L'Envers de l'histoire contemporaine
Votre journal m'a fait du bien à lire et je le relirai demain plus d'une fois. Il est six heures, il faut voir à inventer, puis à écrire de petites niaiseries pour Hetzel. Je vous quitte en vous envoyant ici mille fleurs de cœur!
Mercredi G.
Hier, je suis sorti, mais j'ai beaucoup souffert; ce voleur qui m'assigne, votre lettre, ces émotions violentes et contraires m'ont fait beaucoup de mal. Si la colique, au dire de lord Byron, met l'amour en fuite, elle met bien plus certainement encore la faculté imaginative à bas; et non-seulement j'ai souffert, mais encore j'ai eu le cerveau comme voilé. Cette nuit a été affreuse et le réveil peu agréable. Après avoir déjeuné, je me sens un peu mieux; mais il faut sortir pour les affaires courantes et je n'y pense qu'avec répugnance, tant je me sens faible et malade encore. Je n'en ai pas moins corrigé l'article pour Hetzel, et j'y ai fait la coda, le morceau le plus difficile à arracher. Il me reste un chapitre horriblement difficile qui fait trois feuillets; après quoi, je serai délivré; mais j'ai trouvé en déjeunant l'idée d'une jolie comédie en trois actes; je vous dirai si je la fais. Cette semaine, je vais achever le Programme, et, ensuite, je me mets sérieusement à Mercadct.
Je dîne aujourd'hui chez Girardin, et je vais faire une visite à M. de Barante pour le remercier de sa lettre. Je m'aperçois avec tristesse que mes travaux me vieillissent beaucoup ; si je ne vais pas en Allemagne par la grâce de Dieu et la vôtre, j'irai voyager à pied dans les Alpes.
ca conntspoNDANCE.
Ne croyez pas que je me blase sur le Daffinger*; je me l'accorde comme récompense, quand j'ai fait ma tâche, et, la nuit, il est là, près de moi sur ma table, et j'y cherche mes idées.
Jeudi 7.
Je suis toujours un peu souffrant, je me suis même couché dans la journée; je me sens un peu mieux et je vais dîner chez mon docteur. Je viens de flnir l'article pour Iletzel, qui sera, comme toutes les choses arrachées malgré Minerve, détestable. Hier, j'ai consulté M. Roux, le successeur de Dupuytren (hélas!), et il m'a fortement conseillé le voyage à pied, comme le seul moyen de faire cesser la disposition qu'a mon organe cérébral à s'enflammer.
Je sors pour aller à deux imprimeries et pour traiter quelques affaires, entre autres terminer avec un libraire pour tes Petits Bourgeois,
Samedi in ai in U.
Quand je ne souffre pas de la léte, je souffre des intestins, et j'ai toujours un pou de fièvre; néanmoins, ce matin, au moment où je vous écris, je vais bien, ou plutôt je me sens mieux.
Hier, j'ai causé avec un libraire nommé Kugelmann; c'est un Allemand qui me paraît plein de bonne volonté; nous terminerons quelque chose ce matin, quand j'aurai fini avec les Débats : je vais < liez Bcrtin à onze heures et demie. Si les deux affaires s'arrangent, j'aurai à peu près
1. Nom d'un peintre viennois qui avait fait la miniature de mi^dacne llanska.
vingt mille francs des Petits Bourgeois. On veut illustrer soit Eugénie Grandet, soit la Physiologie dumariage\ on me fait des propositions à ce sujet; si elles aboutissent à un résultat quelconque , vous le saurez, bien entendu. Hier j'ai rencontré Poirson, le directeur du Gymnase, dans un omnibus, et il m'a proposé d'arranger avec lui la comédie de Prudhomme en la faisant jouer par Henry Monnier. C'est une de mes deux béquilles pour cette année que cette pièce-là; j'irai la lui exposer lundi prochain, et, si cela lui va, je me mets à la faire immédiatement pour être jouée en mars ou plutôt en mai, car mars m'a été deux fois fatal!...
Adieu pour aujourd'hui, étoile céleste, implorée et suivie avec tant de religion! Tous les jours, je me dis, en pensant à votre cher ménage à vous trois : « J'espère qu'elles sont heureuses!... que rien ne les trouble! que Lirette se sanctifie de plus en plus, qu'Anna va quelquefois au spectacle (pour sa santé, comme elle le dit si gentiment), et que madame veut bien de loin en loin regarder la Neva du côté de Paris. » Quant à moi, je ne pense qu'à ce salon rococo, et, en y pensant, je fais une petite prière mentale à une divinité humaine, surtout à neuf heures, quand le thé me fait penser que vous prenez le vôtre à la lumière, à cette table de bois blanc dont je vois les ondes jaunâtres par moments, ainsi que le samovar. Quels amis que les choses, quand ces choses entourent les êtres aimés ! Il n'y a pas jusqu'au stiipide éléphant qui ne me revienne parfois en mémoire. Quant à la causeuse, au petit tapis et à l'écran Louis XIV, quant au fauteuil où vous reposez votre noble tête chérie, c'est un
culte. Vous sentez-vous aimée jusque dans les objets extérieurs auxquels vous avez donné plus de vie réelle qu'à des êtres vivants et animés? Vos tristesses m'ont fait sourire, je me suis dit : u Elle n'était donc pas dans son fauteuil? elle ne regardait donc pas le coin de son feu ?» Mais c'eût été dommage de ne pas écrire ces quatre pages; elles sont sublimes, et, sans ce profond respect que j'ai de vous, je les mettrais orgueilleusement dans un de mes livres pour vous donner la jouissance de vous savoir supérieure à bien des écrivassiers comme nous autres. C'est un vrai diamant comme style et comme pensée que cette lettre; vous avez la bile inspiratrice, belle dame!.,.
Voyez donc comme je bavarde avec vous ! Qae voulezvous! je me suis fait de mes lettres une de ces voluptéschattes auxquelles on s'accoutume et qui vous enveloppent si doucement, qu'elles vous font oublier la copie nourricière!... Allons! encore un regard à cette chère rue Millionne et un bien profond soupir, hélas! de ne pas y être. Pourquoi donc n'auriez-vous pas un poète, comme d'autres ont un chien, un singe, un perroquet, d'autant ■ plus que je tiens de ces trois bêtes, je vous répète toujours ■ la même phrase : Je suis fidclc! (Ici, la comtesse hoche la tête, et jette un regard superbe.)
Adieu jusqu'à demain; j'ai repris un peu de gaieté depuis deux jours : est-ce qu'il se passerait des événements heureux pour vous?... Dieu vous les doit; n'avez-J vous pas assi^z souffert pour expier les fautes do tout ce qui vous entoure, je suppose? car, pour vous, vous n'avez jamais compris et pratiqué que le beau et le bien.
Dimanche 1 0.
nier, Bertin était malade, mais il m'a fait dire que l'affaire tenait. Je suis allé à l'imprimerie, et le libraire n'est pas venu; c'est mauvais signe. Chose étrange! ne voilà-t-il pas que l'imprimeur s'amourache du titre et qu'il veut m'acheter les Petits Bourgeois de Paris, pour les publier illustrés, et me les payer vingt mille francs! Je suis revenu dîner à la maison, je me suis couché, j'avais pour ce matin sept feuilles de Comédie humaine à lire, puis l'article Hetzel tout entier. Ça m'a assommé. Après avoir déjeuné, je me suis couché, j'ai dormi jusqu'au dîner; et, comme je ne pourrai plus dormir de six heures du soir à trois heures du matin, j'ai pris du café, et me voilà, à neuf heures du soir, assis à ma table et écrivant.
