‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 65 sur 229 · A M. THÉODORE DABLIN, PROPRIÉTAIRE, A PARIS · texte numérisé non relu

A M. THÉODORE DABLIN, PROPRIÉTAIRE, A PARIS

Paris, 1830.

Mon cher Dablin,

Ma sœur m'a dit hier que vous étiez venu la voir, et vous vous êtes souvenu de quelques expressions vives qui me sont échappées dans la dernière visite que je vous ai faite, et qui avait pour objet de vous prier de prendre une garantie que je crois nécessaire, au cas où un accident m'enlèverait. Si quelqu'un peut recevoir des éclaboussures d'une colère purement artiste, c'est assurément un vieil ami qui m'a connu avant 1817, et qui m'est venu voir rue Lesdiguières quand je souffrais mon premier martyre; mais, comme je n'ai de ma vie jamais blessé personne, pas même un ennemi, j'ai vivement regretté de m'être échauffé dans cette discussion

litt/;raire ou à propos de littérature, puisque vous avez gardé si longtemps le souvenir de mes brutalités de parole. Cette irritation ne vient ni de mon âme ni de mon cœur : elle est causée par l'état nerveux où me met le café quand, au lieu de se répandre sur le papier, elle s'épanche dans le vide, c'est-à-dire quand, au lieu de travailler, je sors. Une vieille amie à moi s'est aperçue de cet effet, il y a dix ans, et, si quelquefois je le réprime, il y a des moments où la contradiction que j'éprouve m'en empêche. Vous aurez pensé que mon amitié vous était doublement onéreuse, tandis que j'éprouve assez de chagrin de vous voir en cela si mal partagé, que, jusqu'à présent, c'est moi qui suis l'obligé.

Vous me connaissez peu, mon cher Dablin, et, si vous m'aimez, vous prouvez qu'on peut aimer son ami comme on aime une femme, sans la connaître ; mais il n'y aurait pas de déception si vous me cultiviez. Un homme qui se lève, depuis quinze ans, tous les jours dans la nuit, qui n'a jamais assez de temps dans sa journée, qui lutte contre tout, ne peut pas plus aller trouver son ami qu'il ne va trouver sa maîtresse ; aussi ai-je perdu beaucoup de maîtresses et beaucoup d'amis, sans les regretter, puisqu'ils ne comprenaient pas ma position.

Voilà pourquoi vous ne m'avez vu que quand il s'agissait d'affaires. Je suis fâché que vous ne m'ayez pas répondu au sujet de l'assurance, car plus je vais, plus les travaux augmentent, et je n'ai pas la certitude de pouvoir résister à ce travail sans relâche. En ce moment, un voyage de deux mois en Belgique, je ne sais où, rafraîchirait ma cervelle embrasée, fatiguée, me rendrait des forces au retour, et je n'ai ni l'argent ni le temps nécessaires pour l'accomplir. Voilà cinq ans que je n'ai voyagé, et le voyage est ma seule distraction. Je prévois donc pour moi la plus sinistre destinée : ce sera de mourir la veille du jour où tout ce que je désire m'arrivera. C'est pour cela que, vous, ma mère et madame Delannoy, je voudrais vous mettre à l'abri d'une perte, car vous êtes privilégiés dans mes intentions; M. Gavault * l'est par la nature des services qu'il me rend avec un dévouement qui m'endette do cœur comme avec vous et avec madame Delannoy.

1. M. P.-S. Gavault, avoué à Paris.— Les Paysans lui sont dédiés.

. J'attends bien certainement des jours heureux qui ne peuvent me faillir que par la mort; aussi mon épuisement, combiné avec la nécessité du travail, m'e(îraye-t-il, et serais-je plus calme en voyant mes vrais amis garantis contre un événement qui ne serait triste que pour eux.

Mille amitiés.

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