‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 73 sur 229 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

A LA MEME

Paris, jeudi, 1831.

Je suis revenu de la manière la plus malheureuse. J'ai attendu une demi-heure à la porte de Versailles, et alors j'ai vu poindre dans l'avenue un malheureux coucou, qui n'a pu me transporter qu'à Sèvres. A Sèvres, j'ai espéré pouvoir rencontrer un second coucou, et j'ai cheminé vers Paris à la lueur de ces belles et magnifiques étoiles que vous contempliez, et, comme vous, j'ai joui de ce silence imposant qui remplit l'âme. Mais je marchais! Enfin, devers Auteuil — et, là, je pensais au pavillon mystérieux, — j'ai derechef entendu le bruit salutaire et nasillard d'un autre coucou, qui m'a jeté à minuit sur la place Louis XV; et, faute de voiture, je me suis servi de mes pauvres pattes pour regagner mon logis.

En entrant dans mon lit, je me suis avoué à moi-même que le quart d'heure de plus passé sur votre fenêtre compensait toutes ces tribulations, et, comme je me suis endormi à près de deux heures et demie, je m'étais flatte de cette vague ressemblance

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entre nous, à savoir que vous dormiez aussi peut-être, et vous m'écrivez que vous avez souffert!

Ici, ce matin, l'on m'a donné votre dernière lettre. Je ne vous en dirai rien; celle que je reçois à l'instant m'a tout à fait remué le cœur. Vous souffrez, dites-vous, et sans avoir l'espoir de revivre dans un beau matin. Songez donc que, pour l'âme, il y a des printemps et de fraîches matinées à toute heure; que votre vie passée n'a de nom dans aucune langue; elle est à peine un souvenir, et vous ne pouvez juger votre vie future sur votre vie passée. Que d'êtres ont recommencé de belles et de suaves vies, plus loin que vous encore dans l'âge ! Nous ne sommes que par l'âme; savezvous si la vôtre a reçu tous ses développements, si vous respirez Tair par tous vos pores, si tous vos yeux voient? La plante, la fleur elles-mêmes ont une gradation, et que de tiges qui, dans les forêts, n'ont pas vu le soleil !

Il règne, dans votre lettre, une mélancolie qui semble échappée d'une âme qui n'aurait pas connu le bonheur, et je ne crois pas qu'il en soit ainsi. Il me semble que le bonheur, ce bonheur brillant, laisse une longue trace lumineuse, une voie lactée dans notre vie et que ses reflets se multiplient dans toutes nos situations, même les plus terribles. L'ange tombé ne parle pas comme l'homme ; n'a-t-il pas vu le paradis? 11 y a dans mes paroles une contradiction apparente dont vous n'accuserez pas ma pensée ; en y réfléchissant, vous verrez que je m'accorde et qu'on peut avoir été heureux, sans connaître le bonheur le plus parfait.

Je vous remercie de votre noble et belle confiance, et je vous prierai, avec l'accent de la plus vive ferveur, de ne jamais voir autre chose que ce que j'écris; car, quoique je me sois interdit de vous parler de cette terrible lettre, elle m'annonce clairement un défaut d'indulgence, dirai-je; grondez-moi tant que vous voudrez, mais ne vous mettez pas en colère. Partir pour cette terre ! Et où est-elle? car, si vous y alliez, en vérité, il faut que je puisse vous y suivre, pour que le soleil ne se couche jamais sur votre colère.

J'irai vous voir lundi, et je viendrai de bonne heure ; mais il faut encore que ma sœur ne le sache pas, et je ne puis vous en dire la raison que de vive voix ; il y aurait des explications si longues, que vingt pages ne suffiraient pas. Puis, à Versailles, nous

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irons partout où vous voudrez, et je vais vous satisfaire en vous avouant que je ne connais rien de ce qui est à Versailles, Trianon,

Ma ri y, etc.

Pour vous remercier de votre aimable coopération, je ne puis, en vérité, que tirer du fond de mon cœur un de ces merci que je compte parmi mes trésors de tendresse, et je vous l'adresse avec une sainte reconnaissance. Permettez-moi de rester dans l'effusion de ce sentiment, surtout en pensant à cette soirée que je garde en mon cœur comme uq cher souvenir. Je dirai comme vous : adieu et au revoir.