Si j'avais quelque bonheur, je vendrais le droit d'illustrer Eugénie Grandet, l'affaire des Petits Bourgeois se ferait, et je serais tout à fait hors d'affaires (je veux dire d'affaires ennuyeuses). On donnait hier une tragédie nouvelle à rodéon; mais je n'ai pas voulu y aller, je me réserve pour mardi : les Mystères de Paris à la Porte-Saint- Martin.
Jeudi 14.
Les Mystères ont fini ce matin à une heure et demie après minuit; je ne suis rentré qu'à trois heures du matin à Passy. 11 est une heure, et je viens de me lever. Frederick craignait une congestion cérébrale, je l'ai trouvé hier à midi, couché; il venait de se plonger dans un bain de moutarde jusqu'au-dessus des genoux. Il avait deux fois perdu la vue la veille. Les Mystères sont la plus
70 cor.nEsi>OM)ANcn.
mauvaise pièce du monde, mais le talent de Frederick va causer une fureur de Mijstcres. Comme acteur, il a été sublime. On ne peut pas décrire ces effets-là, il faut les voir. Je suis content du succès qu'il va donner aux Mystères, car cela me donne le temps d'achever Mercadet. Les princes étaient dans une loge à'avant-scène , et, comme le prince de Joinville ne m'avait jamais vu, le duc de Nemours s'est fait le cicérone de ma personne.
J'ai dès lors écrit à Poirson que j'irais le voir vendredi, pour nous entendre au sujet de Priidhommt en bonne fortune. Je vais dîner chez mon ancienne amie la duchesse de Castries, qui en ce moment, pour une raison ou pour une autre, redouble de prévenances à l'égard de voire serviteur. Toute ma prose est prête pour Hetzel. Je dîne ce soir chez Lingay, celui qui voulait mettre à profit pour l'Ktat, comme il disait, mon talent d'observateur... Il a l'air de ne pas trop m'en vouloir pour mon manque de complaisance, ou peut-être il a trop d'esprit pour ne pas me comprendre. J'ai aussi mon compte à régler avec le Musée des familles, à qui je dois encore quelques lignes.
Samedi 10.
Je suis sorti vendredi pour beaucoup d'affaires.
1° On demande à acquérir mes meubles florentins. On vient les voir de toute part, même les marchands de curiosités, et ils témoignent tous la plus ébouriffante admiration. Vous ne vous doutez pas de ce que c'est! C'est Tarticle du Messager, que vous verrez sans doute répété par les Débats et d'autres journaux, qui a soulevé ainsi Taltention.
CORRESPO^'DANCE. 71
2° L'affaire des Petits Bourgeois reste jusqu'ici aux Débats; mais le libraire qui me les demande va sans doute illustrer soit Eugénie Grandet, soit la Physiologie.
3° Poirson trouve l'idée de la pièce excellente, il me propose deme guider !... et, une fois l'exécution répondant au plan, il m'assure tous les avantages que je puis désirer. Je comparaîtrai donc peut-être encore une fois devant le public d'ici au l^"" avril. Me voilà avec Prudhomme et les Petits Bourgeois sur le corps! Et pas d'argent! il faut battre monnaie de manière à conquérir ma tranquillité pour trois mois! C'est effrayant ! Voici le samedi gras; il faut que je le passe à travailler, ainsi que mon dimanclie, et avec une furie non pas française, mais balzacienne.
Dimanche 17.
Vous savez, chère comtesse, qu'il y a des jours ou le cerveau devient inerte ; malgré toute ma bonne volonté, je suis resté pendant tout ce jour dans mon fauteuil, à feuilleter le... Mu...sée... des... familles!... qu'en ditesvous? à regarder de temps en temps le Daffinger, sans y trouver autre chose que la plus sublime et la plus charmante créature du monde; mais pas un mot de copie! J'ai voulu revenir à Madame de la Chanter ie et je n'ai pu faire que deux feuillets.
Lundi 18.
Je vais dîner chez Poirson, mon directeur de théâtre.
Hier, j'ai dîné en ville; un dîner de vingt-cinq personnes, c'est être au restaurant; mais quel dîner! il coûterait bien deux ou trois mille roubles sous le 60*' degré.
72 CORHESPONDANCE.
Jo sors ce matin pour lerniiner avec Berlin. Je reviens ce soir pour vous dire que tout est conclu : 3,150 francs par volume, semblable à ceux des Mystcrcs; cela fera 9,500 francs. Je me couche brisé de fatigue.
Mardi, six heures du matin.
Mardi gras, 19 février! ô bonheur j'ai trouvé votre 11° 8 h mon réveil, et je viens de le lire. Vous me demandez pourquoi je ne vais plus du côté de Versailles? Mon Dieu, simplement parce qu'on ne recherche guère ce qui ennuie et déplaît. Tenez, voulez-vous savoir la seule manière de n''ctre plus pour moi Vunica et la dilecta, c'est de m'en parler. Tout cela fut un mauvais rêve qu'il faut oublier pour ne pas en rougir devant soi-même. Privé de vos lettres, je ne vis plus, je ne revis que par la vue de votre chère petite écriture. Et vous parlez de Versailles I ce seul nom m'écœure, avec les idées qui s*y rattachent, et cela quand je suis si loin de vous et que des espaces immenses nous séparent! Mais ne savez-vous donc pas qu'en votre absence je suis privé d'âme et de cerveau? Je ne revis qu'à la réception d'une lettre, et je l'ai à peine reçue que j'en veux une nouvelle. J'ai maintenant, d'ici au 20 mars , à corriger et compléter les Petits Bourgeois, et à faire Prudhommc en bonne fortune, sans compter le Programme cluite jeune veuve.
Ah! votre lettre m'était bien due au milieu des ennuis et des chagrins de tout genre qui m'ont assailli, au milieu d'écrasants travaux qui implorent la paix et n'ont jamais pu la trouver qu'auprès de vous! Jusqu'à Hetzel, que je croyais un ami et qui, chez Bertin, se formalise
d'une niaiserie et se brouille à demi avec moi, me laissant par ce procédé, brouillé tout à fait avec lui.
Si vous saviez dans quel accès de misanthropie je me suis couché... Non, c'en est effrayant! Mais aussi dans quels délices j'ai lu ces pages si pleines de sincérité et d'ajïection! Une heure de cette pure et céleste jouissance ferait accepter tous les martyrs de l'existence humaine.
Oui, vous avez raison d'être fière de votre enfant! et c'est surtout en voyant les jeunes personnes de sa sphère, les mieux élevées ici, que je vous dis et que je vous répète : vous avez le droit d'être fière de votre Anna. Dites-lui bien que je l'aime et pour vous, dont elle est le bonheur et la gloire, et pour le fond de son âme angélique, que j'apprécie si bien. Vous me dites, chère comtesse, qu'au milieu de votre beau succès il y a, dans la décision suprême, quelque chose qui vous contrarie, et vous ne me dites pas ce que c'est. Réparez cette omission, de grâce, et ne me laissez pas broyer du noir sur cette incertitude... Oh! qu'il est beau de se faire si noble, quand on sait que cest inutile! Pardonnez-moi cette plaisanterie; elle amène naturellement la sincère déclaration de vos droits sur un cœur bien plus à vous qu'à moi-même. Rien, aucun événement dans les choses de la vie, aucune femme tant belle soit-elle, rien ne peut muer ce qui est depuis dix ans, parce que j'aime votre âme autant que votre personne et que vous serez toujours pour moi le Daffinger. Savez-vous ce qu'il y a de durable en fait de sentiment? C'est la sorcellerie à froid; eh bien, tout de vous a passé par les e:iamens les plus raisonnes, par les comparaisons les plus étendues et les
ZLVI. 5
7i COR-R ES POND ANGE.
