‹ Correspondence 1819-1850Chapitre 25 sur 81 · XLVI · texte numérisé non relu

XLVI

C2 COr.Rr.SPONDANCE.

heures-là. Vous êtes libre, vous me reconduirez à travers le quartier.

Mes hommages à madame David. Ne me croyez pas oublieux; mais croyez à des travaux surhumains qu'a entrepris celui qui se dit pour toujours votre admirateur et ami.

A MADAME HANSKA, A SA INT- PÉTERSBOURr,.

Passy, 5 février 18 14.

Hier donc, j'ai fait des courses; car il faut penser à faire composer les Petits Bourgeois par un imprimeur aux frais d'un nouvel éditeur. Je suis allé chez le successeur de M. Gavault, et j'y ai trouvé une assignation de cet affreux Locquin-coquin. Rien do plus audacieux qu'un fripon! il crie au secours, au voleur, pour faire pendre sa victime. Ceci m'a fortement remué la bile, et, comme j'étais levé depuis trois heures du matin, je me suis trouvé très-las; je me suis couché à six heures pour me lever à quatre. Au milieu de mon sommeil, le cher journal est arrivé ; je Pai gardé pour mon réveil et je viens de le lire. Or, toutes ces émotions contraires, les unes exaspérantes, les autres douces, pour ne pas dire divines, m'ont fait beaucoup de mal; je me sens brisé, ce qui m'arrive rarement, il faut que je sois à neuf heures chez M. Gavault, pour que nous consultions M. l'icard, son successeur, sur l'affaire Locquin ; or, être là à neuf heures suppose le déjeuner à sept heures. Et moi qui ai encore cinq feuillets à écrire

pour Hetzel et qui les lui ai promis pour ce matin ! je les avais gardés afin de passer une nuit calme à les chercher; il y faut de l'esprit, et j'ai l'esprit tout bouleversé !

De grâce, ne vous faites pas de chagrin pour les Revues, ce serait même fâcheux qu'il en fût autrement. On est perdu en France du moment que l'on s'est fait un nom et qu'on est couronné de son vivant. Injures, calomnies, négations, tout cela m'arrange. Un jour, on saura que, si j'ai vécu de ma plume, il n'est jamais entré deux centimes dans ma bourse qui ne fussent durement et laborieusement gagnés ; que l'éloge Ou le blâme m'ont été très-indifférents; que j'ai construit mon œuvre au milieu des cris de haine, des mousqueteries littéraires, et que j'y allais d'une main ferme et imperturbable. Ma vengeance, c'est d'écrire, dans les Dcbals, les Petits Bourgeois; c'est de faire dire à mes ennemis avec rage : « Au moment où l'on peut croire qu'il a vidé son sac, il lance un chef-d'œuvre ! » C'est le mot de madame Reybaud lisant Honorine, David Séchard, etc. Vous lirez l'étrange comédie d'Ësther! je vous l'enverrai bien corrigée, et vous y verrez un monde parisien qui vous est et qui vous sera toujours inconnu, bien différent du faux Paris des Mystères et constamment comique, et où l'auteur, comme dit George Sand, applique un coup de fouet à faire sauter toutes les enveloppes mises sur les plaies qu'il découvre. Vous m'écrivez : « Quel volume que celui qui contient : la Maison Nucingen, Pierre Grassou, les Secrets de la princesse de Cadignan! » Peut-être avez-vous raison, et j'en suis fier (entre nous).

Vous verrez si la corruption de l'abbé espagnol, qui

VOUS contrarie, n'était pas nécessaire pour arriver à Tœuvre de Lucien à Paris finissant par un épouvantable suicide. Lucien a servi de chevalet pour peindre le journalisme ; il ressert pour peindre la classe piteuse et pitoyable des filles entretenues : la corruption de la chair, après la corruption de l'esprit. Ensuite viendront les Petits Bourgeois, et, comme conclusion, les Frères de la Consolation ^ ; il ne manquera plus dans mon Paris que les artistes, le théâtre et les savants! j'aurai alors peint le grand monstre moderne sous toutes ses faces.

En somme, voici le jeu que je joue : quatre hommes auront eu, en ce demi-siècle, une influence immense : Napoléon, Cuvier, O'Connell; je voudrais être le quatrième. Le premier a vécu du sang de l'Europe, il s'est inoculé des armées; le second a épousé le globe; le troisième s'est incarné un peuple; moi, j'aurai porté une société tout entière dans ma tête. Autant vivre ainsi, que de dire tous les soirs : « Pique! atout! cœur!... » ou chercher pourquoi madame une telle a fait telle ou telle chose? Mais il y aura eu en moi un être bien plus grand que l'écrivain et plus heureux que lui, c'est votre esclave. Mon sentiment est plus beau, plus grand, plus complet que toutes les satisfactions de la vanité ou de la gloire. Sans cette plénitude du cœur, je n'aurais pas accompli la dixième partie de mon œuvre, je n'aurais pas eu ce courage féroce! Dites-vous cela souvent dans vos moments de mélancolie, et vous devinerez par l'effet-iravail, la grandeur de la cause !

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