‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 66 sur 229 · A M. VICTOR RATIER, DIRECTEUR DE LA SILHOUETTE, A PARIS · texte numérisé non relu

A M. VICTOR RATIER, DIRECTEUR DE LA SILHOUETTE, A PARIS

La Grenadière, 21 juillet 1830.

• Mon cher Ratier,

Figurez-vous d'abord qu'il m'a semblé, en voyant votre lettre, vous apercevoir entr'ouvrant la porte de mon cabinet, tant vous m'apparaissiez sous la forme d'un remords!...

Oh! si vous saviez ce que c'est que la Touraine!... On y oublie tout. Je pardonne bien aux habitants d'être bêtes, ils sont si heureux! Or, vous savez que les gens qui jouissent beaucoup sont naturellement stupides. La Touraine explique admirablement bien

lazzarone. J'en suis arrivé à regarder la gloire, la Chambre, la politique, l'avenir, la littérature comme de véritables boulettes à tuer les chiens errants et sans domicile, et je dis : u La vertu, le bonheur, la vie, c'est six cents francs de rente au bord de la Loire. »

Eh! venez ici trois jours; voyagez par Gaillard, sur l'impériale, cela vous coûtera trente francs pour aller et venir (dix francs par jour) ; et vous aurez approuvé ma rédaction, en vingt-quatre heures, si vous mettez le pied en ma maison de la Grenadière, près Saint- Cyr-sur-Loire, maison sise à mi-côte, près d'un fleuve ravissant, couverte de fleurs, de chèvrefeuilles, et d'où je vois des paysages mille fois plus beaux que tous ceux dont ces gredins de voyageurs embêtent leurs lecteurs... La Touraine me fait l'effet d'un pâté de foie gras où l'on est jusqu'au menton, et son vin délicieux, au lieu de griser, vous bêtifie et vous béatifie. Aussi ai-je loué une maisonnette pour jusqu'au mois de novembre, car, en fermant mes fenêtres, je travaille, et je ne veux revoir ce luxurieux Paris qu'armé de provisions littéraires.

Figurez-vous ensuite que j'ai fait le plus po(Uique vo\age qui soit possible en France : aller d'ici au fond de la Bretagne, à la mer, par eau, pas cher, trois ou quatre sous par lieue, en passant par les plus riantes rives du monde; je sentais mes pensées grandir avec ce fleuve, qui, près de la mer, devient immense. Oh! mener une vie de Mohican, courir sur les rochers, nager en mer, respirer en plein l'air, le soleil! Oh! que j'ai conçu le sauvage! oh! que j'ai admirablement compris les corsaires, les aventuriers, les vies d'opposition; et, là, je me disais : « La vie, c'est du courage, de bonnes carabines, l'art de se diriger en pleine mer et la haine de l'homme (de l'Anglais, par exemple). » Oh! trente gaillards qui s'entendraient... et mettraient bas les préjugés comme M. Kernock!

Revenu ici sans argent, l'ex-corsaire est devenu marchand d'idées, et il s'est mis en devoir de pêcher ses goujons pour en vendre. Figurez-vous maintenant un homme aussi vag abonnant qui part d'un article intitulé Traité de la Vie élégante pour faire un volume in-octavo que la Mode va imprimer et quelque libraire réimprimer. Cette entreprise comique et tuante me tient dans un étau depuis que j'ai écrit à M. Varaigne*. xMa compagne, qui s'absente d'ici pour douze ou quinze jours, emporte à Paris cette lettre et un tiers environ de ce volume, et vous me direz, avec votre rare et précieuse franchise, si le livre est digne de moi. Quant à la Vie de château, Emile-, en l'insérant, a commis un véritable assassinat. C'était la première épreuve d'un article broché sur le bout de la table, et j'en avais ici un article fait en conscience, quand j'ai vu la trahison de la Mode! Si vous pouviez me trouver pour la Silhouette un sujet aussi fécond que celui de la Vie élégante et me laisser un peu le temps de le cuver, vous verriez!... Oh! oh! oh!

Votre Silhouette est bien avec les caricatures de la semaine. C'est une heureuse idée. Mais vous vous tuez en donnant de mauvaises caricatures. C'est une bonne chose que de composer le numéro avec l'explication des lithographies et cet article : Caricatures hebdomadaires. Vous devriez faire faire, par un homme spirituel, un compte rendu des événements, comme le fait le Journal rose, en

i. Victor Vamigne, directeur associé du Feuilleton des journaux politiques. 2. Emile de Girardin, alors directeur du journal la Mode.

prenant d'autres faits que lui, et avec cela un article spécial sur les arts, la critique d'un tableau, d'un livre, d'une gravure, etc. Vous auriez une configuration excellente et vous devriez n'en pas sortir (conseil d'ami). Vous savez qu'un bon conseil vaut un œil dans la main et ne se paye jamais. Un bon conseil est une idée, et une idée est une fortune.

