I. Le choléra
j'espère ne pas mourir encore, j'aurai le bonheur de vous voir aussitôt que je pourrai sortir; et je regrette bien vivement de ne pas pouvoir célébrer ce doux anniversaire, et me rendre à votre soirée, où, malgré tout ce que vous voulez bien me dire, je n'aurais pu voir que vous.
Ayez la bonté de faire agréer à madame Gay mes remercîments pour son envoi; je lui aurais bien écrit; mais, obligé de me servir d'une main amie, je suis forcé, par le médecin et la politesse, d'écrire et de faire écrire le moins possible.
Mille affectueux hommages.
A MADAME ZULMA CARRAUD, A ANGOULÊME
Paris, l«r juin 1832.
Madame,
J'avais remis à vous répondre au moment où je vous enverrais à la fois mes Contes drolatiques et mes Scènes de la Vie privée ; mais voilà que je suis tombé de tilbury; j'ai échappé à la mort comme par miracle. Cependant, je suis au lit, saigné, à la diète, et sous la défense la plus sévère de lire, d'écrire et de penser! J'avais vu notre bon et grand et cher capitaine Périollas; j'ai peur qu'il ne vous alarme, et je vous écris à la dérobée, bien marri de ne vous avoir rien répondu quand j'étais en retraite, occupé à terminer mon ouvrage. L'égoïsme de l'auteur a tué, pour le moment, régoïsme de l'amitié.
Et cependant votre lettre m'a ému aux larmes. Je voudrais vous écrire sur tous les points. Je vais le faire, au risque d'aggraver mes douleurs, car ma tête a porté sur le pavé de juillet d'une rude manière, et je suis resté, pendant vingt minutes, sans pouvoir rassembler mes idées.
Quant à la politique, soyez sûre que je ne me conduis que par l'inspiration d'une probité haute et sévère, et, malgré l'anathème porté par M. Carraud sur les journalistes, croyez bien que je n'écrirai et n'agirai que par conviction. Mon plan et ma vie politiques ne peuvent pas être appréciés en un moment. Si je suis pour quelque
cliose dans le gouvernement du pays, plus tard je serai jugé; je ne crains rien; je tiens plus à l'estime de quelques personnes ])armi lesquelles vous êtes au premier rang, comme une des plus belles intelligences et une des âmes les plus élevées que j'aie connues, qu'à l'estime de toutes les masses, pour lesquelles j'ai du reste un profond mépris. Il y a des vocations auxquelles il faut obéir, et quelque chose d'irrésistible m'entraîne vers la gloire et le pouvoir. Ce n'est pas une vie heureuse. Il y a chez moi le culte de la femme et un besoin d'amour qui n'a jamais été complètement satisfait; désespérant d'être jamais bien aimé et compris de la femme que j'ai rêvée; ne l'ayant rencontrée que sous une forme, celle du cœur, je me rejette dans la sphère tempétueuse des passions politiques, et dans l'atmosphère orageuse et desséchante de la gloire littéraire.
J'échouerai peut-être dans Tune et dans l'autre; mais croyez bien que, si j'ai voulu vivre de la vie du siècle même, au lieu de passer heureux et obscur, c'est que précisément le bonheur pur et médiocre m'a manqué. jQuand on a une fortune entière à faire, il vaut mieux la faire grande et illustre, car, peine pour peine, il est préférable de souffrir dans une haute sphère que dans une basse» et j'aime mieux les coups de poignard que les coups d'épingle.
Vous avez raison dans tout ce que vous dites, d'ailleurs. Si je rencontrais une femme et une fortune, je me résignerais très-facilement au bonheur domestique; mais où trouver cela? quelle est la famille qui croirait à une fortune littéraire? Je serais au désespoir de tenir mon avenir d'une femme que je n'aimerais pas, aussi bien que de la devoir à des séductions; je reste donc forcément isolé.
