‹ Correspondence 1819-1850Chapitre 34 sur 81 · CCLXXXVIII · texte numérisé non relu

CCLXXXVIII

A MADAME HANSKÀ, À DRESDE.

Paris, 8 septembre 1845.

Chère étoile, hélas! toujours lointaine! Non, je ne saurais m' habituer à vous voir toujours rayonner sur moi, mais dans de tels espaces! Non, vrai, je n'y tiens plus. Dites-moi donc, de grâce, dans votre première lettre, où vous serez vers les premiers jours d'octobre; n'en doutez pas, j'y serai aussi ! comment et quand, c'est mon secret et je ne reviendrai à Paris que quand vous partirez de votre côté avec votre smala. Voici qu'il est décidé que je ne déménage plus; je trouve des gens qui ne tiennent pas

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leur parole et je suis dégagé de l'obligation de faire vingt-cinq feuilles de la Comédie himaine. Je n'en ai plus que treize à faire et je vais les brocher en un tour de main. Qu'ai-je besoin d'argent? J'ai besoin de vous voir et je reviens. Je sais bien que nous n'aurons plus la liberté de nos promenades et de nos causeries, et que bien des devoirs m'interdiront trop souvent le charme de votre incomparable société; mais le hasard me favorisera peutêtre de quelque bienheureux quart d'heure où je pourrai vous dire en bloc ce que je sens en détail ; et, si le hasard m'est contraire, je vous verrai au moins, je vous regarderai, j'entendrai votre douce voix, je saurai que vous êtes bien là, que les distances sont abolies, que nous sommes au moins dans le même pays et dans la même ville. Mon affection pour vous est à la fois si grande et si minutieuse ou, si vous l'aimez mieux, si puérile, que je souffre, en mangeant de bons fruits, que vous n'en ayez pas, et il me prend envie de n'y point toucher pour ne pas goûter un plaisir dont vous êtes privée. Ah! croyez-le bien, vous êtes toujours la première comme la dernière ou plutôt l'unique et continuelle pensée de ma viù

Je me suis entendu avec le vieux joueur à la Bourse qui possède la maison dont je vous ai parlé : il sera engagé pour trois mois avec moi, et je ne serai pas forcé d'acheter au prix de ce^it mille francs; ce prix n'est, en réalité, que de soixante mille francs, car on va faire, à Passy, une route qui coûtera huit cent mille francs pour éviter la moutai^ne. Kilo |)assera à douze pieds au-dessous du rucher sur lequel la maison est bâtie, et dont ou achètera un morceau, ce qui fait, dit-on, dix mille francs d'indem-

nité; puis il y a pour trente, mille francs de terrain à vendre rue Franklin ; mais tout cela est à examiner. Vous voyez que je n'oublie pas vos conseils de prudence.

9 septembre.

Froment Meurice est l'inexactitude en personne; il devait venir et il n'est pas venu. J'ai fait, en l'attendant, huit feuillets des Petites Misères; j'en vais faire huit aujourd'hui et huit demain, ce sera fini. Ensuite, je me mets au roman.

Royer-CoUard est mort. C'était l'endroit de Sieyès.

En me promenant hier, je suis allé à deux heures chez madame de Girardin; j'ai fait la route à pied, et suis revenu à pied. Elle m'a dit à plusieurs reprises qu'il fallait me présenter à l'Académie, quoiqu'on veuille, cette fois, y mettre Rémusat, qui n'a pas beaucoup de titres; mais, soyez tranquille, je sais que vous en seriez contrariée, et vous pouvez être assurée qu'en ceci, comme en tout le reste, je ne ferai jamais que votre volonté. Je suis revenu à la poste, vous croyant plus généreuse pour moi que vous ne l'êtes en réalité; je me disais : « Elle aura trouvé à Francfort deux lettres et la petite caisse de Froment Meurice; elle m'aura répondu un petit mot en dehors de son envoi périodique! » Mais rien!... j'ai été triste... Je vous envoie des volumes et vous ne me donnez que ce qui est convenu!...

Mes heures sont maintenant à peu près reprises ; mais je me fatigue beaucoup à ce métier, je ne pourrai plus guère le faire une fois ces derniers manuscrits livrés et les Paysans finis. Dans deux jours, je n'aurai plus que treize

iSn CORRESPONDANCE.

fenillos à faire, et Chlendowski et Souverain seront fournis de ce qui leur revient, à mon retour, en novembre, décembre, janvier et février.

Adieu donc; car il faut travailler.

Mercredi 1 0.