A LA MÊME

Paris, 1831.

Eh! mon Dieu, non, je ne suis pas ingrat. Vous m'aviez promis de m'avertir, et vous m'avertissez après. Vous ne saviez pas que je me couche maintenant à six heures du soir, que je me lève à minuit, et que je travaille ainsi seize heures de suite; je suis plongé dans des travaux si cruellement despotiques, que je ne saurais avoir de torts. J'accepte volontiers la revanche. Je n ai qu'une heure à donner au monde, de cinq à six heures, pendant mon dîner. J'ai juré d'avoir ma liberté, de ne devoir ni une page ni un sou, et, dussé-je crever comme un mousquet, j'irai courageusement jusqu'à la fin. Je n'ai même pas l'excuse d'un souvenir, car je ne me doutais pas plus de madame Wyse ^ que de la maîtresse que j'aurai, si Dieu le veut! — Que madame Wyse me pardonne; elle est si belle, qu'un pardon devient royal chez elle. Ainsi, je serai chez vous à six heures, car, par aventure, je suis forcé de sortir à quatre heures.

Mille amitiés bien tendres et mille gracieusetés pour votre bonne fâcherie et votre doux pardon.

A vous.

]. Née Lœtitia Bonaparte, et fille de Lucien; elle était alors à Paris, et voyait beaucoup madame d'Abrantès.

A LA MÊME

Paris, 1831.

Vous VOUS trompez sur moi : j'ai été vous voir ; vous étiez à la campagne. Il est un fait qui domine mon existence, c'est un travail continu, sans relâche, un travail de quinze à seize heures par jour; avec cette hydre, rien n'est possible. Les amitiés faibles s'en vont» il leur faut le picotin de Bugeaud; les vraies restent, et j'ai compté sur la vôtre.

Écrire, je ne le puis! la fatigue est trop grande. Vous ignorez ce que je devais, en 1828, au-dessus de ce que je possédais : je n'avais que ma plume pour vivre et pour payer cent vingt mille francs. Dans quelques mois, j'aurai tout payé, j'aurai reçu, j'aurai arrangé mon pauvre petit ménage; mais, pendant six mois encore, j'ai .tous les ennuis de la misère, je jouis de mes dernières misères. Je n'ai imploré personne, je n'ai tendu la main ni pour une page, ni pour un liard; j'ai caché mes chagrins, mes plaies. Et vous qui pouvez savoir si l'on gagne facilement de l'argent avec sa pUinie, vous devez sonder de votre regard de femme l'abîme que je vous découvre et le long duquel j'ai marché sans y tomber. Oui, j'ai encore six mois bien difliciles à passer, d'autant plus que, si Napoléon s'est lassé de la guerre, je puis avouer que le combat avec le malheur commence à me fatiguer.

Je suis donc une exception, un pauvre ouvrier qu'il faut venir voir, ou qu'il faut prendre quand il s'endimanche. Personne au monde ne sait le prix d'une de mes visites et je ne le dis pas par fierté; mais à une amie sincère, je puis dire ces choses, certain qu'elles ne nous fâcheront pas. D'ailleurs, quoi de plus honorable, de plus grand, que de relever son nom, sa fortune, avec son esprit? cela ne peut qu'exciter l'envie, et je ne plains guère les envieux.

Ainsi, ne croyez rien de mauvais de moi ; dites-vous : « Il travaille nuit et jour; » et ne vous étonnez que d'une seule chose : de ne pas avoir déjà appris ma mort. Je vais digérer à l'Opéra ou aux Italiens, voilà mes seules distractions, parce qu'il ne faut là

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ni penser ni parler, qu'il suffît de regarder et d'écouter. Encore n'y vais-je pas toujours.

Mille tendresses. Et ne me grondez plus, car vous saveii bien que je vous aime.

A iMADAME LA DUCHESSE DE CASTRIES, A PARIS.

Paris, 5 octobre 1831.