Croyez bien qu'au milieu de ce désert, des amitiés telles que la vôtre et la certitude de trouver un asile dans un cœur aimant sont les plus douces consolations que je puisse avoir. Votre lettre a été bien précieuse pour moi ; elle a été exactement rafraîchissante pour mon âme tendue, occupée, mais irritée plus qu'attendrie. Mon souhait le plus vif est encore pour la vie de campagne, mais avec de bons voisins et un intérieur heureux. En quelque pays que ce soit, j'irais l'accepter, et ne ferais plus que de la littérature d'amateur, par besoin, et pour ne pas être désœuvré, si jamais on peut l'être
quand on voit des arbres et qu'on en plante. Me consacrer au bonheur d'une femme est pour moi un rêve perpétuel, et je suis désespéré de ne pas le réaliser ; mais je ne conçois pas le mariage et l'amour dans la pauvreté.
J'ai fait mettre à la diligence des Messageries Notre-Dame-des- Victoires un paquet adressé, « bureau restant, à madame Carraud » ; envoyez-le prendre. Quant au paquet perdu, l'administration fait ses recherches, car elle a déclaré l'avoir reçu et s'en est souvenue à cause de mon nom. La littérature a été bonne à quelque chose en cette affaire.
Adieu. Je désespère presque de vous voir cette année; car j'irai, si l'argent le permet, en Suisse et en Italie, après de nouveaux travaux que je vais achever et pour lesquels le capitaine m'a servi avec sa bonté accoutumée.
Vous ne m'oublierez auprès de personne, et vous devinez tout ce que je dois dire. Ma tête et ma main se fatiguent. Ma mère est là, qui compte mes lignes.
Trouvez ici mille tendres amitiés de votre tout dévoué.
A MADAME EMILE DE GIRARDIN, A PARIS
Paris, 1832.
Figurez-vous que j'ai été, moi si beau! cruellement défiguré pendant huit jours, et cela m'a paru curieux, d'être plus laid que je n'étais.
Je ne suis sorti qu'hier, mais vous devinez bien pour qui était cette première visite. Aujourd'hui ou demain, j'aurai le bonheur de vous remercier des gracieuses amitiés que vous m'avez écrites, et de vous revoir. Nous rirons un peu des bien portants, et bénirons les morts.
f Ma sœur est en Touraine. Ma mère va mieux; elle m'a fait peur, il y a eu une journée où j'ai tremblé pour elle.
Vous êtes bien aimable pour moi, et je vous en remercie du plus profond de mon cœur : de profundis! comme dit le psaume fatal.
(^ela est-il de bon goût par le choléra qui court? Oui, car c'est vous placer aussi haut que Dieu, et, entre lui et vous, je n hésite pas.
Aussi je me mets à vos pieds.
J'ai horrihlement soulTert, et maintenant il faut réparer le temps perdu, il faut travailler pour ces gredins de chevaux, que je ne puis parvenir à nourrir de poésie. Quelle belle application ce serait de la poésie! Ah! une douzaine de vers alexandrins en guise d'avoine : cette découverte tuerait la vapeur!
N'oubliez pas de présenter à madame Gay mes hommages respectueux. Elle doit avoir reçu le livre.
Et vous ne m'avez rien dit de votre main! Souffrez-vous encore? Vous n'avez personne de malade? Madame O'Donnell va bien, n'estce pas? Mille vœux pour vous.
A MADAME DE BALZAC*, A PARIS
Sache, 10 juin 1832.
Ma chère mère,
Je suis arrivé à bon port, mais horriblement fatigué ! On demandai t les passe-ports aux voyageurs à tous les endroits où il y avait de la gendarmerie-. Aujourd'hui, je suis reposé; cependant, je me ressens encore de quelques contusions, principalement au bras gauche; il y a certains mouvements qu'il m'est impossible de faire. Mais enfin je suis ici, bien reposé maintenant ; deux jours ont à peine suffi. Mes papiers sont rangés ; demain, je me mets à travailler.
ïu enverras la lettre ci-jointe par Paradis^; puis, écoute bien toutes les recommandations qui suivent:
1^ D'abord, copie-moi l'article de l'Épicier dans le volume de la Silhouetle qui se trouve sur la deuxième planche aux in-quarto, du côté de la porte de ma chambre.
2° 11 faut m'envoyer ton exemplaire des Contes bruns. Comme ce