plus minutieuses et tout vous est plus que favorable. Vous, chère àme fraternelle, vous êtes cette sainte et noble et dévouée créature à qui l'on confie toute sa vie et son bonheur avec la plus ample certitude. Vous êtes le phare, l'étoile lumineuse et la sicura ricchc2za, senza brama surtout. J'ai tout compris de vous jusqu'à vos triste^es, et je les aimo. Dans toutes les raisons de vous aimer, et de vous aimer avec cette flamme de jeunesse qui fut le seul beau moment de ma vie passée, il n'y en a pas une seule de ne pas aimer, de ne pas respecter, de ne pas admirer. Avec vous, la satiété morale n'existe pas; ce que je vous dis est un grand mot, c'est le mot du bonheur. Vous reconnaîtrez d'heure en heure, d'année en année, la profonde vérité de ce que je vous écris aujourd'hui. A quoi cela tient-il? Je ne sais!... à la similitude des caractères peut-être, ou à celle des intelligences, mais par-dessus tout à C3t admirable phénomène de l'entenie cordiale, — ô Guizot! tu ne te douterais guère de cette application peu diplomatique! — et encore aux circonstances de la vie. Car nous avons été tous les deux excessivement éprouvés et très-tourmentés dans le cours de notre existence; nous avons également soif de repos dans le cœur et dans la vie extérieure; nous avons le même culte de l'idéal, la même foi et le même dévouement l'un pour Tautre. Eh bien, si ces éléments ne produisaient pas le bonheur, comme les contraires produisent le malheur, il faudrait nier que le salpêtre, le charbon, etc., produisent la pcuidre. Outre ces beaux rai* sonnements, il faut convenir, chère, qu'il y a un fait, une certitude, une anhnation de seniiment, encore au-dessus
de tout cela : il y a l'inexplicable, l'intangible, l'invisible flamuie que Dieu a donnée à certaines créatures et qui les embrase, car je vous aime comme on aime tout ce qui est au-dessus de notre portée ; je vous aime comme on aime Dieu, comme on aime le bonbeur.
Si l'espérance de toute ma vie venait à me manquer, si je vous perdais, je ne me tuerais pas, je ne me ferais pas prêtre : votre seule pensée me donnerait la force de supporter la vie; mais j'irais dans quelque coin ignoré, dans l'Ariége ou les Pyrénées, y mourir lentement en ne m'occupant plus de rien au monde; j'irais tous les deux ans voir Anna et parler à mon aise de vous avec elle. Je n'écrirais plus. Pourquoi écrirais-je? N'êtes-vous pas le monde entier pour moi? A examiner ce que j'éprouve seulement en attendant une lettre et ce que je souffre pour un jour de retard, il me paraît prouvé que je mourrais de chagrin. Oh! soignez-vous! oh! pensez qu'il y a plus d'une vie attachée à la vôtre; prenez garde à tout! Chaque jour, mon égoïsme à deux augmente; chaque jour, l'espérance accroît son trésor d'heures envieuses, d'anticipations, de rêves. Ohl restez ce que je vous ai vue à la Millionne...
Que si vous me demandez, madame la comtesse, pourquoi je me livre à ce verbiage qui, un jour ou l'autre, amènera un nuage menaçant sur votre front olympien, si vous voulez savoir enfin pourquoi je me lance dans l'épistolaire avec tant d'abondance, je vous dirai que je lis votre lettre, que nous sommes au mardi gras et que c'est le seul plaisir que j'aurai de ce carnaval.
Enfin il faut parler santé, vous ne me pardonneriez pas
:g connESPOxDANCE.
de l'oublier en vous écrivant. Je vais bien, malgré un peu de grippe, et je crois que je pourrai surmonter les énormes travaux que je dois entreprendre d'ici au 20 mars. Le 20 mars, les Débats commencent, et nous entrerons en rô|:étiiion au Gymnase. Je crois bien que, vu l'innocence du sujet, votre chère enfant verra, avant son départ, ma pièce jouée au théâtre Michel. Le rôle de Prudhommesera le fait de Dufour. Ne vous occupez pas de mes peines, de mes travaux, ne me plaignez pas trop; car, sans cette avalanche à balayer, je mourrais consumé d'un mal indéfi iiissable qui s'appelle ; al)sence, fièvre, consomption, nerfs, langueur, et que Chénier a décrit dans le Jeune Malade. Aussi je bénis le ciel des obligations que le malheur nva imposées. Je ne compte pas, je crois vous l'avoir dit, sur le succès au théâtre pour payer mes dettes, je ne compte que sur les cinquante feuilles de la Comkdie iiiMAiNE que j'ai à faire et qui me représentent cinquante mille francs environ. Il est vrai que je compte mener à bien l'affaire de l'illustration d'Eugénie Grandet et do la Physiologie, et que ces deux choses-là représentent vingt mille francs au moins. J'aurai donc largement, et au delà, le chiffre de mon voyage et de mon séjour à Dresde.
Ainsi, adieu jusqu'à demain. Demain je continue mon journal en allant mottrc celui-ci à la poste. Si vous savitz quelle émotion mo prend quand je jette un de ces paquets dans la boîte ! Mon âme s'envole vers vous avec ces papiers ; je leur dis comme un fou mille choses; comme un fou, je crois qu'ils vont vers vous pour vous les redire; il m'est impossible de comprendre comment ces papiers imprégnés de- moi seront, en onze jours, dans vos mains, et
pourquoi seul je reste ici. En somme, vous verrez que, pendant cette période de quatorze jours, j'ai été secoué, j'ai peu travaillé, j'ai pensé à vous, j'ai été agité par l'attente du travail pour Frederick; les Mysllrcs, qui, grâce à lui, ont eu un succès, peu durable d'ailleurs, m'ont jeté sur les planches désertes du Gymnase. Je cours après Henry Monnier; vous pouvez, en lisant ces pages griffonnées avec tant de hâte, vous dire que votre pauvre serviteur travaille à corps perdu ; maintenant, toutes les minutes sont précieuses; il faut écrire une scène, corriger une épreuve et faire du manuscrit. Vous aurez donc peu de chose de moi comme écriture et beaucoup comme pensée dans le journal qui va suivre celui-ci.
Allons! — oh! qu'il y a de choses dans cet allons! — allons, adieu! Hier, j'étais triste; aujourd'hui, grâce à votre adorable lettre reçue, je suis tout gai, tout heureux. Vous êtes ma vie, ma lumière, ma force, ma consolation, et j'ai su que je n'avais que vous au monde à force de mécomptes et d'ameruimes.
Adieu donc; soyez sûre que je vis beaucoup plus aux pieds de votre fauteuil que dans le mien.
GCLXII.
A M. CHARLES NODIER*, A PARIS
Mon bon Nodier,
Je sais aujourd'hui trop sûrement que ma situation de fortune est une des raisons qui me sont opposées à TAca-
1. La KabouiUeuse {ua Ménarje de garçon en province) lui est dcdice.
demie, pour ne pas vous prier avec une profonde douleur de disposer de votre influence autrement qu'en ma faveur.
Si je ne puis parvenir à TAcadémie à cause de la plus honorable des pauvretés, je ne me présenter jamais aux jours où la prospérité m'accordera ses faveurs, -l'.écris en ce sens à notre ami Victor Hugo, qui s'intéresse à m<)i.
Dieu vous donne la santé, mon bon Nodier.
CGLXIII.
A MADAME HANSKA, A SAl NT - l'KTE RSBO U HG.
Paris, 28 février 18 44.
Chère comtesse,
Je me décide à linir le tome Vil do la CoMKDn-: humaine, avec le Lys dans la vaille, qui certes peut passer pour une Scl;ne de la Vie de provlnce. Cela m'épargne la peine d'écrire trois volumes que je n'aurais pas le temps d'exploiter en librairie, et, d'ailleurs, je ne veux pas avoir une ligne à écrire d'ici au 1" octobre.
