A MADAME ZULMA GARRAUD, A FRAPESLE
Les Jardics, 1840*
Vous me croyez heureux I mon Dieu, le chagrin est venu, chagrin intime, profond et qu'on ne peut dire.
Quant à la chose matérielle : seize volumes écrits, vingt actes faits, cette année, n*ont pas suffi I Cent cinquante mille francs gagnés ne m'ont pas donné la tranquillité!
J'ai rendu quinze cents francs sur deux mille 5 Auguste; mais, par la manière dont je les rends, les cinq cents francs ne doivent être comptés pour rien, car il lui faut des intérêts. Je me regarde comme lui devant encore mille francs ; mais tout ce que je pourrai faire sera de les lui donner col hiver, aussitôt que j'aurai eu un succès au théâtre.
Ne croyez pas que les Jardies me fassent oublier Frapesle. J'irai plus d'une fois causer sous votre toit avec vous que j'aime tant, et comme of^prit et comme caractère. Ko ce moment, je suis épuisé physiquement et moralcMncnt; mais les alTaires d'argent sont si crurllemcni pressantes, que je ne puis vous aller voir.
CORRESPONDANCK. 15
Un travail me repose d'un autre travail, voilà tout. Il me faut encore six mois d'une activité pareille à celle qui m'a empêché de vous aller voir, quoiqu'à une demiheure de chemin l'un de l'autre, cet hiver, pour m'en tirer; mais c'est creuser ma tombe.
Les Jardies devaient être le bonheur de bien des manières, ils sont une ruine. Je ne veux plus avoir de cœur. Aussi pensé-je très-sérieusement au mariage. Si vous vous rencontrez vous-même, jeune fille de vingt-deux ans, riche de deux cent mille francs ou même de cent mille, pourvu que la dot puisse s'appliquer à mes affaires, vous songerez à moi. Je veux une femme qui puisse être ce que les événements de ma vie voudront qu'elle soit : femme d'ambassadeur ou femme de ménage aux Jardies; mais ne parlez pas de cela, c'est un secret. Ce doit être une fille ambitieuse et spirituelje.
Adieu : les mondes ne sont rien pour les amitiés vraies, et moi, je ne vous tends pas la main, je serre la vôtre. Mille choses d'amitié au commandant.
Je ne vous ai pas envoyé mes livres, parce que je ferai, d'ici à deux ans, une belle édition complète. Tout à vous.