Je n'ai plus co matin que dix feuillets à faire pour avoir terminé ce qu'il faut à Chlendowski, c'est-à-dire pour achever les Petites Misères, et, demain, je commencerai la dernière partie de Splendeurs et Misères : c'est six feuilles de LA Comédie humaine à faire; il faudra bien dix jours; cela me mène au 20; il faudra autant pour faire les six feuilles de Souverain, cela va jusqu'au 30. Évidemment, je pourrai partir dans les premiers jours d'octobre, du i" au 5, et je serai le 10 octobre à Dresde, pour en partir le 5 novembre: ce sera près d'un mois, chère comtesse! N'oubliez pas, aussitôt cette lettre reçue, de m'envoyer : 1*^ les armes d'Anna coloriées, 2° les vôtres, 3" celles de Georges; qu'il me fasse ces trois petites choses-là. afin que je puisse avoir des modèles exacts, et, s'il y a des supports et des tenants, qu'il les fasse aussi; il est possible que Froment trouve là des effets qui lui serviront pour ce qu'il y a à faire pour Georges et pour Anna.

J'ai retrouvé mes facultés plus brillantes que jamais, et je suis sûr que mes douze feuilles, qui feront doux romans de chacun six feuilles, seront digues des anciennes; je dis cela 'pour calmer les inquiétudes de votre àme fraternelle à propos des réactions du physique sur le moral, et bien vous prouver une cent millionième fois que je vous dis exactement tout, sans en cacher la moindre vétille.

en bien comme en mal. Allez donc aux eaux à Tœplitz ou ailleurs, puisque vous le jugez nécessaire, pourvu que vous soyez fidèle à votre parole de Sarmate. En attendant, je réduis mes travaux à la plus simple expression, et, vers le 20 avril, je vais dans le Nord vous contempler au milieu de vos grandeurs.

Laurent-Jan est venu; il m'a distrait, il m'a amusé, mais il m'a volé trois heures.

Allons, il faut quitter cette petite causerie, pâle joie en comparaison des causeries réelles, embellies par le charme de la. présence et la certitude de la réalité! Mais enfin cela ne vous dit-il pas qu'il ne se passe pas une heure de la journée sans que je vous revoie dans les mille choses de vous qui m'entourent, quand même il n'y aurait pas une éternelle et vivante pensée au cœur? C'est aujourd'hui mercredi, et je n'ai toujours pas de lettres; comment ne m'avez-vous pas écrit un mot de Francfort pour m'accuser réception de l'envoi de Froment Meurice et de mes lettres? Je m'y perds et j'en suis bien malheureux.

Jeudi il.

J'ai travaillé toute la journée; il y a sept feuilles de lues sur le tome XV! et dernier de la Comédie humaine. Beaucoup pensé à mon étoile, hélas ! beaucoup trop pour mon travail et mon repos.

Je suis encore allé à la poste pour rien.

Vendredi 1 2.

J'ai enfin votre lettre!... Oh! mon Dieu! sait-on ce que c'est qu'une lettre? j'en suis tout tremblant de bonheur,..

Savoir ce que vous faites, où vous êtes, ce que vous pensez, c'est donc maintenant le bonheur! Quelle belle page que celle sur les familles de cathédrales et de cimetières... Ah! c'est vous qui savez écrire! Mais il faut que je vous quitte, je pars pour aller voir chez Froment Meurice la canne de Georges et pour exécuter vos ordres souverains...

Chère comtesse, la canne est magnifique et vous en serez tous archisatisfaits.

Vous avez donc revu Heidelberg ! Merci de la vue et du buis. Maia comment ne me dites-vous pas de quel nom le docteur Gheliusa nommé votre maladie et la raison pour laquelle il vous envoie à Baden, qui m'a toujours paru être des eaux pour rire? Enfin, je suis loin de murmurer sur une consultation qui vous met à la porte de la frontière de France, à trente-six heures de Paris. Seulement, je voudrais plus de détails sur votre santé. — Les bijoux d'Anna sont expédiés par un courrier de la maison Rothschihl ; ils sont adressés à Francfort au baron Anselme de Rothschild. Vous pouvez les y demander et vous les faire envoxer où vous serez, r- Il est bien difficile do trouver le numéro du Charivari qui vous préoccupe; mais je vais le faire chercher et acheter. C'est, je vous le répète, une niaiserie dans le genre de l'article sur la croix. J'étais accablé de princesses russes, et je m'enfuyais pour les éviter. Vous ne me dites pas comment vous avez passé la frontière prussienne? Vous êtes bien sûre, n'est-ce pas? à quel point tous vos chagrins de cœur sont les miens: je ne m'habitue à rien. Je ne traverse pas la place de la Concorde sans y soupirer tristement. Quand vous serez à Haden, tâchez

donc de prendre la bonne habitude de m'écrire deux fois par semaine. Vous si bonne, vous ne me refuserez pas cela, n'est-ce pas? et vous ne me trouverez pas trop exigeant, trop ennuyeux, trop importun. Pour égoïste, oui, je le suis; mais vos lettres, c'est ma vie.