Malgré ce que vous me dites de vos projets pour Dresde, j'y crois peu. Vous quittez Pétersbourg vers la mi-mai; vous serez chez vous, à Vierzschovnia, vers la fin de juin; or, comment voulez-vous, de juillet à octobre (en quatre mois!), vous être remise en possession de vos droits, vous avoir fait rendre des comptes d'administration, de tutelle, et avoir rétabli le statu quo de votre gouvernement personnel? Oh! si vous saviez avec quelle profonde tristesse je compte sur mes doigts et je suppute toutes ces dilhcultés : le temps du voyage, les coiiiptes à examiner et à vérifier.
les affaires courantes et les embarras imprévus ! Il s'ensuit pour moi des heures affreuses, impitoyables, implacables. Vous êtes toute ma vie ; les infiniment petits incidents comme les événements les plus graves de cette vie se rapportent à vous et uniquement à vous seule ; et je sais maintenant toutes les difficultés de vos affaires; les deux mois que j'ai passés à Pétersbourg m'ont, hélas! suffisamment éclairé là-dessus. Non, vous ne pourrez jamais partir en octobre, car je connais votre inquiète tendresse pour votre enfant, vous ne la ferez pas voyager en hiver, j'en ai la conviction et la certitude. Comprenez-vous ce qu'il y a de désespoir dans ce que j'écris là? L'existence était supportable avec l'espérance de Dresde; elle m'accable, elle m'anéantit s'il faut attendre encore...
Vous devriez profiter de votre séjour à Pétersbourg pour obtenir main levée de l'administration des tuteurs d'Anna, et qu'il n'y ait plus que vous et son oncle pour la direction de ses affaires. Vous ferez cela, j'en suis sûr, à moins qu'il ne vous paraisse plus simple et plus aisé de réussir chez vous, je veux dire dans votre chef-lieu départemental ou plutôt gouvernemental, puisque vos provinces sont divisées en gouvernements et non pas en départements comme en France.
Dans tous les cas, chère comtesse, revenue à Vierzschovnia, vous examinerez bien les si, les mais, les car, les oui et les non, et vous jugerez si je puis venir. Soyez juqg! ne soyez pas partie! Et si votre haute sagesse décidait que non, je demanderais au travail son absorption et son entraînement, à défaut de la résignation que je ne saurais vous promettre. Mon Dieu! un an de perdu, mais c'est une vie
sa CORRESPONDANCE.
pour un être qui trouve une vie dans un jour, quand ce jour est passé avec vous !
Je vous quiite pour aller dîner chez M. de Margonne et fiiire une petite visite à la princesse Belgiojoso, qui demeure à côté.
J'ai eu hier, après vous avoir écrit, un violent coup de sang. J'avais, de trois heures du matin à trois heures après-midi , corrigé sans désemparer six feuilles de la Comédie HUMAINE {les Employés), où j'avais à intercaler des fragments pris dans la Physiologie de VEmployc, un petit livre fait à la hâte que vous ne connaissez pas. Le travail, qui équivalait à faire, en douze heures, un volume inoctavo ordinaire, m'a valu cette attaque. J'ai mouché du sang depuis hier jusqu'à ce malin. Je me sens plutôt soulagé qu'aiïaibli par celte petite saignée naturelle, et bienfaisante, je n'en doute pas.
Je suis allé chercher l'épreuve de tout ce que j'ai fait sur les Pelils Bourgeois. L'imprimerie où cela se compose est tout près de Saint-Germain-des-Prés; j'ai eu l'idée de passer par l'Église, où l'on peint une coupole en ce moment, et j'ai prié pour vous et votre chère enfant, à l'autel de la Vierge. Les larmes me sont venues aux yeux en demandant à Dieu de vous conserver à toutes deux la santé et la vie. Ma pensée a rayonné jusque sur la Neva: en revenant de si haut, peut-être ai-je rapporté quelque lueur de ce trône idéal où nous nous prosternons. Avec quelle ferveur, avec quelle ardeur et quel abandon de moi-même je me sens lié à vous pour toujours, pour le temps cl ictcrniic, comme disent les dévots.
COURESPONDANGE. 81
En revenant, j'ai acheté pour quinze sous, sur le quai, les Mémoires de Lauzun; je ne les avais jamais las : je les ai parcourus dans l'omnibus, en retournant à Passy, où je viens de réintégrer votre esclave dans son fauteuil d'où il vous écrit ceci en attendant le dîner. Quelle chose étrange qu'un homme brave, courageux, qui paraît plein de cœur en toute occasion où il en faut avoir, puisse déshonorer si légèrement les femmes qu'il prétend avoir aimées ! Je crois que la fatuité, étant le côté dominant de son caractère , étouffait ce qu'il pouvait y avoir de réellement bon et généreux en lui. Ne nous fait-il pas sous-entendre qu'il n'a pas voulu de Marie-Antoinette dans la fleur de sa jeunesse et le prestige de sa grandeur? C'est à la fois une odieuse calomnie et une cruauté inutile, quand on songe à la position de cette pauvre reine à l'époque où ces Mémoires s'écrivaient. Ce pauvre Lauzun, au reste, fait pitié! il ne se doute seulement pas que, tout en se croyant adoré, il n'a jamais été aimé, faiblement même. Un homme aussi vain peut à peine être supporté par la plupart des femmes, qui veulent un culte exceptionnel à leur profit, et qui n'accepteront que pour un moment la présence d'une rivalité aussi agressive qu'insatiable d'un amoureux de... lui-même. Aussi voyez comme la princesse G... l'a lestement quitté; c'est affreux!
Après avoir lu et fermé ce mauvais livre, je me suis écrié : a Qu'on est heureux de n'aimer qu'une seule femme! » Et je persiste dans cette opinion; c'est à la fois un cri du cœur, et le résultat de la force du raisonnement et de l'observation; car je vous analyse avec le plus beau sang-froid et je reconnais avec conviction et bonheur que
82 COnnESPONDANCE.
j)crsonne ne peut vous être compaiL'; je ne sais pas au monde une plus belle intelligence, un plus noble cœur, une humeur plus douce et plus charmante, un caractère plus droit, un jugement plus sûr et tant de raison et de sagesse! J'en dirais davantage si je ne craignais de me faire gronder, et cependant c'est ce qui explique et justifie cet entraînement plus fort encore aujourd'hui qu'il ne l'était en 1833, et qui me fait monter des vagues de sang au cœur à la vue d'une page de ce pauvre Tôppfer qui restera sur ma table toute ma vie, et de mon ravissement à l'aspect du Daffinger. Ah! vous ne savez pas ce qiri s*est passé en moi quand, au fond de cette cour, dont les moindres cailloux sont gravés dans ma mémoire, ainsi que ses longues planches, ses remises, etc., j'ai vu votre doux visage à la fenêtre! Je n'ai plus senti mon corps, et, quand je vous ai parlé, j'étais hébété. Cet hébétement, ce torrent qui dans son impétuosité retarde son cours pour bondir avec plus de force, a duré deux jours, u Que doit-elle penser de moi? » fut une phrase de fou que j'ai dite et redite avec terreur. Non, vrai, et croyez-le bien, je ne suis pas encore habitué à vous connaître après des an nées... Des siècles ne suffiraient pas, et la vie est si courte! Vous en avez vu l'efTet dans ces deux mois; je suis parti dans Textase où j'étais le premier jour que je vous ai revue. De toutes les figures que vous m'avez fait connaître là-bas, il ne reste rien dans ma mémoire. Tout cela s*est enfui, évaporé, et n'a laissé aucune trace; mais je puis dire avec certitude les plus petits détails de tout ce qui vous entoure, jusqu'au nombre des marches de l'escalier, jusqu'aux pots de fleurs massés dans les angles de cet
escalier. De mon appartement chez madame Tardif, rien! Rien de Pétersbourg non plus, si ce n*est le banc où nous nous sommes assis dans le jardin d'Été, et les marches des escaliers du quai Impérial où je vous donnais la main. Oh ! si vous saviez comme l'épingle qui a roulé sur les dalles du quai m'est précieuse! j'ai attaché à ma cheminée, sur le velours rouge qui encadre le profil, une feuille de votre lierre, de ce lierre à lustre qui vous faisait peur. Eh bien, cette feuille me jette dans des rêveries sans fin. On m'apporte à dîner, il faut m'interrompre jusqu'à
demain,
1*' mars.
