‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 74 sur 229 · Pliilarète Ghasles · texte numérisé non relu

Pliilarète Ghasles

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tion. Vous verrez là que, si parfois je détruis, j'essaye parfois aussi de reconstruire. Jésus-Clirist en Flandre, l'Enfant maudit, Elude de femme, les Proscrits, les Deux Rêves, vous prouveront peut-être que je ne manque ni de foi, ni de conviction, ni de douceur; je trace mon sillon consciencieusement. Je tâche d'être l'homme de mon sujet et d'accomplir mon œuvre avec courage et persévérance, voilà tout. La Peau de chagrin devait formuler le siècle actuel, notre vie, notre égoïsme; les reproductions de nos types ont été méconnues; mais ma consolation à moi, madame, est dans les approbations sincères qui me sont données, dans les critiques faites comme l'est la vôtre, amicalement et de bonne foi ; aussi ne croyez pas que votre lettre, pleine de touchantes élégies naturelles à un cœur de femme, me soit indifférente; ces sympathies excitées au loin sont un trésor, — toute ma fortune ; ce sont mes plaisirs les plus purs, et peut-être le sentiment que vous m'avez fait éprouver eût-il été plus vif si, au lieu de voir dans mon livre la peinture obligée d'une femme célèbre pour n'avoir pas aimé, vous vous fussiez attachée à celle qui consacre les beaux dévouements de la femme, son amour naïf et les riches poésies de son cœur. Pour moi, Pauline existe, et plus belle même. Si j'en ai fait une illusion, ce fut pour ne rendre personne maître de mon secret.

Pardonnez-moi, madame, d'essayer à me rétablir dans votre estime, mais vous m'avez mis dans une position fausse et malséante; vous vous êtes fait une idée de moi par mes livres... Et de vous, que possédé-je? une lettre, un acte d'accusation! — Vous vous êtes constituée mon juge, je ne pouvais vous répondre que par un plaidoyer. Mais, quoi que vous en pensiez, laissez-moi croire que, plus tard, nous correspondrons à propos d'une composition où je saurai, pour mon honneur, faire vibrer dans votre àme les cordes que j'ai laissées muettes ; ce sera pour moi le plus grand, le plus précieux de tous les triomphes, le seul triomphe que j'ambitionne, car vous vous tromperiez si vous me supposiez autrement que solitaire, vivant de la pensée et jaloux d'être compris par les femmes.

Agréez, madame, mes plus respectueux hommages.

P»S. — De pressants travaux ne m'ont pas permis de vous répondre à loisir. En relisant ma lettre, je m'aperçois qu'elle pour-

rait être mieux ; que je devais vous dire tout autre chose, vous remercier de Tintérêt que vous me marquez et qui sera un des plus touchants épisodes de ma vie littéraire; mais, si je l'envoie, c'est vraiment pour vous prouver le peu d'apprêt et le naturel d'une âme assez dissemblable de celle dont mes livres me donnent l'apparence aux yeux de bien des gens.

A MADAME LAURE SURVILLE, A CHAMPROSAY

Sache, 23 novembre 1831.

Ma bonne sœur,

Je t'envoie une lettre que madame Carraud a mise pour toi dans la mienne; cela me procure le plaisir de t'écrire. Il y a des instants où nous sommes si heureux de pouvoir nous réfugier dans un cœur à nous depuis l'enfance ! Je commence déjà à regarder en arrière ! Aujourd'hui, je suis tout triste, sans savoir pourquoi. Je me suis figuré qu'il y avait quelque sympathie là-dessous et qu'un de ceux que j'aime était malheureux. Je voudrais bien être rassuré, savoir où vous en êtes tous; si mon cher Surville réussit, si tu es bien de corps et d'âme; comment va ma mère, si vous avez des nouvelles d'Henry.

Ma mère m'a écrit un petit bout de lettre de rien du tout; c'était court comme une lettre administrative. Moi , je n'ai pas le temps d'écrire comme je le voudrais. Si l'on savait ce que c'est que de pétrir des idées, de leur donner forme et couleur, et quelle lassitude cela produit! toujours penser comme la Fontaine sous son arbre! Si l'on faisait du la Fontaine encore ! Mais non, ce n'est que du Balzac; sera-ce quelque chose?... Comme ce doute me tourmente dans mes mauvais jours ! plus encore que mon état d'oiseau sur la branche, je t'assure; et cependant, n'est-ce pas triste, après tant de travaux, de n'avoir encore rien dans l'avenir que l'avenir luimême! quel sera-t-il, Laure? Qui peut résoudre cette question pleine d'anxiété? Mon seul bien aujourd'hui gît dans quelques affections vraies et dévouées; mais, les expressions n'étant pas les mêmes dans les sentiments, s'il y a des personnes avec qui je m'entends

toujours, il y en a d'autres avec qui je suis moins heureux. Tu es liuie des premières, chère, bien chère sœur!

LYIII.

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