Venez passer ici trois ou quatre jours, nous aurons la liberté de deux Iroquois qui n'ont que la même case et le même gibier. J'ai ici une esclave comme ma Flore de Paris. A propos, vos Esclaves du sérail sont bien bêtes. Dites donc à celui qui a commenté la caricature qu'on ne fait jamais de plaisanteries qui fassent rire si elles ne portent pas sur le vrai. Il est plus facile de faire rire de l'homme qu'on mène pendre que d'un fœtus. Si Voltaire a été si spirituel, c'est qu'il appuyait ses plaisanteries sur Dieu, sur la Bible, sur la société.

Ah! que les caricatures de Monnier sont spirituelles : un Souvenir d'Alger est admirable. Dieu veuille que sa prévision soit fausse, que nous ayons là une colonie et que nous rendions à la civilisation ces beaux pays !

Vous m'avez parlé de vous, je vous ai parlé de moi; voilà comment j'entends les lettres et l'amitié. Seulement, vous ne m'avez pas dit ce que vous faisiez.

Sacredieu! mon bon ami, je crois que la littérature est, par le temps qui court, un métier de fille des rues qui se prostitue pour cent sous : cela ne mène à rien, et j'ai des démangeaisons d'aller vaguer, chercher, me faire drame vivant, risquer ma vie; car, pour quelques misérables années de plus ou de moins!... Oh! quand on voit ces beaux cieux, par une belle nuit, on est prêt à se déboutonner pour pisser sur la tête de toutes les royautés. Depuis que je vois ici les splendeurs véritables, comme un beau et bon fruit, un insecte d'or, je prends des allures bien philosophiques, et c'est surtout en mettant le pied sur une fourmilière que je dis comme cet immortel Bonaparte ru Ça, ou des hommes !... qu'est-ce devant Saturne ou Vénus, ou l'étoile polaire? » Et mon philosophe vient achever des pointes pour un journal. Prohpudor! Et il me semble que l'Océan, un brick et un vaisseau anglais à démolir, quitte à s'engloutir, c'est quelque chose de mieux qu'une écritoire, une plume et la rue Saint-Denis.

Adieu, mon cher Ratier; puisque nous avons ou croyons avoir deux cœurs bien palpitants, donnons-nous une poignée de main. Mes respects à madame Ratier.

Ah! j'ai bien du regret de n'avoir pas avec moi un camnrado qui puisse développer tous les textes que je conçois et qui viennent trop en foule pour que je fasse tout.

A MADAME ZULMA CARRAUD, A SAINT-CYR

Paris, 15 octobre 1830.

Attachez-vous à l'École polytechnique, car il est à peu près certain que Saint-Cyr sera détruit. Voilà le bulletin pour aujourd'hui.

Vous m'avez fait du bien en m'apprenant que le capitaine va mieux: depuis la dernière fois que je l'ai vu, sa situation et son image me revenaient comme des fantômes. Voilà ce que c'est que d'être susceptible d'attachement, et de conserver une pudeur qui vous empêche de dire aux gens combien on les aime; on perd tous les bénéfices de l'amitié et Ton en garde tous les malheurs!

Vous m'écrivez bien peu. Si vous saviez combien de misère m'entoure et de combien de courage il faut que je m'arme, soit pour vivre, soit pour travailler, vous seriez plus prodigue des mots consolateurs. C'est quelque chose que de s'entendre dire : <( Courage ! allons ! »

Votre note a été remise en mains utiles; mais j'ai à ce sujet à vous dire des choses qui ne doivent pas se confier au papier.

Quant à l'affaire du Temps, elle est très-délicate; je n'obéis guère aux préjugés pour estimer un homme; mais j'avoue qu'en voyant M. G... et en l'examinant, j'en ai pensé tout le mal qu'on en dit. J'ai considéré la fortune de M. Odilon Barrot comme fortement compromise, et j'ai plaint madame Barrot d'être sous la puissance d'un être que je suppose aussi profondément polUique. Alors, mon rôle serait difficile; je ne suis pas encore assez avancé dans la vie pour savoir taire mes sentiments. J'ai donc mis votre lettre sous enveloppe et je Tai adressée à votre amie, en lui disant que je

l'avais gardée en son absence, mais que l'accueil que m*avait fait M. G... me dispensait d'aller l'importuner pour un intérêt personnel. Madame Barrot a gardé le silence huit jours ; puis, hier, j'ai reçu une invitation d'aller à ses soirées. J'irai pour ne pas refuser, mais avec l'intention de n'y être qu'un indifférent. Je vous devais compte de cela, madame, puisque vous aviez eu la bonté de me servir d'introductrice, et j'espère que vous m'approuverez en cette circonstance.