En me réveillant à deux heures du matin, j'ai trouvé votre journal n° 10, que j'avais lu fort rapidement hier, et que je viens de relire; j'y ai mis une heure! 11 est trois heures! Est-ce une heure?... C'est mille ans de paradis. Quelle chose bizarre! Vous m'y dites sur le mois d'octobre les mêmes craintes que j'exprimais il y a quelques jours ! Avons-nous deux pensées ? Voyez ! vous me pariez de votre douleur au cœur ; et moi qui hier priais pour votre santé à Saint-Germain-des-Prés ! Vous ignorez donc que votre vie est ma vie et que votre mort serait la mienne? vos joies sont mes joies, vos chagrins mes chagrins. Il n'y a jamais eu pareille affection au monde ; l'espace n'y fait rien, j'ai senti mon cœur battre violemment quand j'ai lu le récit de votre palpitation. Et celte page où vous me dites tant de gracieuses vérités sur mon attachement inaltérable, profond, infini pour vous, m'a trouvé les yeux humides. Non, une lettre semblable fait accepter tous les ennuis, tous les chagrins, toutes les
84 CORRESPONDANCi:.
niisi'res !... Oh! oui, clière étoile lointaine et présente, comptez sur moi comme sur vous-même; ni moi ni mon dévouement ne vous feront pas plus défaut que la vie à votre corps. On peut croire, chère âme frpternelle, ce qu'on dit de la vie à Tùge où je suis; eh hien, croyez qu'il n'y a pas d'autre vie pour moi que la vôtre. Mon thème est fait! S'il vous arrivait malheur, j'irais m'ensevelir dans un coin obscur et ignoré de tous, sans voir qui que ce soit au monde ; allez, ce n'est pas une vaine parole. Si le bonheur pour une femme est de se savoir unique dans un cœur, seule, le remplissant d'une manière indispensable, sûre de rayonner dans l'intelligence d'un homme comme sa lumière, sûre d'être son sang, d'animer chaque battement du cœur, de vivre dans sa pensée comme la substance même de cette pensée , et ayant la certitude qu'il en sera toujours et toujours ainsi : eh bien, chère souveraine de mon âme, vous pouvez vous dire heureuse, et heureuse senza brama, car tel je serai pour vous jusqu'à la mort. On peut éprouver de la satiété pour les choses humaines, il nV en a pas pour les choses divines, et ce mot peut seul expliquer ce que vous êtes poiu' moi. Jamais lettre ne m'a fait éprouver plus de jouissances que celle que je viens de lire; elle est pleine de ce cher esprit si fin, si gracieux, et de cette bonté infinie et sans la moindre petitesse. Ce front d'homme de génie que j'ai tant admiré se retrouve toujours et partout! Aussi, tenez, j'ai eu tort; écrivez à Lara. Comment ai-je pu croire que ce que vous feriez ne serait pas bien fait, et convenablement fait. Au point de vue du monde, cette jalousie est jolie et peutêtre même flatteuse pour certaines femmes, mais, au point
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(le vue d'une affection aussi exceptionnellement céleste que la mienne, c'est une défiance que je me reproche et que je vous supplie de me pardonner.
L'idée de votre nouvelle est si jolie, que, si vous voulez me faire un immense plaisir, c'est de l'écrire, de me l'envoyer; je la corrigerai et je la publierai sous mon nom. Vous n'aurez pas altéré la blancheur de vos bas, ni taché d'encre vos jolis doigts au. profit du public, et vous jouirez des plaisirs d'auteur en voyant ce que j'aurai conservé de votre belle et charmante prose ^.
Il faut peindre d'abord une famille de province et placer au milieu des vulgarités de cette existence une jeune fille exaltée, romanesque, et puis, par la correspondance, transiler vers la description d'un poëte à Paris. L'ami du poëte, qui continuera la correspondance, doit être un de ces hommes d'esprit qui se font les caudataires d'une gloire; on peut faire une jolie peinture de ces cavaliers servants qui soignent les journaux, font les courses utiles, etc. Le dénoùment doit être en faveur de ce jeune homme contre le grand poëte... Et s'appliquer à montrer avec vérité les manies et les aspérités d'une grande âme qui effraye et rebute les âmes inférieures. Faites cela, vous m'aurez aidé, vous m'aurez fait gagner la sympathie de quelques esprits d'élite, avec un peu de ce doux loisir dont j'ai tant besoin. Quelle tentation pour une âme comme la vôtre !
Adieu pour aujourd'hui , car le loisir me manque et
1. 11 s'agit de Modeste Mignon, que Balzac publia dans le Journal des Débats, en remplacement des Peliis Bourgeois de Paris,
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le travail m'appelle. A demain; je relirai voire adorable lettre et j'y répondrai.
2 mars.
J'ai eu hier à dîner Tcnnuyeux premier président de Bourges ; le vote de la Chambre pour la reine Pomaré l'a retenu tard, et il s'ensuit que, levé à deux heures du matin, je me suis couché à huit heures et demie et que j'ai dormi toute la nuit comme une masse. Voilà mon travail bien compromis. Je suis lourd, sans idées, sans activité. La régularité des heures me sauve. J'attends les meubles de Florence et je relis la lettre adorée en attendant. La mort de Suzette me semble comme une petite calamité. Elle était gaie, elle vous aimait : c'est un grand titre à mon souvenir. Elle y est gravée éternellement, ne serait-ce que pour son entrée à VArc avec une lettre de votre part. Chère comtesse, je vous en supplie, ne luttez jamais ni pour moi, ni pour mes œuvres; j'ai peur que ce ne soit quelque piège tendu à votre bonne amitié et à votre gracieuse et sympathique partialité. La meilleure mystification à faire à ces critiques, c*est d'abonder railleusement dans leur sens, en les faisant aller plus loin qu'ils ne comptent et ne veulent, et, quand on les a conduits à Tabsurde, de les y laisser. Plus j'y pense, plus je trouve l'idée de votre nouvelle charmante. Faites-la pour moi, je m'en servirai.
ISodier est mort comme il avait vécu, avec grâce et bonhomie , avec tout son esprit , toute sa sensibiHté , toute sa tète enfin, et catholiquement ; il s'est confessé, il a voulu recevoir les sacrements. 11 est mort non-seulement avec calme, mais avec joie; cinq minutes avant de
mourir, il a demandé des nouvelles de tous ses peiitsenfants et il a dit : « Il n'y en a pas de malade? alors, tout va bien! » Il a voulu être enseveli dans le voile de mariage de sa fille. On lui a dit la messe dans sa chambre, et il l'a entendue avec un véritable recueillement. Enfin il a été convenable , gai, charmant, gracieux jusqu'au dernier moment. Il m'a fait dire qu'il avait été profondément ému de ma lettre, et qu'il regrettait de mourir avant d'avoir obtenu que l'Académie réparât son injustice à mon égard; qu'il avait toujours souhaité que je fusse son successeur et qu'il espérait que je le serais. Je vous donne ces délailssachant l'intérêt que vous y prendrez.