Madame,

Votre lettre m'a été envoyée en Touraine quand je n'y étais plus; et, comme je me suis croisé avec ma correspondance, elle ne m'est parvenue que fort tard, en sorte que je n'ai pu vous lire qu'aujourd'hui. Ne m'accusez donc ni de négligence ni de fatuité; vous me couvrez d'assez de crimes pour que je me défende de celui qu'il y aurait à ne pas agir courtoisement avec une dame, même inconnue^

Permettez-moi maintenant d'user de quelque franchise en répondant à vos franches attaques, et daignez, avant tout, agréer mes remercîments sincères pour la flatterie indirecte de vos plaintes, puisqu'elles m'annoncent des impressions vives, produites par mes ouvrages. Vous m'avez malheureusement placé dans la triste nécessité de parler de moi, et c'est fâcheux quand je m'adresse à une femme dont je ne connais ni l'âge ni la situation.

La Physiologie du mariage fut un livre, madame, entrepris dans le but de défendre les femmes; je compris que, si, pour commencer à répandre des idées favorables à votre émancipation et à une éducation plus large, plus complète, je m'y prenais vulgairement et en annonçant d'avance mon dessein, je passerais tout au plus pour l'auteur ingénieux d'une théorie plus ou moins estimable; qu'il me fallait donc envelopper mes idées et les rouler, pour ainsi dire, dans une forme nouvelle, acerbe et piquante, qui réveillât les esprits en leur laissant des réflexions à méditer. Donc, pour une femme qui a passé par les orages de la vie, le sens de mon livre est l'attribution

1. En écrivant cette lettre, Balzac ignorait, en ertet, le nom de sa correspondante, ii laquelle il devait dédier plus tard rillnstre GauiUssart.

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i>8 CORRESPONDANCE.

exclusive de toutes les fautes commises par les femmes à leurs maris. C'est, en un mot, une grande absolution. Puis je réclame les droits naturels et imprescriptibles de la femme. Il n'y a pas de mariage heureux possible si une connaissance parfaite des deux époux, comme mœurs, habitudes, caractères, ne précède leur union, et je n'ai reculé devant aucune des conséquences de ce principe. Ceux qui me connaissent savent que j'ai toujours été fidèle depuis Vk^e de raison à cette idée, et, pour moi, la jeune fille qui a fait une faute est plus digne d'intérêt que celle qui reste ignorante et prête aux malheurs de l'avenir, par le fait même de son ignorance. Aussi, célibataire pour le moment, si je me marie plus tard, ce ne sera jamais qu'avec une veuve.

Comme vous voyez, madame, voilà donc mon premier crime changé en une courageuse entreprise qui aurait dû me valoir quelques encouragements; mais, soldat avancé d'un système à venir, j'ai eu le sort de toutes les sentinelles perdues : j'ai été mal jugé, mal compris ; les uns ont vu la forme, les autres n'ont rien vu du tout. Je mourrai dans mon idée comme le soldat dans son manteau.

Immédiatement après la Physiologie, je fis, pour développer mes pensées et les jeter dans les âmes jeunes par de frappants tableaux, les Scènes de l\ Vie privée. Dans ce livre, tout de morale et de sages conseils, rien n'est détruit, rien n'est attaqué; je respecte les croyances, celles même auxquelles je n'ai pas foi. Je suis simplement historien, conteur, et jamais la vertu ne fut plus vénérée et préconisée que dans ces scènes. — Maintenant, madame, s'il s'agit de la Peau de chagrin, le me défendrai contre vos accusations par un seul mot : cet ouvrage n'est pas destiné à rester seul; il renferme, pardonnez-moi cette pédantesque expression, les prémisses d'un ouvrage que je serai fier d'avoir tenté, même en succombant dans cette entreprise, et, puisque vous avez pour moi tant de bonté, car je puis mesurer ce sentiment à l'étendue de votre sollicitude, qui m'a vivement touché, lisez la deuxième édition sous le titre de Romans et Contes philosophiques ;Y^\ un peu avancé dans le plan. Un des meilleurs écrivains de notre époque^ a bien voulu soulever le voile de ma pensée intime et future dans une introduc-

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