Adieu, madame; je suis si occupé, si gravement entraîné dans plus d'un orage, que je compte sur votre bienveillante amitié pour excuser toutes mes irrégularités. J'aurais dû aller vous voir à Saint-Cyr ; je devrais avoir plus de sept minutes à consacrer à cette lettre, qui ne vous dira jamais assez combien je vous suis attaché et dévoué.

A LA MÊME

Paris, vendredi matin, novembre 1830.

Madame,

J'ai encore le regret de vous prévenir que je ne puis aller demain à Saint-Cyr. Je m'étais bercé toute la semaine de ce doux espoir, et voilà qu'hier au soir je reçois une lettre de convocation pour assister à une assemblée d'actionnaires pour une affaire dans laquelle je représente un intérêt appartenant à ma mère. C'est une des propriétés que je lui ai cédées, faible à-compte sur les sommes qu'elle a sacrifiées pour me conserver un nom intact. J'aurais mauvaise grâce à ne pas tout remettre quand il s'agit d'elle. Ce serait de l'ingratitude.

Puis, en ce moment, obligé, pour vivre et pour soutenir même quelques amis encore plus malheureux que moi, de faire des efforts inouïs, je travaille nuit et jour, ne dormant que deux heures à peine. Or, j'ai à revoir samedi un long article pour la Revue de Paris, et à faire la Mode, avec laquelle je suis en retard. Pardonnez-moi donc, avec votre bonté habituelle, de remettre ainsi le plaisir de vous voir. Il faut que ce soit bien impérieux, ce besoin du moment, car nous allions, M. Borget et moi, pour vous consulter

sur notre affaire et tâcher de vous y conquérir. Mais, si cela peut vous agréer, nous viendrons sûrement un jour de la semaine prochaine.

Notre pays, madame, entre dans des circonstances bien graves. Je suis effrayé de la lutte qui se prépare. Cette fois (c'est entre nous deux que je parle), je vois de la passion partout et de la raison nulle part. Si la France lutte, je ne serai pas de ceux qui lui refuseront leurs bras et leurs talents, quoi qu'en puissent dire quelques amis. Et c'est alors que la science, dont nous avons porté si loin les ressources, et le courage pourront aider la France à triompher. Mais où sera le dénoùment, et pouvons-nous être les maîtres de la révolte des intérêts froissés qui sont au- dedans du corps politique ? Ah ! madame, le nombre de ceux, parmi les patriotes, pour lesquels le mot patrie n'est rien, est bien grand! Personne ne veut l'unir aux principes mitoyens dont je vous ai tracé en deux mots le plan constitutif. Nous sommes entre les exagérés du libéralisme et les gens de la légitimité, qui vont s'unir pour renverser.

Ne m'accusez pas de non-patriotisme parce que mon intelligence me sert à faire le décompte exact des hommes et des choses. C'est s'irriter d'une addition qui vous démontre le malheur d'une fortune à chaque révolution. Le génie gouvernemental consiste à opérer une fusion des hommes et des choses ; et voilà ce qui a fait de Napoléon et de Louis XVIII deux hommes de talent. L'un n'a pas été compris, et l'autre s'est compris tout seul. Tous deux ont contenu en France tous les partis, Pun par la force, Pautre par la ruse, parce que Pun montait à cheval et Pautre en voiture. Aujourdliui, nous avons un gouvernement sans plan, pour notre malheur. Cet état de choses me ruine et m'enlève chaque jour une espérance. Ainsi, voyez si je ne suis pas pour la consolidation des choses ! Oh ! si vous étiez à Paris, au milieu des hommes et des affaires, votre poHtique de solitude changerait bientôt. Vous ne seriez pas une minute sans être froissée.

Adieu, madame; comptez en tout temps sur mon affection sincère et sur un cœur dont la plus douce étude est de vous comprendre.

Mille amitiés au capitaine et à M. Carraud.

78 courespondanch:.

Paris, samedi matin (fin de 1830).

Madame,

J'ai reçu votre lettre, et, toute grondeuse qu'elle est, elle m'a fait plaisir, puisqu'elle prouve tout l'intérêt que vous prenez à moi. Sans chercher à vous démontrer combien il est peu généreux de juger un édifice par une pierre, de m'accuser à propos d'une opinion qui doit être formulée comme le veulent les abonnés d'un journal, et de ne pas séparer en moi l'ouvrier et l'homme, je vous avouerai que mes Lettres sur Paris disent avant tout la vérité sur les hommes et les choses, et qu'elles sont destinées à représenter moins une opinion qu'un tableau exact des mouvements politiques et des idées qui se combattent.