Vous m'aurez peut-être trouvé un peu froid à l'annonce du gain de votre procès; et, en effet, si j'en suis satisfait, c'est surtout par l'idée de vous savoir enfin délivrée des ennuis judiciaires. Cependant croyez que, bien que peu sensible à la fortune pour moi-même quoi qu'on die, je vous suis trop dévoué pour ne pas vous souhaiter toutes les douceurs de l'aisance, parce qu'on ne jouit ni de la vie ni de ce qu'elle peut offrir de bon et de charmant, quand on lutte contre la mauvaise fortune. Si je suis destiné à vivre toujours éloigné de vous, je n'en penserai pas moins, avec une joie d'enfant, que vous êtes libre enfin de soucis pour le présent et pour l'avenir, que vous pourrez faire du bien autour de vous, selon vos admirables instincts de bonté compatissante et généreuse, et je dirai, avec lasatisfaction de Pehméja : « Je n'ai rien, mais Dubreuil est riche! » Croyons que l'avenir ne sera pas sombre pour moi non plus, à ce point de vue-là an moins, et que, mes dettes une fois payées, je pourrai enfin me livrer à ce loisir
88 COnniSPONDANCE.
et a ce repos si attendus, si espûrés et si chèrement achetés, avant de m'endormir de ce sommeil éternel où Ton se repose de tout, et surtout de soi-même enfin!...
En attendant, mon jardin verdit, il a des pousses nouvelles; dans quelques jours, il aura des fleurs ; je vous en mettrai dans ma lettre avant de la fermer. La page que vous a dictée, le plaisir infini que m'a causé la gravure de Tôppfer, ont donné un nouvel élan et de nouvelles forces à mon courage; avec un tel appui et de telles paroles, l'attente n'est plus seulement de l'héroïsme, elle devient un devoir. Oui, je souffre beaucoup, et plus que vous ne le croyez peut-être, d*èire cloué, enchaîné ici, quand vous, libre de tous vos mouvements, êtes toujours absente et toujours si loin ! mais l'espérance est une berceuse si complaisante et si persuasive, qu'elle parvient à me rassurer et à me convaincre même que la réalité ne m'échappera pas toujours. Quand je suis ainsi calmé, et que l'inspiration et l'entrain du travail se mettent de la partie, tout va passablement; mais cela ne dure pas! Hélas ! il y a des moments où le découragement est si fort et la lassitude si complète, que le travail me devient impossible, que je n'ai plus mes facultés libres et que je suis distrait de mes pensées par quelque chose d'impérieux, d'inexplicable, de volontaire qui régit ma cervelle et m'enpoigne le cœur. Il y a je ne sais quelle figure qui va, vient, traverse la chambre et revient, qui me touche du doigt et qui médit : « Pourquoi travailler? quelle niaiserie ! pourquoi t'user ainsi? Pense donc que, quelques mois encore, et tu la verras ! Amuse-toi plutôt en attendant! M Je ne fais pas du roman, croyez-le bien; je vous
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raconte cela comme cela m'ai rive, qup ce soit rêverie^ hallucination ou n'importe quel phénomène d'un cerveau fatigué qui divague. Mais je reviens bientôt à mon iclcj fixe, et je reprends le passé miette à miette, je m'y complais et je suis avec Tavenir comme les enfants sont avec le drap blanc qui leur cache des étrennes, et je reviens à vos lettres comme à la pâture de mon âme.
Je suis entré à l'église pour prier et demander à Dieu votre santé, avec une ardeur pleine d'égoïsme, comme le sont tous les fanatismes. J'ai eu peur, je n'ai plus osé prier... Je me suis dit: a C'est si plein d'intérêt personnel, que je l'irriterai peut-être !... » Et je me suis arrêté subitement, comme la plus scrupuleuse des dévotes, comme la plus niaise des pensionnaires. Voilà où l'on arrive à force de prooccupation ou, pour mieux dire, d'obsession; voilà ce que l'on devient quand on n'a plus qu'une seule idée au cerveau et qu'un seul être au cœur.
Je vais faire beaucoup de théâtre. La librairie m'est fermée jusqu'au l^*" de septembre; il est inutile de laisser beaucoup d'oeuvres dans les feuilletons, c'est assez des Petils Bourgeois, du Programme et de Sabine. Je vais donc travailler pour les planches. Dieu veuille qu'il y en ait une de salut!
4 mars.
Je ne sais pas si c'est une phase de cervelle, mais je n'ai pas de continuité dans le vouloir. Jv', fais des plans, je conçois des livres et, quand il faut exécuter, tout s'échappe. J'ai retourné de cent manières votre idée de roman, qui est une très-belle chose : c'esl le combat de la réalité et do la poésie, de l'idéal et du positif, de la poésie physi-
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que et de celle qui est une faculté, un elTct d'àme. Je ferai cette œuvre, elle peut devenir quelque chose de grand et de beau; mais, en ce moment, tout me fuit ; c'est une mauvaise influence, comme si un vent de sirocco avait passé sur les cordes de la harpe; un souvenir, un rien, un retour en arrière, un caprice de la folle du Icj^'is, qui se révolte et veut sa proie, dissout mon énergie et m'abat corps et âme. Eh bien, pourquoi ne la laisserais-je pas dévorer un peu de mon temps, cette passion sainte et sublime ? Je me sens si heureux d'aimer ainsi ! Mais c'est une effroyable dépense! Je suis royalement dissipateur!... Les Petits Bourgeois sont là, sur mon bureau, les Dibats les ont annoncés; vous savez au nom de qui ils sont faits, je n'ose y toucher. Cette montagne d'épreuves m'épouvante, et je me sauve jusque sur les bords de la iNéva, où il n'y a pas de Petits Bourgeois, et je me plonge dans un fauteuil bleu, si complaisant au far nicnte.
Quelle lecture me ravira jamais comme celle des sèches notices académiques de Mignet ou de tel autre livre que je prenais au hasard sur la table de votre salon et que je feuilletais en attendant le frou-frou d'une robe de soie, et l'émotion que me causait des pieds à la tête le bruit de la porte... Si je savais dessiner, je ferais de mémoire le portrait du moujik qui allumait le poêle ! Je revois le petit bout de ganse décousu au dossier de la causeuse devant le lierre... Voilà mes grandes occupations! De temps en temps je me remémore toutes les toilettes que je vous ai vue porter, depuis la blanche mousseline doublée de bleu du premier jour de Péterhof, jusqu'à la magniliccnce de cette robe couverte de dentelles dont
VOUS vous pariez pour sortir le soir. Ah ! c'est pour mu^ le poëme le mieux su par cœur qui existera jamais, que les versets, les stances, les chants du poëme de ces deux mois.
Oui, je n'aurai aimé qu'une seule fois dans ma vie, et, heureusement, cette affection remplira ma vie.
Mais je sens qu'il me faut cesser toutes ces pures et saintes orgies du souvenir, car je tiens à paraître avec éclat dans le journal.
Je vous mets dans ce paquet la première fleur éclose dans mon jardin ; elle m'a souri ce matin et je l'envoie chargée de mille élans et de pensées qui ne s'écrivent point. Ah ! ne vous étonnez jamais de me voir si bavard en vous écrivant et vous disant les mêmes choses pour la miillième fois; je n'ai d'autre confidente que vous, et vous seule. Jamais de ma vie vivante, jamais je n'ai dit un mot de vous, ni de mon culte, ni de ma foi; et probablement le bloc de pierre qui pèsera sur ma dépouille un jour gardera le silence comme moi. Donc, jamais il n'y eut au monde un sentinv'nt immaculé et frais dans une âme comme celui que vous savez. J'espère que le Gyclope du travail reviendra enfm, en ne chassant pas tout à fait TAriel des souvenirs.
Adieu donc ; lâchez de penser un peu à celui qui pense à vous toujours, à tout moment, comme l'avare à son trésor caché, comme le dévot à son salut.
