Madame Grand-Besançon, femme du commissaire des poudres
mon service! arrangez-le comme vous l'entendrez, car je ne me souviens plus de rien.
Il faut vous dire que je suis enfoncé dans un travail exorbitant. Ma vie est changée mécaniquement. Je me couche à six heures du soir ou sept heures, comme les poules; on me réveille à une heure du matin, et je travaille jusqu'à huit heures; à huit heures, je dors encore une heure et demie ; puis je prends quelque chose de peu substantiel, une tasse de café pur, et je m'attelle à mon fiacre jusqu'à quatre heures; je reçois, je prends un bain ou je sors, et, après dîner, je me couche. Il faut mener cette vie-là pendant quelques mois pour ne pas me laisser déborder par mes obligations.
Le profit vient lentement, les dettes sont inexorables et fixes. Maintenant, il y a pour moi certitude de grande fortune; il faut encore l'attendre et travailler pendant trois ans; il faut refaire, recorriger, mettre tout à l'état monumental ; travail ingrat, non compté, sans profit immédiat.
Je veux ma liberté, mon indépendance morale et pécuniaire ; à cette pensée, je sacrifie le monde sans aucun regret ; seulement, je retarde d'aller vous voir, et cela m'en donne, des regrets. Mais, à coup sûr, après ces travaux, il faudra le repos le plus absolu; j'irai le chercher ou à Angoulême ou en Berry, toujours dans quelque campagne ; j'irai peut-être aux eaux d'Aix, pour mon compte ; j'attends pour cela une décision de M. Nacquart.
Mais, eomme le repos va m'être nécessaire, le repos de la tanière, il faut que je vous remercie encore de votre indulgence pour mes chères fantaisies et mes besoins d'élégance et de grâce. Que de poésie en vous, et que de réflexion, deux choses qui s'excluent en apparence! De vos deux observations sur Juana, l'une est indiscutable pour moi, c'est un point arrêté ; quant à l'autre, nous disons la même chose : à latitude égale, l'insulaire l'emporte sur le continental. Que Napoléon ait été élevé en France, cela ne détruit pas son esprit insulaire.
Mon Dieu, nous faisons tourner la tête aux ouvriers de Paris pour la chose la plus simple, une boîte pour mettre votre exemplaire de Louis Lambert ; néanmoins, elle sera faite, j'espère, pour jeudi prochain, et vous l'aurez dimanche 17, si la diligence y met des procédés.
11 y a bien des fautes encore dans ce Louis Lamheri-Vd ; le moins imparfait sera dans la première édition qui se fera. Que de peines cette œuvre m'aura coûtées! c'est à effrayer. Il en est de même pour Ja Peau de chagrin; la prochaine édition sera, je l'espère, parfaite autant qu'une œuvre humaine peut l'être.
Le travail et les pensées de l'existence chiffrée ont tout absorbé; je travaille trop et suis trop tourmenté pour me livrer à des chagrins qui dorment et font leur trou dans le cœur. Je me déshabituerai peut-être de mes idées sur la femme, et j'aurai passé sans en avoir reçu les choses que je lui demandais.
Adieu; pardonnez-moi la brièveté de ma lettre; vous devinere bien ce que je ne vous dis pas ; mais ce que vous ne saurez jamais, c'est combien vivement je déplore de ne pas être à la Poudrerie, tranquille, près de vous. J'en ai tant envie, que je ne jurerais pas de ne point arranger mes affaires pour y être en avril.
Adieu encore; mille choses aimables à M. Carraud; rappelezmoi au souvenir de vos voisins, et, si vous le voulez, à la dame qui a enfin gagné quelques pouces de plus dans son logement. Adieu, vous à qui je voudrais pouvoir dire : a A demain, nous déjeunerons ensemble! »