A part la nécessité d'esquisser ce portrait, il y a des pensées dues aux ministres et aux gens qui font le gouvernement. Si vous avez cru que c'était moi, vous vous trompiez : ce sont les hommes que vous voulez voir aux affaires qui parlent ainsi. Telle phrase, telle pensée est due aux gens les plus influents. J'avoue franche^ ment que je ne conçois pas qu'on puisse accepter le gouvernement représentatif sans la lutte d'opinions qu'il consacre. La tempête qui existe aujourd'hui existera toujours. Vous prenez le mouvement même du gouvernement pour les malheurs du gouvernement.

Votre observation sur l'usurpation est bien singulière! Les gens les plus forts du National, du Globe, du Temps disent que, si le duc de Broglie n'existait pas, il faudrait l'inventer. Mais, sans vouloir défendre les idées que j'ai exprimées, permettez-moi de vous dire en peu de mots le système de gouvernement auquel se rapportera ma vie entière. C'est une profession de foi aussi invariable que possible; c'est en un mot ma conscience poHtique, mon plan et ma pensée, pour laquelle j'ai droit à tout le respect que j'accorde aux autres opinions; ma vie politique sera entièrement consacrée au triomphe de cette pensée, à ses développements, et, quand je parle sérieusement sur l'avenir de mon pays, il n'y a ni écrit ni parole qui ne s'y rapporte.

La Fronce doit être une monarchie constitutionnelle, avoir une famille royale héréditaire, une chambre des pairs extraordinairement puissante, qui représente la propriété, etc., avec toutes les garanties possibles d'hérédité et des privilèges dont la nature doit être discutée; puis une seconde assemblée, élective, qui représente tous les intérêts de la masse intermédiaire, qui sépare les hautes positions sociales de ce qui s'appelle le peuple.

La masse des lois et leur esprit doit tendre à éclairer le plus possible le peuple, les gens qui n'ont rien, les ouvriers, les prolétaires, etc., afin de faire arriver le plus possible d'hommes à l'état d'aisance qui distingue la masse intermédiaire; mais aussi le peuple doit être laissé sous le joug le plus puissant, de manière que ses individus trouvent lumière, aide et protection, et qu'aucune idée, aucune forme, aucune transaction ne le rende turbulent.

La plus grande liberté possible à la classe aisée; car elle possède, elle, quelque chose à conserver, elle a tout à perdre, elle ne peut jamais être licencieuse.

Au gouvernement autant de force que possible. Ainsi gouvernement, riches et bourgeois ont intérêt à rendre la classe infime heureuse et à agrandir la classe moyenne, où est la puissance véritable des États.

Si les gens riches, les fortunes héréditaires de la chambre haute, corrompus par leurs mœurs, engendrent des abus, ils sont inséparables de l'existence de toute société; il faut les accepter avec les avantages qu'ils donnent.

Voilà mon plan, ma pensée; elle réunit les conditions bonnes et philanthropiques de plusieurs systèmes. Qu'on me plaisante, qu'on m'appelle libéral ou aristocrate, je n'abandonnerai jamais ce système. J'ai longtemps et profondément médité sur les institutions des sociétés; celle-ci me paraît non la meilleure, mais la moins défectueuse.

Le temps et l'espace me manquent pour développer plus largement mes idées, qui ne sont qu'énoncées ici. J'irai probablement vous voir à Saint-Cyr, mardi prochain.

Pardonnez-moi d'être si bref, mais je suis accablé d'ouvrage et passe les jours et les nuits à travailler.

Dévouement et amitié.

A iMADAME LA DUCHESSL d'aBRANTÈS, A VERSAILLES.

Paris, 1831.

Vous avez été bien injuste et bien mauvaise! Il n'y a ni Ladvocat ^ ni préméditation; il y avait qu'un de mes libraires est venu me proposer un marché, qu'il a fallu le discuter; et, comme il s'agissait d'argent, et que je suis très-pauvre, je suis resté à conférer sur mes intérêts relativement aux Scènes de la Vie privée, dont je vais faire le quatrième volume, le troisième étant prêt.

Je n'ai pas pu venir ce soir, parce que je n'ai pas un traître mot d'écrit de V Auberge rouge et que je vais travailler ce soir et demain pour la finir. Alors, mardi, nous serons à temps, ou même mercredi, pour lire Catherine, car l'imprimeur de la Revue va vite.

Rien n'est donc changé, et Rabou - est au contraire si désireux de tenir l'article, que je l'ai empêché de vous aller voir, en lui disant que j'allais passer la journée avec vous pour son service.

Ainsi, je vous en supplie, soyez charitable pour moi. Ne fallaitil pas une circonstance aussi sérieuse que l'était celle-là pour me faire manquer à un engagement aussi sacré!

Daignez agréer mes respectueux hommages et amitiés tendres.

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