î»2 COnr.CSPONDANGE.
A M. DE POTTCn, LIBRAIRE-ÉDITEUR, A r.\ni^.
Pa:is, 18il.
Mon cher monsieur de Potier,
Vous n*avez envoyé chez Hetzel ni la copie d'un Prince do la bohème, ni mes exemplaires. Je me propose de demander votre tête au procureur général. Je suis accablé de travaux en ce moment et ne puis courir après rien; je vous prie de ne pas oublier ces deux choses, pour quelqu'un qui ne vous a pas fait atlendrc ce que vous lui avez du m .in dé.
Mes coiupliaicnls.
CCLW.
A M. DAVID (d'aNGERs), A PAI;I5.
ISii,
Mou (lier David,
Voilà bien sept on huit fois que je viens chez vous sans vous trouver.
Je voulais vous dire que j'ai été six semaines au lit, bien malade, et que l'on m'envoie à Carlsbad. Je tenais à vous voir avant mon drpart. J'aurais désiré vous avoir à dîner le jour de ma fête, 10 mai, l't je n'ai pu vous parler. Il fallait absoluniiMit que je vous visse ; car je ne puis donner mon adresse que de vive voix, et il n*y a pas plus de
cinq ou six personnes à qui je l'aie donnée. Telles sont les causes de mon insistance et de mes regrets.
Vous auriez vu votre modèle bien maigri ! J'ai eu le prix de tant de travail, une inRanimation du foie.
J'ai su, par Hippolyte Valmore, que votre chef-d'œuvre avait encore grandi en passant de la terre au marbre; ce que nous avions cru impossible. J'irai encore une fois vous voir d'ici à mon départ, et j'espère être plus heureux; car comptez qu'il y a chez moi autant d'admiration que d'amitié pour vous.
A M, l'abbé ÉGLÉ, vicaire GÉNÉRAL DE l' A RC [1 E V ÈC [1 É
DE PARIS
Paris, juin 1844,
Monsieur le vicaire général,
J'ai eu l'honneur do me présenter aujourd'hui av:c mademoiselle Borel, la personne qui se destine, d'après vos avis, à l'ordre de la Visitation, et qui vient se mettre sous votre conJuiLo. N'ayant pas eu le bonheur de vous trouver, nous nous sommes enquis de l'heure à laquelle vous serez visible demain, pour que vous puissiez donner à cette future sainte toutes les indications et les protections que vous avez bien voulu me promettre.
Trouvez ici, monsieur le vicaire général, l'expression des sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être
Yolrc humble serviteur.
AU MÊME
Passy, juin iSiS.
Monsieur le vicaire général,
J'ignorais, en me présentant hier à rarchevèché, avec ma lettre prête pour le cas où je n'aurais pas le plaisir de vous trouver, les fatigues de vos travaux actuels on compagnie de Sa Grandeur. J'ai affaire avec une pauvre fille à qui la vocation rend chaque jour de retard si amer, qu'elle est triste de se trouver dans les rues de ce Paris, qualifié d'antichambre de l'enfer, ce qui est vrai pour bien des gens, même pour les écrivains qui le décrivent. Elle a surtout un bien ardent désir de saluer son protecteur spirituel ; mais j'ai eu tant de peine à lui faire comprendre que les devoirs des généraux n'étaient pas teiix des soldats, et que vous étiez, ainsi que Monseigneur, sur votre brèche, que je vous prie de m'envoyer un petit mot pour déléguer les soins que réclame cette âme en peine, soit à M. le curé de Passy, soit à M. l'abbé Jousselin, notre précédent curé. Puis ayez la bonté de m'indiquer l'heure et le jour où je pourrai, sans vous trop ennuyer, vous présenter mndemoiselle Borel.
Vous pourrez me répondre, monsieur l'abbé, sous le nom de M. de Brugnol, rue Basse, n" 10, à Passy, en me rendant le petit service d'oublier que je suis là, car le sorrot de ma retraite est important pour ma tranquillité.
Si vous aviez l'excessive bonté de donner un mot pour la supérieure de la maison de la Visitation où il vous
plaira d'envoyer mademoiselle Borel, en demandant qu'on ait quelques égards pour sa modique fortune, vous me rendriez heureux. Si je tiens à ce que vous puissiez voir cette sainte fille, c'est pour la déterminer à entrer dans Tordre de Saint-Thomas-de-Villeneuve.
La persécution est telle, aux lieux d'où elle vient, qu'elle et sa compagne ont apporté la croix des dominicains de Pétersbourg pour ceux de Paris, car les pauvres Pères prévoient le moment où ils seront chassés. Cette mission vous donne la mesure de ce qu'on souffre dans le Nord, et du degré d'estime où était mademoiselle Borel dans l'espiit et le cœur des dominicains de Pétersbourg.
Je suis fâché de vous savoir si fatigué, bien plus chagrin aussi de ne pas vous avoir trouvé. Mes travaux m'ont donné une inflammation de foie qui m'a retenu six semaines au lit, je suis en convalescence, et j'avais oublié la fêle-Dieu, les confirmations, et vous me le pardonnerez, monsieur le vicaire général, en faveur de mes souffrances.
Agréez mes respectueux sentiments.
GGLXVllI.
A M. AUBER, MEMDP.E DE l' INSTITUT, A PARIS.
Passy, 184i.
Mon cher maître.
Je suis de votre avis, et la strophe On sent clans l'air pur^, etc., est la plus jolie; aussi, peut-être vaut-il mieux
1. Il s'agit de la pièce de vers qui est publi<5e avec la musique daii3 Modeste Mignon (voir tome P"", page 452),
intervertir l'ordre des strophes, la mettre la première, et faire porter l'air dessus. D'ailleurs, l'ordre des pensées exige qu'elle vienne en premier, car c'est parce que l'ange des roses a béni les fleurs qu'elles éprouvent l'envie de se voir et de se mirer dans leur goutte de rosée.
Veuillez donc avoir la bonté de faire vous-même cette correction en prenant cette strophe et mettant la musique dessus, et pardonnez-moi de vous causer tant d'ennuis; depuis que je vous sais si occupé, j'ai des remords.
J'ai du moins le plaisir de vous exprimer ici mon admiration pour votre beau talent.
A 11 A D A M E (en lui envoyant un livre qu'ii venait de publier),
Le temps des dédicaces n'est plus. Aujourd'hui, l'écrivain a remplacé le prêtre, il a revêtu la chlamyde des martyrs, il souflVe mille maux, il prend la lumière sur l'autel et la répand au sein des peuples; il est prince, il est mendiant; il console, il maudit, il prie, il prophétise; sa voix ne parcourt pas seulement la nef d'une cathédrale, elle peut quelquefois tonner d'un bout du monde à l'autre; l'humanité, devenue son troupeau, écoute ses poésies, les médite, et une parole, un vers, ont maintenant autant de poids dans les balances politiques qu'en avait jadis une victoire. La presse a organisé la pensée, et la pensée va bientôt exploiter le monde ; une feuil'c de papier, frOlo
COnRESPONDANCE. 07
instrument d'une immortelle idée, peut niveler le globe; le pontife de cette terrible et majestueuse puissance ne relève donc plus ni des rois ni des grands ; il tient sa mission de Dieu; son cœur et sa tête embrassent le monde et tendent à le sertir en une seule famille. Une œuvre ne saurait donc être cachetée aux armes d'un clan, offerte à un financier, prostituée à une prostituée; les vers trempés de larmes, les veilles studieuses et fécondes ne s'avilissent plus aux pieds du pouvoir, elles sont le pouvoir.