Je n'ai encore rien vendu aux journaux; j'ai beaucoup de pourparlers, mais pas d'argent; ils trouvent tous mes prix trop élevés.

A demain; j'ai des courses à faire et il faut que j'entasse beaucoup de copie.

Dimanche 14, quatre heures du matin.

Ce matin, à huit heures et demie, je vais visiter la maison du vieux Salluon, bien en détail, et voir la partie qui sera retranchée par la route; ainsi, par ma lettre de demain, vous saurez mes dernières résolutions. Hélas! je ne vous écrirai pas la semaine prochaine : il faut que, dans cette triste semaine, je fasse les six feuilles de Chlendowski, car je ne veux plus rien avoir à fournir à cet étrange Polonais; il ne dit que du mal de moi, et vous savez tout ce que j'ai fait pour lui aux dépens de mes propres intérêts. Dans dix jours, je ne veux plus rien lui devoir.

0 chère Providence de ma vie! qu'il y a de vraie et touchante bonté dans vos courses chez les marchands de bric-à-brac ; à chaque phrase de vos récits à ce sujet, j'essuyais mes larmes; oh! si vous saviez mon bonheur et combien je suis reconnaissant d'avoir obtenu l'affection d'une àme aussi grande, aussi vaillante que la vôtre, vous en seriez touchée et votre cœur sentirait le fleuve de vie

que le mien lui envoie. C'est l'infini dans la tendresse. Rien ne pourra tarir ce qui s'en échappe. Vous pourriez sortir de votre caractère angélique, me gronder, me dire des paroles dures, je resterais toujours le même; je sens en moi, pour vous, des attaches que rien ne peut briser. Oh! je vous aime à mourir de chagrin s'il vous arrivait une douleur, ou le moindre hasard malencontreux. Je viens de relire votre chère lettre et je me dis, avec angoisse et serrement de cœur : « Quc\ chagrin d'avoir huit jours à attendre pour en recevoir une autre! » Oh! positivement je partirai dans les premiers jours d'octobre; la canne de Georges sera faite, les dessins de grandeur naturelle de la toilette seront finis. Je demande à Georges de m'arrêter une chambre à Baden; car il est certain que je vous y verrai, vous y serez encore dans les premiers jours d'octobre; de là, vous devriez bien me permettre d'aller vous trouver à Heidelberg, puisque le docteur Chelius veut vous y retenir un mois sous sa direction médicale, après vos eaux de Baden.

J'ai bien des ennuis dont je ne vous parle pas dans mes lettres. Hélas ! vous avez assez des vôtres d'ailleurs, cela prendrait trop de place. Je vous raconterai cela dans vingtcinq jours, pour être consolé comme vous seule pouvez et savez consoler. Vous serez eft'rayée de la noirceur du monde, de ses injustices, de ses persécutions, de ses haines; c'est à croire vraiment qu'il n'y a que nous deux de bons au monde, au moins l'un pour l'autre. Aussi ne désiré-je plus du tout rester à Paris; je souhaite beaucoup vivre à Passy dans la maison Salluon, sans y voir personne, travaillant sous vos yeux et ne vous quittant pas. 11 n'y a

de vrai, croyez-le bien, que le sentiment qui me ûomine, quand il est surtout doublé de l'amitié qui nous unit : mêmes goûts , même esprit, même travail, mêmes âmes fraternelles. Je vais vous mettre ici un volubilis et du réséda de mon jardin, pris dans cette allée où nous nous sommes tant promenés, et je vous renvoie le petit plomb de l'imprimerie qui a été retrouvé. Ces petites choses vont vous arriver pleines de vœux pour votre chère santé ; soignez-vous bien, soyez égoïste; c'est aimer votre chère enfant, c'est prouver une fois de plus que vous avez quelque souci de votre fidèle et dévoué croyant. Dites-moi bien ce que vous aura dit le docteur Chelius. Soyez bien prudente à Baden : c'est pavé de Français, de joueurs, de journalistes; évitez le monde, ne voyez personne, car cette fatale célébrité que je maudis pourrait s'attacher à vous qui l'abhorrez comme une simple et douce violette que vous êtes, et vous causer beaucoup d'ennuis et peut-être même, ce qu'à Dieu ne plaise! beaucoup de chagrins.

Mille fleurs d'affections vraies, mille pensées (inédites, s'il vous plaît) à Tétoile chérie, à la grande dame, à la petite fille, à mon critique sévère, à mon public indulgent, à tout ce monde qui est en vous, à tous ces personnages qui sont autant de faces de ma souveraine si fidèlement et si uniquement chérie!

A bientôt pour vous voir; à demain pour vous écrire; à toujours pour vous aimer.

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