vois, quelques renseignements sur le pauvre délinquant.
Honoré, chère sœur, est un étourdi criblé de dettes sans avoir fait une seule bamboche, prêt quelquefois à se frapper la tête contre le mur, quoiqu'on ne lui accorde pas de tête!...
Il est en ce moment pris/onnier dans sa chambre avec un duel sur le corps : il faut qu'/l tue une demi-rame de papier et la transperce d'une encre assez passable pour mettre sa bourse en joie et liesse. '
Cet étourdi a du bon ; on le dit insouciant et froid ; ne le croyez pas, sœur chérie! il a ui cœur excellent et il est prêt encore à rendre service à chacun, si ce n'est que, n'ayant pas crédit chez
1. Balzac n'a jamais écrit cet ouvrage. Il s'agissait de mettre en scèoe le Père Joseph, dit VÉminence grise, Mazarin et Dubois.
messer Chaussepied, il ne peut plus courir comme jadis pour les uns et pour les autres; on le lui impute à mal, comme on criait après Yorik pour avoir acheté le brevet de la sage-femme!...
En fait de tendresses, il est en fonds et sûr de rendre au double tout ce qu'il recevra; mais il est ainsi fait, qu'un mot sévère ou blessant efface tout ce qu'il a de joie en l'âme, tant il est susceptible pour tout ce qui est délicatesse de sentiment! 11 lui faut des cœurs qui sachent vivre à la grande, qui comprennent l'affection et ne la fassent pas consister en visites, cérémonies, souhaits et autres fariboles de ce genre; il pousse la bizarrerie jusqu'à recevoir un ami qu'il n'a pas vu depuis longtemps, comme s'il était venu la veille.
Cet étourdi peut oublier le mal qu'on lui a fait, jamais le bien ! 11 le graverait sur l'airain si son cœur en contenait!
Quant à ce que les indifférents peuvent penser et dire de lui, il s'en soucie comme du sable qui s'attache à ses pieds! il tâche d'être quelque chose, et, quand on bâtit un monument, on s'inquiète peu de ce que les effrontés écrivent sur les barrières.
Ce jeune homme, tel que je vous le dépeins, vous aime, chère sœur, et ces mots seront compris de celle à qui je les adresse.