A l'écrivain toutes les formes de la création; à lui les flèches de l'ironie, à lui la parole douce et gracieuse qui tombe mollement comme la neige au sommet des collines; à lui les personnages de la scène; à lui les immenses dédales du conte et des fictions; à lui toutes les fleurs, à lui toutes les épines; il endosse tous les vêtements, pénètre au fond de tous les cœurs, souffre toutes les pa-sions, devine tous les intérêts. Son âme aspire le monde et K; ri'flèto. L'imprimerie lui a fait avancer l'avenir, tout s'est agrandi : le champ, la vue, la parole et l'homme.
Je ne vous ai donc point fait de dédicace, mais je vous ai obéi. Pourquoi? .le le sais et je vous le dirai.
A MADAME HANSKA, A VU' P./ SC aO V NI A.
P-issy, 1 1 octobre 1 8 44.
Chère co-:.tesse,
Je reçois votre lettre du :^5 septembre, elle est venue liirr au soir; cela fait quinze jours seulement. Je ne vais
08 COnnESPONDANCE.
pns Irès-bicn; hier, je sais allé chez mon docteur; il faut attaquer la né\ ralsjie par les sangsues et une petite mouche volante ; cela va prendre trois ou quatre jours. J'ai fait César Birotteau les pieds dans la moutarde, et je fais les Paysans la tête dans l'opium. En dix jours, j'ai écrit six mille lignes pour la Presse ; il faut que j'aie fini le 30 octobre. Votre lettre est encore une raison de me hâter, car, si vous voyagez, je veux être prêt.
Mes souffrances sont au comble! cette inflammation de l'enveloppe des nerfs, bien décidément causée par un coup d'air, produit des effets de douleur comme des décorateurs font des effets à la scène. Voilà quinze nuits passées à paysanjier malgré mes douleurs. Ainsi vous voyez qu'il n'y a pas eu de voyage de Belgique. Soyez tranquille, chère comtesse, vos recommandations quant à la voyageuse sont inutiles; je m'étais dit déjà que, pour vous, je devais obéir aux sottises de l'opinion publique; nous avons, comme toujours, pensé de même.
11 est quatre heures du malin : il va falloir me recoucher pour les sangsues à l'oreille droite; mais je n'ai pas voulu que ces trois jours de plus fussent ajoutés à votre attente. Avant le départ de M. Gavault, on était arrivé à trente mille francs pour les Jardios; mais le terrain de l'allée des Veuves augmente, et j'ai donné l'ordre au notaire de revenir sur ses offres. Est-ce être sage?... J'attendrai; peut-être trouverai-je une maison toute bâtie et à bon comple. Cette névralgie uie dérange beaucoup, car j'ai à faire encore un ouvrage pourChlendowski, qui est trèschiranior, vous me l'aviez bien prédit et vous avez eu raison comme toujours: j'en serai peut-être payé, mais, ce
CORRESPONDANCE, Ca
qui est sûr, c'est que je ne recommencerai pas d'affaires avec lui.
Que vous avez bien fait de me rendre de l'espoir pour Dresde ou Francfort, car, ces jours derniers, je me mourais de chagrin tout en travaillant! je voulais tout quitter pour aller vous trouver à Vierzschovnia. Laissez-moi au moins l'espoir; n'est-ce pas tout maintenant pour moi? Ah! si vous avez entendu les paroles tristes et tendres que je vous ai dites, vous devez regarder en vous-même, sinon avec orgueil, du moins avec une certaine complaisance. La grandeur de mon affection a rendu petites toutes les grandes diffîcullés de ma vie. Je surprends tout le monde en disant que je ferai les vingt mille lignes des Paysans dans le mois d'octobre.
Personne n'y a cru, même au journal; mais, quand ils m'ont vu faire six mille lignes en dix jours, ils ont été vraiment épouvantés. Ce qui n'arrive pas une fois sur cent, les compositeurs lisent l'ouvrage ; il s'est répandu parmi eux une rumeur d'admiration, et c'est d'autant plus extraordinaire que c'est dirigé contre la multitude populaire et la démocratie.
Votre lettre a bien tardé; dans mon impatience, j'ai demandé la tête de tous les Rzewuski, hors la vôtre; ne froncez pas votre beau front aristocratique, mais pensez au travail..., à la souffrance sans consolation!
Je suis assez content que vous ayez vu clair sur la pauvre religieuse; mais elle ne vous a abandonnée que pour Dieu, et c'est un peu votre faute : vos exemples, vos lectures, vos conseils Vont forcément amenée là; ne vous inquiétez pas pour elle, elle se plaît là où elle est; elle espère
100 connr.spoNDANcr.
être bientôt reçue novice. J'espère que, si vous voulez lui envoyer quelque chose, vous ne vous servirez que de moi; pour le moment, je puis très-bien lui remettre en votre nom mille ou deux mille francs sans me gêner le moins du monde; je suis un riche malaisé, voilà tout.
Vous me dites que vous avez encore le temps de recevoir une lettre de moi avant votre départ; je me hâte, vous le voyez, de vous envoyer de mes nouvelles et de corps et d'esprit. Je ne suis pas sorti de chez moi depuis \ingt jours; à la lettre, je vis dans Vhébètatîon que produit un travail si forcé, car j'ai en surplus mes petits articles Hetzel, etc. Le pauvre garçon a besoin que le Diable se vende à vingt mille exemplaires, et le voilà qui lire à quinze mille. V^otre serviteur y a contribué, j'y ai mis toute cette fine bêtise qui plaît à la masse. Avoir payé pour vingt mille francs de dettes et me trouver en décembre sur la route de Dresde, les Paysans finis, voilà mon rêve, et ce rêve se réalisera, il le faut. Je ne sais pas comment je traverserai 18^5. 11 y a un moment où l'on a la folie de Tespérance, et j'en suis là. J'ai tellement tendu ma vie à ce but, que je sens tout craquer en moi ! Je voudrais ne pas penser, ne pas sentir. Ohl qui vous peindra les heures où je suis resté, pendant ces vingt jours, le coude appuyé, regardant le salon de Pétersbourg et Vierzschovnia , ces deux pôles de ma pensée dont le midi était là devant moi dans son cadre. Kspoir et réalité, le passé, l'avenir, tout se heurtait, c'était une mêlée de souvenirs qui me donnait le vertige. Ah! vous êtes bien debout et tout entière dans ma vie, dans mon cœur, dans mon âme ; il n'est pas un mouvement de ma plume, de mon être ni de ma pensée
qui ne soit un des rayons dont le centre est vous, vous seule, vous la trop aimée, quoi que vous en disiez.
La mort de Thaddée que vous m'apprenez m'a fait du chagrin; vous m'en aviez tant parlé, que j'aimais qui vous aimait ainsi, quoique!... Vous avez bien deviné pourquoi j'avais appelé Paz Thaddèe, en lui donnant le caractère et les sentiments de votre pauvre cousin. iMais, tout en le pleurant, dites-vous bien que je vous aimerai pour tous ceux qui vous manqueront. Pauvre chère comtesse, la situation où vous êtes et que vous me dépeignez si bien m'a fait sourire; car j'étais ainsi, avant votre dernière lettre : « Ferais-je, ou ne ferais-je pas les Paysans? Partirais-je ou ne partirais-je pas? Que devenir? Faut-il m'engager à un travail? faut-il le refuser? etc. » J'ai coupé le nœud, je me suis mis à l'ouvrage en me disant : « Si je pars, je finirai tout, comme à Lagny en 1843. » M. Nacquart me disait hier brutalement en m' écrivant son ordonnance : « Vous y crèverez! — Non, lui ai-je dit; j'ai pour moi un dieu particulier, un dieu plus fort que toutes les maladies. — J'espère que, si vous vous mariez, m'a-t-il dit, vous vous reposerez deux ans. — Deux ans, docteur! je me reposerai jusqu'à mon dernier soupir, si par repos vous entendez être heureux. »